LES NOVATEURS
DES PRINCIPES NOUVEAUX DE GOUVERNEMENT. — LE PROTES- TANTISME, LE RATIONALtSME, ^ INDIVIDUALISME SONT LES PÈRES DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.
Mais pourquoi rappeler ces choses? me dira-t-on 5 ce n’est pas là la question du jour. — Ce ne sont que des voix isolées qui soulèvent ces questions.
Aujourd’hui il s'agit seulement pour les uns du plus ou moins d’étendue des États du Pape.
Pour d’autres, de la seule organisation des sociétés humaines, de la liberté des peuples, de leur nationalité, de leur droit de se choisir un souverain, ou de chasser celui dont ils ne veulent plus; du droit de proclamer la supériorité des principes du droit divin des rois, ou du principe électif ou populaire; ou bien du droit de se constituer en république aristocratique, démocrati-
que ou sociale, et de proclamer la souveraineté des nations, des peuples, celle de l’homme, même son infaillibilité. — Je répondrai d’abord : Je le sais bien, et c’est là aussi ce dont je m’inquiète, on va bien le voir, comme ceux qui voient l’ont vu déjà.
D’ailleurs si ceux qui demandent dès à présent la suppression du pouvoir temporel du Pape sont plus francs et plus nets; j’ai dit que tous les adversaires de la papauté avaient pour but d’arriver là, et plus encore.
En vain ajouterait-on : Pourquoi surtout ne vous bornez-vous pas comme tant d’autres, à proclamer le progrès des lumières, la civilisation, les conquêtes de la révolution de 89, les avantages de l’Egalité nouvelle, politique et civile, de l’unité nationale, des biens réels de notre législation, de notre immortel code Napoléon, copié et admis aujourd’hui en tant de pays, en un mot, de toute notre grande organisation sociale actuelle, tout en réclamant pour le Pape l’intégrité de ses Etats.
Pourquoi ?
Pourquoi ne me demandez-vous pas plutôt pourquoi il y a des personnes qui voient et d’autres qui ne voient pas?
Pourquoi il y a des personnes qui se mettent ou se laissent mettre un bandeau sur les yeux et d’autres qui veulent voir clair ?
Pourquoi il y a des personnes qui aiment les aven-
tures, les nouveautés, les jeux de hasard, et d'autres qui aiment à marcher d’un pas sur.
Pourquoi il y a des hommes qui exploitent l’humanité, et d’autres qui la servent au péril de leur fortune, de leurs veilles et de leur sang ?
Pourquoi il y a, dans les révolutions humaines, des victimes et des bourreaux ?
Pourquoi il y a en religion des persécuteurs et des martyrs ?
Enfin, pourquoi avec de telles institutions l’humanité progresse, prospère, s’élève, et qu’avec elles tout est gloire, sécurité, grandeur?
Pourquoi avec telles autres tout dépérit et meurt?
Pourquoi ne me demandez-vous pas plutôt pourquoi Dieu est, ou pourquoi il y a des œuvres bénies et des œuvres réprouvées et condamnées, pourquoi il y a des œuvres de vie et des œuvres de mort ; ou plutôt encore pourquoi il y a les œuvres de Dieu et les œuvres des incrédules et des impies... des méchants et des pervers ? Ce serait bien plus simple , quand même vous devriez en rire...
Je pourrais me borner pour toute réponse à vous dire :
C’est qu’avant de tirer les déductions, il est nécessaire d’indiquer les prémisses. — C'est encore et surtout qu’en toute chose, pour arriver à une déduction comme à une conclusion vraie, il faut poser les princi-
pes comme les faits vrais irrévocablement acquis J’ajouterai cependant:
Voici d’ailleurs ma réponse à tous ces grands mots, bons les uns, mauvais les autres.
Premièrement, au point de vue général.
C’est que l’organisation du monde est une comine la vérité est une;
C’est qu’il y a la grande œuvre de Dieu par qui tout prospère, et l’œuvre des hommes de Satan, par qui tout se flétrit ;
C’est qu’il y a ce qui est bien, et qu’il y a ce qui est mal ;
C’est qu'il y a ce qui peut amener le bien, comme il y a ce qui }>cut amener ou enfanter le mal ;
C’est qu’il est bon de savoir ce qui est béni de Dieu pour le faire, et ce qui est réprouvé par lui, pour l’éviter ;
C'est que deux sentiers existent en ce moude et conduisent, l'un l’humanité au bien et l'homme au ciel ; l’autre, l’homme, les sociétés hamaines, l'humanité tout entière ici-bas, à tous les malheurs, et après cette vie, l’homme aux abîmes éternels.
C’est enfin qu’il est de ces instants solennels dans la vie des hommes comme dans celle des nations, où c’est un devoir de parler comme ce serait une lâcheté de se taire; qu’il est aussi des moments solennels où il faut
dire hautement ce qui est vrai comme signaler hautement ce qui est faux.
C’est ainsi qu’ayant creusé déjà un long sillon dans la vie et pris part aux choses de ce monde en beaucoup de positions diverses, tantôt avec le peuple; tantôt avec les puissants en pouvoir, richesse ou science; tantôt dans la société des petits, tantôt dans les grands corps de l’Etat; entendu beaucoup d’hommes ; j’ai pu, aussi indépendant par position que par caractère, rechercher en paix, et au seul point de vue des intérêts des nations et des hommes, ce qui était bien et vrai.
C’est également qu'après avoir mûrement pesé les opinions des hommes distingués et des pieux et savants évêques qifi ont traité ia grande question de la papauté et de l’Italie qui, aujourd’hui, préoccupe avec raison tous les esprits, — car c’est une des plus importantes positions dans laquelle non-seulement l'Eglise, mais les sociétés humaines, le monde entier, pourraisje même dire, se soient jamais trouvés, — une lumière nouvelle, confirmant toutes les convictions de mon passé, s’est faite pour moi, et que la vérité m’est apparue encore plus forte, plus éclatante et plus claire que jamais, tant à raison du grand enseignement, donné à tous par les faits eux-mêmes, qu’à raison de la puissance des démonstrations et des preuves apportées dans ce solennel débat par ceux qui ont soutenu avec tant de talent les droits vrais des peuples comme celui de la
papauté ; que, également aussi , par suite de la position prise et des opinions professées par les adversaires connus et inconnus de l’Eglise, ou du pouvoir temporel du Pape, que j’ai trouvés — quelque habiles et logiques même que plusieurs se soient montrés — en acceptant l’erreur et se posant un point de départ faux, — comme je vais le dire, — presque tous en désaccord, comme si pour eux cette question brûlante avait amené la confusion de toutes les langues comme au temps biblique, et qu'ils fussent chargés, chacun, personnellement, de détruire les sophismes de chacun de leurs coreligionnaires en politique ou en principes sociaux.
Ils ont surtout fait faire un grand pas à la question sociale, je crois, en levant le voile qui la couvrait, et montrant à tous à quelle source ont pris naissance les principes nouveaux de nationalité, selon la souverainetédes peuples, si hautement exaltés depuis 89, dont on fait aujourd’hui la suprême loi, le droit au-dessus de tous les droits.
Nous ne l’oublierons pas.
Si la lumière n’était pas faite pour tous encore, elle se fera, j’espère, et plus brillante que jamais.
Daus une grande assemblée, un écrivain célèbre, un législateur puissant que les protestants, comme les hommes qui comme eux veulent substituer l’individualité humaine au principe d’autorité, ne renieront
pas, je pense, M. Guizot, a fait entendre cette grande vérité. — Ze progri s, et- n'est pas toujours de marcher en avant , c'est parjois de retourner en arrière. Vérité que confirme chaque jour ce qui se passe dans les choses les plus simples et les plus vulgaires. N’est-ce pas ainsi que le chien sur une fausse voie, doit revenir là où commence le défaut; que le cavalier qui s’est trompé de chemin, doit revenir au point de bifurcation; que de même, l’humanité qui a fait fausse route, doit revenir à la vérité.
Or l'humanité, ou plutôt les hommes qui préconisent les principes du droit nouveau qui a pris naissance en 89, — car il est beaucoup de personnes en France, en Europe et dans le monde qui ne les acceptent pas, — ces novateurs, dis-je, ont fait fausse route. Ecoutez.
Ils ont, ai-je dit, levé le voile, celui des doctrines et des faits s'entend ; car l'auteur de la brochure que je signale a, encore lui, gardé l’anonyme; comme si c’était là un mot d’ordre et l’un des caractères particuliers de la discussion de cette grave question, de voir les éclairs aveuglants et d’entendre le tonnerre retentissant des demi-dieux qui lancent leurs foudres sur l’Eglise et la papauté, sans voir leurs faces mortelles ou immortelles, et pouvoir s’assurer si c'est une auréole divine qui ceint leurs tètes, ou les griffes de Belzébut qu’ils portent aux pieds.
Mais cette fois peu m'importe, j’aurais seulement fé-
licite, si je l'avais connu, l’auteur de, la brochure de r Eglise et les Nationalités , de la netteté ‘de ses déductions et de sa logique, digne d’une meilleure doctrine que celle de la souveraineté du peuple; de même que je le remercie d’avoir fait jaillir la lumière, encore bien obscure pour bien des gens, lorsque par la force des faits historiques mêmes, il est obligé de reconnaître que c’est le protestantisme qui a enfanté la souveraineté du peuple et les prétendus principes des novateurs sur les nationalités.
Après avoir décrit les grands faits du moyen-Age et la puissance comme les bienfaits pour les peuples de l’organisation de l’Eglise et de son influence sur le monde, au temps où la foi chrétienne était la loi de tous, il dit d'abord, page 7 de sa brochure, arrivant à l’époque des schismes de Luther et de Calvin : « Dès » lors, la mission politique du catholicisme était ter- » minée; au lien religieux, qui jusqu’alors avait servi de » formule à la solidarité des peuples, allait succéder un » lien nouveau, moins étendu, mais plus serré, celui » des nationalités. A l'universalisme du dogme, qui avait » produit la chrétienté ou la société du droit divin, » Luther vint substituer, malgré lui peut-qjrc, F indivi- » dualisme de la raison, qui devait donner naissance à » la société conventionnelle ou de droit populaire. » Le catholicisme avait fondé la loi des sociétés rno- » derues ; le principe monarchique avait fondé l'édifice
« politique, c’est-à-dire l’Etat ; le protestantisme allait « fonder la famille politique, c'est-à-dire la nation. »
Quel bel éloge vous laites là du principe monarchique que vous personnifiez presque avec lecatholicisiue, sans vous en douter peut-être aussi, connue Luther lorsqu’il jetait au monde l’individualisme, ce principe de perturbation, de désordre, de destruction qui enfanterait le chaos si on le laissait faire 1 ... Quel triste portrait vous faites aussi des nationalités, en leur donnant l’individualisme pour père!
Mais continuons, nous sommes en bon chemin pour arriver à la connaissance de la vérité des choses.
Notre auteur ajoute, pour rendre plus clair encore ce qu’il vient de dire :
On n’a pas assez remarqué peut-être ce grand résultat politique du protestantisme, et nous comprenons ici sons ce nom toutes les expressions en général delà réaction contre le génie unitaire du catholicisme . Les faits sont à ce sujet cependant, d’une singulière éloquence. Toutes les nationalités fondées depuis le
COMMENCEMENT DU SEIZIÈME SIÈCLE LE FURENT A l’aBRI DU DOGME PROTESTANT ET ANTI-CATHOLIQUE.
Continuons encore; c’est le tour du rationalisme et de l’esprit philosophique.
Page 10, on lit : « Le protestantisme s’arrêta de lui- » même, parce que sa mission politique était lermi- » née du jour où il avait constitué l’individualité des
» nations modernes... Cela fait, la réaction contre l’i- «dir catholique n 'était plus qu’une question tlecon- « science personnelle; et, sous celle forme, le ntouve- « ment se continua et donna naissance au rationalisme » et à l'esprit philosophique du xvui* siècle. »
Jamais déduction en effet ne fut plus logique ni plus claire
C’est là tout simplement la plus grande de Imites les crises sociales.
C’est Lucifer qui livre combat à Dieu.
Comprenez-vous bien maintenant, catholiques, vous catholique fervent, partisan du principe de la souveraineté du peuple, qui en demandez l'application même plus qu’outrée dans la Romagne? Comprenez-vous bien, vous, mon ancien collègue et ami, Arnauld (del’Ariége) dont la foi catholique est si vraie, et qui demandez la suppression du pouvoir temporel du Pape, et, conséquentavec le principe tout protestant de la souveraineté du |>euple, que vous admettez sans en connaître sans doute l’origine, voulez la république, avec ce principe d'individualisme comme son expression la plus vraie? Comprenez-vous bien aussi, vous, prédicateur catholique si puissant, qui, dans un sentiment chrétien si vrai et si profond, avez publié une brochure écrite avec cette éloquence entraînante qui vous caractérise, en faveur dis droits du Pajx. 1 et de sa souveraineté tenq>orelle et spirituelle, comprenez-vous bien?
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Oh 1 oui, je m'unis sincèrement à vous, lorsque vous invoquez connue un bienfait du catholicisme les libertés humaines et les progrès vrais de la civilisation, ce dont je vous félicite comme de toutes les grandes et belles choses que vous avez faites et dites! — Oui, crovez-le bien aussi, je m’associe à vos généreuses sympathies pour les nations soumises au joug étranger... Je n'ai point oublié, sachez- le bien, Israël pleurant sur les bords du fleuve de Babylone, ni son saint cantique; de même que je m'unis de grand cœur avec vous en cela connue en tant d’autres choses, lorsque vous vous associez à M. le comte Joseph de Maistre, catholique si complet et si éclairé, politique si clairvoyant, et répétez ses patriotiques paroles: a 11 n’y a pas de plus grand malheur pour un peuple que d’étre gouverné par un autre peuple. »
Mais, mon révérend Pere, perincttez-moi de vous demander tres-respeetueusement à ne plus vous suivre lorsque, sansdoute par concession pour l’esprit du siècle, vous exaltez les principes de 8y, en disant que le gouvernement pontifical est un gouvernement d’ancien régime, bien, dites-vous, « que le plus doux de » tous et le plus bienveillant, allant au cœur des pau- » vres par une foule d’institutions dues à la charité » des Pontifes ou au génie bienfaisant des Saints. »
En faisant ainsi le portrait de ce régime, savez-vous
que vous nie feriez, mon révérend Père aimer tendrement ce gouvernement-là ! — même tout en parlant de l’humiliation d’oliéir, mot que je ne comprends pas bien. C’est sans doute une fauted’impression(t), et exaltant les principes nouveaux jusqu’à les conseiller à Sa Sainteté, eu les définissant ainsi par cette question et cette réponse que vous vous faites à vous-même : « Qu’entendez-vous par un gouvernement d’ancien » régime ? Je vais répondre • — En 1789, la France se » leva tout entière en faveur de trois principes, la liber- » té civile, la liberté politique, la liberté de conscience. » T, es gouvernements qui s’y sont conformés sont des » gouvernements nouveaux ; ceux qui ne les ont pas * admis sont des gouvernements d’ancien régime. » Pcrinettez-inoi aussi, à mon tour, de vous adresser très- respectueusement cette question : Qu’est-ce donc que ces gouvernements nouveaux ? quelles sont leurs doctrines et quel est surtout le principe qui leur sert •le base? — puis de vous dire: Les gouvernements nouveaux ont pour principe le protestantisme et le rationalisme. — C’est mon auteur sus-cité qui, mon révérend Père, vous a répondu...
(I) Vous 11'avez pas voulu parler ainsi de l'obéissance, car vous en (tes voii-nirine la personnification cl presque le symbole... l'obéissance dont vous nous avez donné un si bel exemple! et, j'en suis iiien certain, vous 11 eu êtes pas humilié du (but... — O11 voie cil glorifie et vous vous êp.jj par l!i nlmilié au contraire...
Je n’ajouterai rien.
Je livre à votre haute intelligence l’explication toute protestante des principes de 89 et des novateurs.
C’est à un homme puissant, comme vous l’êtes, par la parole, les convictions catholiques, les œuvres et le sacré caractère dont vous êtes fevètu, qui en ont fait un apôtre, à faire jaillir la vérité et à l'enseigner à tous.
Je prie Dieu sincèrement pour que cette circonstance inattendue soit pour vous une nouvelle gloire, et pour l’Eglise et l'humanité une nouvelle cause de grandeur et de triomphe.