SUITE OU MEME SUJET. — LA TOSCANE, UOUÉNE, PAHME, UES ROMAGNES
Oui, dans les grandes époques de crises sociales les rois ont de grands devoirs à remplir... l’équilibre comme la paix du monde sont entre leurs mains.
Ce n’est qu’en faisant tout trembler qu'on peut toucher aux grandes institutions que les siècles ont consacrées; les nationalités, l’indépendance nationale, le respect du droit, sont entre toutes ces choses ce qu’il y a de plus grand et de plus respectable... et je sens le besoin de dire que celles de la Toscane, de Parme et de Modène existent depuis des siècles.
Nationalité, indépendance nationale, défense du droit dont madame la duchesse de Parme nous a encore, pour sa part, si bien elle-même douné l’exemple en
restant libre et française pendant la guerre de la France contre l’Autriche, et en maintenant si noblement tous les droits de ses États.
Qui ne sait, en effet, que les nationalités des duchés de Parme, de Modène et de Toscane non-seulement ont été consacrées par les déclarations unanimes des souverains del’Europe, réunis en congrès au commencement de ce siècle, comme par tout ce qui s’est fait depuis; mais que bien avant cette époque ces États avaient leur nationalité propre aussi bien établie que celle de tous les grands Etats de l'Europe et du monde, c’est-à-dire :
Que la Toscane dès le vi* siècle était érigée en duché ; qu’au temps de Charlemagne c’était un État indépendant relevant de l’Empire; que dès le commencement du xvi* siècle elle fut possédée et gouvernée par les Médicis avec le titre de grands-ducs, puis à l'extinction de cette illustre maison par les ducs de la maison de Lorraine jusqu’à leur érection en royaume cCÉtrurie, par le traité de Lunéville qui, loin de détruire sa nationalité, lui en constitua une plus grande encore en attendant que cet État revint sous le gouvernement de ses souverains légitimes.
Que les duchés de Parme et Plaisance, après avoir appu-tenu à Rome, à qui ils avaient été donnés par Charlemagne qui les avait conquis, au moins selon la version la plus probable, puis aux Corrége, aux Vis-
conti, aux Sforce , furent de nouveau donnés au pape Jules II, en i 5 ia, par l’empereur Maximilien, d’où ils passèrent aux Farnesc jusqu’à l’époque où Elisabeth de Faruèse les apporta en dot à la maison de Bourbon par laquelle ils ont été possédés jusqu’à leur annexion à laFrance en i 8 o 5 , pour être rendus aussi en 1814 à la maison de Bourbon d’Anjou et à leurs successeurs : titre auquel les gouverne aujourd’hui Louise -Marie Thérèse de Bourbon de France, en qualité de régente et tutrice de son fils mineur.
Que le duché de Modène, après avoir appartenu aux empereurs, aux Papes et à quelques petits princes, fut possédé dès le xiu* siècle par la maison d’Este, qui régnait à Ferrare, et érigé en duché en 1 453 ; — que cette maison l’a possédé jusqu’à sa réunion à la République française en 1796, puis, qu’il lui a été restitué en 1814, tel quelle le possède encore aujourd’hui.
Ce sont donc des nationalités bien indépendantes et bien reconnues; — donc, on doit respecter leur indépendance et leur nationalité, ou il n’y a plus rien au monde de respectable, plus de sécurité pour aucune nation, aucun État, aucune nationalité.
L’adjonction que l’on propose, celle qu’on veut faire par le vote universel, comme celle que l’on ferait par les intrigues ou la force ; mais, ce ne serait pas de la serviude ou de l’esclavage qu’on les délivrerait par là; ce ne serait pas au gouvernement
d'un autre peuple qu’on arracherait leur nationalité pour la proclamer et la reconnaître; ce ne serait pas la liberté qu’on leur apporterait — ce serait tout au contraire leur nationalité qu’on détruirait pour les inféoder à une autre nation et pour faire disparaître leur liberté et leur souveraineté propre en la confondant dans celle d’un autre peuple, qui l’absorberait tout entière pour inscrire, son nom seul sur les frontispices de leurs églises et de leurs palais, comme eu tète de la constitution qu’il lui plairait de leur octroyer ou, bien plutôt, de leur imposer; — désormais il uly aurait plus de nationalité pour elles, — leur nom même serait effacé dulivre des nations, comme les républicainsde Venise ont parfois effacé celui de leurs bienfaiteurs de leur livre d’or : la seule nationalité qu’on y trouverait, le seul nom d’État ou de royaume qu'on y lirait, ce serait celui de la nationalité et de l’État qui les aurait absorbées.. . comme Jouas, ils seraient entrés dans le ventre de la baleine...
Quelle belle liberté vous apportez-là aux nations, quelle belle nationalité vous leur constituez, messieurs les faiseurs de liberté et de nationalités par le droit révolutionnaire, messieurs les prôneurs des principes de la souveraineté du peuple et des principes de 89, messieurs les sectaires de l’individualisme.
Nations et rois, applaudissez, ce sont là d’habiles maîtres eu grandes oeuvres vraiement.
— mt
Comme l’unité de l’Italie est bien faite !
Comme ce beau pays est bien constitué en une grande nationalité!
Comme ce peuple si fier sera bien plus fier désormais ! Ob! c’est bien réellement lui qui pourra dire hautement et avec un orgueil presque britannique, lorsqu’il parcourra le monde ou montera à son Capitole : Je suis citoyen du grand Etat sans magistrature, sans code, sans loi, sans armée... sans finance... sans nationalité... sans nom!!! comme le catholique fervent veut en octroyer un de sa façon à l’Eglise. — Son but, comme vous voyez, est atteint, il n’y a que l’Etat destiné à jouir de ses dons de changé.
Comme toutes les nations et toutes les figures devant cette grande chose, pâliront et s’inclineront!.. Ce sera bien autre qu’aux temps anciens, les peuples, les rois et les hommes, devant les pères des habitants actuels de la Ville éternelle, lorsque ceux-ci, parcourant leurs pays en conquérants victorieux, leur jetaient ces mots : — Je suis citoyen de Rome.
Le voyez-vous, lui aussi, ce Toscan, ce Modenois, ce Parmesan, ce Romagnol nationalisé et garibaldisè se drapant fièrement dans sa toge, jeter à tous plus fièrement encore ces autres mots : — Je. suis citoyen d’un Etat sans Etat; — ou mieux ceux-ci : — Je suis le citoyen méconnu d’un Etat inconnu; — ou bien et plus fièrement encore ceux-là : — Vous tous, cour-
Ixv.-vous. . . je suis un grand citoyen d'un Etat sans citoyens 1 un Italien sans Italie.., un Romain sans Rome... — ou bien mieux encore... — Je suis un Toscan, un Modenois, un Parmesan, un Romagnol \nérnontisé et galantuomisé , consacrant ainsi hautement sa nationalité et son indépendance.
Quelle belle nationalité ! quelle noble indépendance !
C’est plus tôt fait, il est vrai, que de faire un royaume italien ou une fédération italienne. — C’est cependant là un grand mot.... il est presque digne des temps antiques... ou, mieux, il est aux temps antiques, ce qu’est à un Scipion un envahisseur garibaldien, — ce qu’est un piémontisé à un ancien citoyen romain.
Un royaume italien, une fédération italienne; — la Vénétie, la Lombardie, Parme, Modène, le Piémont, etc., etc., etc., transformés en une seule et grande république ou eu une seule et grande monarchie, — en un mot, en un seul et grand État.
C’est du grandiose, vraiment 1 mais on pourrait, si on avait à le créer, se demander :
Premièrement, quelle est sa raison d’étre ?
Car il n’y a pas plus de raison pour faire un royaume d’Italie — un empire d’Italie — une République italienne, vénitienne, napolitaine ou piémontaise — qu’un royaume — une république — ou un empire d’Europe.
Ce (jui constitue la nationalité, ce n'est |>as le nom d’un pays ou d’un monde, comme une nationalité n’est pas plus l'un que l’autre.
Ce qui la forme ce sont les liens et les habitudes nationales, tels que les temps, les mœurs, les mêmes lois, le même gouvernement les font.
Deuxièmement, de quel pays la composerait-on ?
Est-ce de Florence et de Bologne, ou de Bologne et de Venise ? est-ce de ces trois villes et leurs dépendances ? fcst-ce des Etats de l’Eglise, de Naples, de la Sicile ? est-ce de tous ces Etats et de Venise, Parme et Modène, ou bien de la Toscane ou du Piémont ?
J Ai Piémont absorbera-t-il ou sera-t-il absorbé ?
Il n’y a pas plus de raison à faire l’une de ces choses que l’autre.
Bien que tous ces Etats soient dans la partie de l’Europe que l’on appelle l’Italie, voire même qu’ils parlent un italien plus ou moins pur ou plus ou moins mauvais, et parfois français ou allemand plus ou moins bien, ou plus ou moins mal ; il n’y a aucun rapport d'habitude entre eux, aucune parité de mœurs, aucun sentiment de nationalité, aucune existence même d’ancienne nationalité à invoquer, ils n’ont jamais fait partie d'un même Etat, au moins depuis des siècles, et je pourrais presque dire depuis que le monde est monde, à moins qu’on ne veuille dire qu’ils, étaient tous des provinces romaines au temps de la grandeur
de Rome; alors, à ce compte.il faudrait aussi composer le royaume d’Italie, de la France, de l’Espagne de l’Allemagne, etc., etc., ou au moins d’une grande partie de ces grands empires, car Rome en avait soumis une grande partie à ses lois, et si scs habitants n'étaient pas citoyens romains, ceux des divers Etats de l’Ilalie que j'ai nommés ne l’étaient pas plus que les Gaulois et les Germains...
Troisièmement, enfin, ne pourrait-on pas se demander si, en le faisant, ce ne serait pas retourner à la barbarie 'plutôt que consacrer et perfectionner notre civilisation ; car pour en arriver là, ne faut-il pas méconnaître les droits acquis, bouleverser tout ce qui est, briser les nationalités et les trônes, violer tous les grands principes de droit des gens et autres consacrés par les siècles, et qui sont tout à la fois les garanties des droits comme de l’ordre et des libertés des peuples et des hommes, les fondements vrais de la civilisation, de la paix et de l’équilibre du monde?
Mais avant, un mot sur les fédérations qui semblent seides aujourd’hui à l’ordre du jour.