LA SOLUTION DE M. LE DUC DE VALMY
Je dirai encore aux révolutionnaires, dans la personne d’un très-illustrissime duc, qui a sans doute été malade, tant je le trouve pâle, lui que j’ai vu jadis d'une ardeur si sanguine qu’il en était presque effrayant, lorsque dans les salons de Mgr le comte de Chambord à Wisbaden il m'aurait presque anathématisé pour ne pas vouloir me soumettre en muet et le front contre terre à tout ce qu’il lui plaisait d’ordonner, et d’oser défendre la dignité humaine et la liberté religieuse reconnues par notre saint père le Pape et l’Eglise, dont est en possession depuis des siècles l’Eglise de France.
Dût-il m’anathétnatiser tout à fait aujourd'hui, et, comme lui et avec lui, tous ceux dont il accepte et proclame les doctrines, je resterai avec Bossuet, et je me donnerai encore bien de garde de le suivre et de parcourir avec lui les étapes de la révolution garibaldienne qui vient de s’opérer dans son esprit, ou de me faire comme lui l’écho de tout ce que contient l’œuvre du fervent catholique de la brochure le Pape, et le Congrès , que je viens d’analyser : il me permettra même de ne le pas suivre dans ses pérégrinations un peu phéniciennes, et de croire toujours que tout ne se vend pas dans ce monde, même qu’il est des choses qui valent plus que leur pesant d’or, et, que comme un nouveau Judas, on ne les échange jamais contre un lingot, quelque gros qu’il soit, et notre saint père le Pape ou l’Eglise encore moins que personne...
Qu’il me permette donc de le prier de garder pour lui sa solution , comme aussi, lui, comme les novateurs dont il fait ses nouveaux et bons amis, de vouloir bien me permettre de ne pas m’associer à eux pour dire, comme il le fait page 7 et suivantes de son œuvre éminentissime :
« Les puissances catholiques prétendraient-elles que » le Pape doit être remis en possession de fait des » provinces révoltées? »
Pourquoi pas? Est-ce donc si contraire au bon ordre comme au bon droit?
N’est-ce pas là l'application vraie et nécessaire des principes professés de tous les temps par les hommes les plus doctes et les plus dévoués au maintien des doctrines d’ordre et de droit, comme les plus opposés au triomphe des doctrines subversives et révolutionnaires ?
N'est-ce pas ce qui s’est fait, au plus grand applaudissement de la catholicité, comme de tous ceux qui de tout temps ont su respecter le bon droit et demander qu’on le consacrât, dans l’intérêt véritable et sacré des peuples comme des rois, comme aussi dans l’intérêt de la civilisation et de l’équilibre européen.
N'est-ce pas là aussi ce qu’ont fait Pépin, Charlemagne et tant d’autres, et de nos jours l’Assemblée législative, et nos armées encore présentes à Rome pour consacrer tout à la fois ce grand droit comme ce grand fait, à la gloire de tous ceux qui y ont coopéré ? C’est pour moi l’un des actes de ma vie, je le dis hautement, dont je m’honore le plus, que d’y avoir participé.
Loin de professer et d’accepter vos doctrines subversives, c’est bien plutôt le cas de dire, avec un jeune et éloquent écrivain de nos jours, M. Albert de Broglie, qui a d’une manière si élevée et si sage apprécié la situation : « Non, parce que le souffle qui » a porté l’Evangile à travers le monde, a déposé sur
» la colline du Vatican le germe de la souveraineté » pontificale, l’Italie n’a pas le droit, aujourd'hui ’que » l’arbre est séculaire, et que tant de nations chré- » tiennes, assises à son ombre, seraient atteintes par » ses ruines, d’en saper la base, ou, ce qui revien- » drait au même, d’en détourner les racines et d’en » détruire la sève. »
Comment, révérend issi me duc, pouvez-vous bien ajouter que si les puissances de l’Europe faisaient ce que je viens de>dire « elles se tromperaient gravement? » L’erreur est trop manifeste, dites-vous, pour qu’il » ne soit pas permis de la relever : les puissances ca- » tholiques sont en présence d’une situation qui n’est » pas nouvelle dans l’histoire du droit public, elles » ont à faire ce que les traités ont toujours fait, quand » ils ont reconnu l’impossibilité de concilier le droit » et le fait; elles ont à consacrer le principe du droit » qui n’est pas contesté, en stipulant de justes com- » pensations, en retour des réunions de territoire que » commande la nécessité. »
Savez-vous ce que cela veut dire, en termes un peu plus courts? Puissances .de l’Europe, consacrez la spoliation, donnez droit à l'insurrection, encouragez et récompensez la rébellion.
Savez-vous ce que vous demandez là aux puissances comme aux peuples catholiques... ?
De méconnaître tous les grands principes d’ordre
et de conservation, consacrés par les siècles, et de se couvrir de honte, en sacrifiant le droit et commettant une lâcheté?
Savez-vous aussi quelle est la réponse qui doit vous être faite à vous-même? écoutez-la, c’est l’écrivain distingué que je viens de citer qui l’a écrite à l’avance. « Il y a quelque chose de plus affligeant » peut-être que les incertitudes de notre politique, v ce sont les aveuglements volontaires par lesquels, » à la veille de grandes crises, les hommes, les sages » mêmes de notre temps, pour se décharger du souci » qui les gêne, et se dispenser d’un acte de courage, » se mettent de gaîté de cœur à oublier tout ce a qu’ils ont appris et à méconnaître tout ce qu’ils » savent. »
Non, je ne reconnais plus là le défenseur des principes monarchiques et catholiques , le duc de Valmy d'autrefois.
Je le reconnais encore bien moins lorsqu’il dit au Pape : Cédez pour un peu d’or vos droits ! vendez ceux de l’Eglise 1
« Solution p. 27. Le Souverain Pontife renoncerait » à la possession des Romagnes; il obtiendrait en » échange : i° une indemnité pécuniaire représen • a tant les trois cinquièmes de la dette nationale. »
Je ne le reconnais plus du tout lorsque , évoquant les principes de 89 qui, quoique différents, ,
je le veux bien, ne tardèrent pas, néanmoins, à enfanter ceux de 93 auxquels, il me permettra bien, s’il lui plaît , de préférer nos principes séculaires français, notre vieux droit national, qui ne conduisirent jamais, au milieu des torrents de sang, des populations entières à l’échafaud, que je sache; mais firent la grande France d’autrefois aussi glorieuse au dedaus par sa civilisation que puissante et glorieuse au dehors par sa prépondérance et la gloire de ses armes.
Non, je ne le reconnais pas du tout lorsqu’il dit : a II est impossible de méconnaître les obstacles » qui s’opposent à la restauration du droit dans » les duchés de Parme, de Modène et de Toscane. » Cette restauration ne pourrait s’obtenir que par » l'intervention d’une force étrangère. »
Pourquoi pas? Qui est-ce qui a fait cet état de choses? N’est-ce pas surtout, soit directement, soit indirectement, l’intervention de puissances étrangères à l’Italie et à ses États?
Non , je ne le reconnais pas du tout lorsqu’il ajoute :
« Dans les Romagnes , il faut le reconnaître, la » restauration du pouvoir pontifical est peut-être » plus impossible encore. Le rétablissement du droit » ne peut y être aussi opéré que par une interven- ,» tion étrangère...
o Or, une restauration accomplie à cette fatale » condition serait tout à la fois une atteinte à Fin- » dépendance nationale et un présent funeste aux » anciens souverains. » ,
Une atteinte à T indépendance nationale! J’ai bien, depuis quarante ans bientôt, entendu répéter ce grand mot : il est devenu presque une maxime, je le sais, pour beaucoup de gens ; mais, puisque l’occasion s’en présente, je demanderai hautement, car il est temps d’en finir, quelque téméraire ou impopulaire que cela puisse paraître :
i* Si c’est là une maxime bien vraie?
a* Si c’est la consécration d’un grand droit?
3' Si c’est là un grand principe de sécurité, d’ordre, d’indépendance et de liberté pour les nations ? — Bientôt nous dirons çp que c’est.
Enfin, 4” si, particulièrement, c’est bien le cas, ici, d’invoquer si hautement et d’une manière si absolue ce principe, soit comme un grand droit, soit comme la consécration d’un grand fait? ou, plutôt, si ce ne serait pas en faire la plus fausse application?
Non, je ne le reconnais pas davantage lorsqu’il dit encore : ,
« La séparation de l’Église et de l’État n’est pas » seulement une application des principes de 89 , » c’est en même temps un élément de compensa- » tion pour les transactions à intervenir. (Comme
» c'est joli... comme cela est bien rassurant!) Les » droits mêmes du Souverain Pontife n'ont rien » d' exceptionnel et peuvent, notamment dans les b Romaines , subir une transformation dont l’his- » toire a donné des exemples. »
Pourquoi ne pas ajouter aussi, noble duc, que le monde y a applaudi comme le monde catholique applaudira à la spoliation des États de N. S. P. le Pape?
Comine l’exemple est aussi bien choisi... les Romagncsl c’est-à-dire la possession la plus incontestable entre toutes les possessions.
Les Romagnes, qui depuis mille ans appartiennent à l'Église, font partie des États de l’Église !
Les Romagnes, que l’Eglise et le Pape tiennent de la libre et toute liliale générosité du. premier des Carlovingiens !
C’est-à-dire la possession la plus vraie, la plus incontestable et la plus honorable qui puisse être !
C’est bien le cas, vraiment, d’invoquer rindépendance nationale pour les enlever à l’Eglise, pour en spolier le Pape!
C’est bien le cas surtout d’invoquer l’indépendance nationale pour en prouver la juste possession en faveur des prétendus nationaux qui les détiennent !
Est-ce bien par le fait de l’indépendance nationale ?
Est-ce bien par le fait de la liberté nationale?
Es't -ce bien par le fait de la volonté nationale ?
Est-ce bien plutôt encore on vertu de ces trois grands droits réunis que ces États ne sont plus dans la possession du Pape depuis quelques mois?
Est-ce bien même dans la possession des habitants des Romagnes qu’ils sont réellement?
Est-il bien vrai que tous ces habitants sont unanimes pour les garder?
N’y a-t-il pas eu une pression étrangère?
N’y a-t-il pas eu le fait des armes étrangères?
N’y a-t-il pas eu une pression et des excitations démagogiques ?
La volonté des habitants n’est-elle pas, encore aujourd’hui, comprimée par cette pression comme par la pression des envoyés d’un gouvernement étranger?...
Voilà un beau fait d’indépendance nationale vraiment!
Voilà une belle conquête de l’indépendance nationale!
Voilà bien le cas de consacrer le grand principe de l’indépendance nationale marchant à la conquête de la civilisation et de la liberté des peuples!
Voilà vraiment un bien grand pas de fait dans la voie de la souveraineté, de l’indépendance, de la liberté comme de tous les grands droits des nations aujourd’hui proclamés ! !
Quel beau droit que celui-là ! quel droit respectable entre tous les droits pour que les rois, les peuples et l’humanité tout entière courbent silencieusement la tête devant lui et le laissent passer en silence comme un grand acte de la liberté humaine ; un grand acte, disons-mieux, de l’humanité marchant à la conquête de sa liberté, de sa dignité, de son indépendance, et mieux encore comme un grand acte de la justice et de la toute-puissance de Dieu et de la grande souveraineté des hommes.
Savez-vous , monsieur le Duc, que si , aux termes de ce grand principe moderne, les choses se passaient et devaient se passer ainsi, ce serait donner une bien faible idée des principes de 89, comme de leur application; et que, comme le dit si bien un des plus grands écrivains de notre époque, M. Yillemain,® sim- » plifier ainsi le droit européen, c'est une assertion de » conséquence grave... que toutes les souverainetés de » f Europe devraient se tenir pourbien averties alors... » que le seul droit réel, c’est la force actuelle, le nom- » bre des soldats ou f action <1 un suffrage universel plus ou moins douteux, » qui, comme nous le voyons en Italie et comme le dit un écrivain anglais, a été fait et « subsiste malgré les vœux formels des popula- » tions. » « En voulez-vous la preuve? » dit après lord Normanby M. Bowyer, membre du parlement britannique; « en voulez-vous la preuve? Il n’est permis à
» personne Je lire, d’écrire, de dire un seul mot » contraire à la Jaction régnante et aux sociétés secrè- » tes... Le soi-disant parlement de la Romagnc ne » représente pas un soixantième de la population. Le » nombre total des électeurs est seulement de dix-huit b cents (les révolutionnaires n’en ont pas admis plus b dans leur suffrage universel), et, sur ce nombre, pas b même un tiers n’a pu être mené au scrutin par la b force, par l’intimidation, par la corruption, b S i les rois le permettaient, si les puissances de l'Europe par leur silence, ou réunis en Congrès, le sanctionnaient, ce serait bien là aussi le cas de dire avec un éminent publiciste, M. Joseph de Maistre.. :
« Un roi détrôné par une délibération, par un jub gement formel de ses collègues ! c’est une idée mille b fois plus terrible que tout ce qu’on a jamais débité b à la tribune des Jacobins ; car les Jacobins faisaient b leur métier ; mais lorsque les principes les plus sab crés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, il b faut prendre le deuil... »
Enfin, je dirai encore avec un éloquent et courageux prélat : « Le Pape est italien, profondément italien ; b il a été le premier à consacrer toutes les libertés vraies. « Si les provinces que l’on veut arracher au b Saint-Siège, ou dont on lui imposerait l’abandon, b parties intégrantes d'un État restauré par la France b et reconnu par l’Europe, peuvent se séparer de cet
— iô —
» Etat et s’annexer violemment à un autre; si ce droit » est reconnu et sanctionné par les souverains cux- » mêmes, nous ne dirons pas seulement : C’est le prin- » cipe de l’inviolabilité de l'Etat pontifical qui périt ;
» nous dirons encore : C’est la révolution qui entre » triomphante dans le droit public européen ; c’est la » base de tous les traités qui est ébranlée ; c’est le » principe tutélaire du pouvoir, le fondement de l’or- » dre social qui est renversé; c’est la souveraineté qui » est humiliée et dépouillée par la souveraineté ; et ce- » la, dans cette Europe où le sol, miné par les révolu- » tions, tremble encore, où les passions anarchiques » comprimées sont toujours frémissantes. »
Enfin, en terminant, j’ajouterai encore avec Mgr Dupanloup : « Que l’Angleterre y pousse, ou y applau- » disse, si c’est sou rôle, à la bonne heure ; mais que
» laFrancey consente ety adhère, c'estautre chose
» Si ces provinces ont passé du mécontentement à » l’insurrection , c’est notre entrée en Italie qui en a » été l’occasion.»
C’est une dette d'honneur uational que nous avons à payer, c’est un devoir que nous avons à remplir envers la France comme envers tant de ses glorieux enfants , soldats aussi braves que fils dévoués de l'Eglise, qui , après avoir combattu sous les murs de Rome pour la délivrer de la tyrannie des démagogues de tous les pays, sont allés avec tant d’enthousiasme
verser leur sang sur les champs de bataille de Montebello et de Marignan, consacrant ainsi nos gloires anciennes par des gloires nouvelles; et ont si intrépidement combattu à Magenta et à Solfcrino sur l’assurance deux fois donnée au peuple français que * nous » n’allions pas en Italie fomenter le désordre, ni ébran- » 1er le pouvoir du Saint-Père que nous avions re-
» placé sur son trône » « Que le gouvernement
» prendrait les mesures nécessaires pour que la sécti- » rité du Pape fût assurée . »
Pour y satisfaire ou l’acquitter cette dette, qu'on ne nous parle donc pas de garanties à oflrir en présence de déclarations si hautement faites. Ce sont ces promesses dont nous réclamons l’exécution au uom du sang et de l’honneur de la France.