LE PAPE ET ROME
Je suis de ceux qui pensent encore qu'il n'y avait point de question d'Italie, quant aux peuples italiens; que partout, en Italie, le peuple était gouverné suivant son génie et son bon sens, ne portant de lois qu'à la mesure de sa fierté, de liberté qu'à la mesure de sa paresse, et, en somme, de tous les peuples modernes le plus près d'être content de son sort, et avec le plus de raison. Jamais voyageur intelligent et sincère n'a vu nulle part qu'aucune partie de l'Italie man {uât des institutions nécessaires au bien matériel du peuple. Celles qui ont pour objet le bien moral étaient sans nombre, particulièrement dans les États de l'Église.
Sur ce sol pontifical si calomnié, quel étranger n'a d'abord remarqué la fière tournure du paysan? On peut rencontrer commepartout des figures incultes et farouches, mais ces infâmes laideurs de la bassesse absolue et de la misère absolue, ce faciès hideux de l'abrutissement, enfin, —qu'on me pardonne le mot, — ce type de la canaille, si fréquent chez nous, il n'existe point dans les campagnes; à peine le rencontre-t-on à Rome, même dans le
Ghetto.
Les prolestants et les incrédules oisifs de toute l'Europe, qui se sentent étouffer d'ennui dans leurs patries si bien administrées, accourent à Rome pour vivre un instant de la vie de ce peuple qu'ils disent le plus misérable du monde. Ils croient que le soleil, les monuments, les beaux aspects et les beaux souvenirs de cette terre composent seuls le charme qui les enivre et qui leur laisse au départ un inépuisable regret. De retour sous leurs cieux répudiés, dans les merveilles de la symétrie et de l'ailministration, ils luttent avec colère contre un attrait que leur orgueil national et philosophique voudrait en vain secouer. Ils ne peuvent comprendre ce prodige du soleil et des beaux-arts qui les a forcés de se plaire dans un pays où le balayage public est si mal • organisé et l'homme si peu gouverné. Mais la nature est belle partout oi^i elle s'appelle la terre natale, et partout la vi 'ille et savante Europe a élevé des monuments et recueilli quelques mer-
veilles des arts. Le charme incomparable de Rome, c'est d'être d'abord la maison de famille, le berceau universel près duquel le fils rejeté lui-même sent frémir dans son cœur il ne sait quoi de doux qui est la voix du sang. Ei ensuite, c'e&l l'instinct même de l'humanité régénérée par le Christ, qui tressaille et se féjouil. Au fond de l'âme, à des profondeurs inconnues de ceux qui n'ont pas été nourris du sein de l'Église, s'éveille la joie inénarrable de vivre au milieu de la liberté; non la fausse et louche liberté des philosophes et des politiques, liberté armée contre Dieu, contre l'autorité et contre les hommes; mais la liberté du Christ, la vraie liberté, qui donne à Dieu et à César ce qui leur est dû, qui n'entreprend rien contre les hommes, et contre qui personne n'entreprend. Partout dans l'Europe, séparés du Christ en fait ou en principe, les hommes sont des administrés, lorsque sous divers noms et sous divers costumes ils ne sont pas en réalité des esclaves. A Rome, dans les États de l'Eglise, les hommes sont encore des hommes, et qui se sentent des hcmmes, et que Ton traite en enfants du Christ.
La question italienne a été créée pai la Révolution, avec les armes dont elle dispose et qui sont irrésistibles, l'expansion des mauvaises doctrines. Elle a d'abord, comme en France, comme partout, séduit l'orgueil et l'ingratitude des classes riches; elle a caressé la vanité ignorante et jalouse de la bourgeoisie. Nulle part elle n'a pénétré aussi tardivement dans le peuple et ne l'a moins profondément entamé que dans les États pontificaux. iNJalgré le peu de défense matérielle que pouvait lui opposer la puissance publique, il n'a pas suffi des conspirations ordinaires, et il a fallu que toute la diplomatie europénne s'y employât durant de longues années. En donnant un peu de secours au Saint-Père, rien n'était plus facile quede maintenir chez lui, je ne dis pas seulement l'ordre, mais la paix. Il ne fallait pas même de force matérielle; il n'y avait point de sédition armée à vaincre, c'était assez de l'assistance morale de l'Europe.
Non-seulement cette assistance a manqué, mais l'Europe a fait le contraire, et depuis longtemps. Cependant, lorsque la Révolution triomphe partout, nous voyons que quelque chose l'arrête encore à Rome; elle hésite devant ce dernier coup à porter. Ses conseils sont partagés: elle veut et ne veut pas; la fureur de destruction pousse, l'instinct de la conservation retient. Il y a dans la Révolution un parti sage, ou, si l'on veut, timide, qui sent
qu'elle n'aura jamais commis une pareille injustice, ni un pareil forfait contre le genre humain, et qui en craint les conséquences pour la Révolution elle-même. Il semble que déjà plus d'un centurion se dit : Si c'était vraiment le fils de Dieu!
Je n'ai pas à faire l'histoire de la Révolution dans l'Etat pontifical. Cela remonte loin, et l'on trouve partout beaucoup d'audace, de ruse, d'abus de la force, d'hypocrisie. Ce n'est pas de nos jours que l'on a inventé le catholique sincère mais indépendant. Pour ruiner le pouvoir pontifical, éternel antagoniste de ceux qui font mourir les àmes^ tous les ennemis politiques et religieux ont allégué l'intérêt de la religion, ont feint de vénérer le Pontife. Tous ont donné ce témoignage de l'attachement des peuples à la doctrine et au souverain dont on prétendait en même temps qu'ils voulaient s'affranchir. Aujourd'hui encore, il faut employer cette ruse, même dans les provinces les plus gâtées par l'esprit révolutionnaire. On sait si la violence a été négligée; on la voit à l'œuvre !
C'est la violence qui prétend que les Ëtats de l'Église sont du domaine de l'Italie; c'est elle qui réclame Rome. Et en réclamant Rome, l'Italie révolutionnaire réclame plus qu'une tête pour ellemême : elle veut décapiter la vieille humanité chrétienne.
Sans opposer à l'Italie révolutionnaire les arguments qui conviendraient et qui sont à sa disposition, la France témoigne assez cependant par ses hésitations et ses incertitudes que la suppression du domaine temporel implique la suppression prochaine de la Papauté, et que peut-être le maintien de la Papauté est l'intérêt supérieur du genre humain.
Or, comment maintenir la Papauté autrement qu'elle ne veut elle-même être maintenue? Si on la violente à ce point de la transporter d'un lieu à un autre, de mépriser ouvertement à la face des peuples ses droits, ses protestations, ses anathèmes, quelle force morale lui laisse-t-on ? Quoi! c'est Dieu que l'on prétend honorer en elle; c'est parce qu'elle représente Dieu qu'on lui conserve un reste de vie, et c'est ainsi qu'on la traite, et son Dieu avec elle ! Et l'on croit que les peuples ne se demanderont pas : Quel est donc ce Dieu ?
La conscience crie avec le bon sens que le Pape n'est dans son lieu qu'à Rome, mais libre et non en prison. Rome avec une banlieue ne différerait en rien de Savone et de Fontainebleau. 11 faut un espace légitime, quelque forme que reçoive
l'Italie ; et ce n'est pas trop de ce petit royaume créé et consacré par le temps, qui existait encore l'année dernière.
Les Italiens seront-ils sacrifiés pour cela? Les Italiens qui s'estiment sacrifiés à moins d'avoir Rome pour capitale, ou sont des ambitieux qui méritent la haine , ou sont des sectaires sauvages qui songent beaucoup moins à faire l'Italie qu'à défaire le christianisme. Ce petit territoire, distrait du sol de l'Italie au profit du genre humain, et qui portera le chef et le guide des consciences, n'est pas indispensable à Fltalie pour s'élancer dans les voies de la gloire et de la fortune? Ces Italiens qui ne veulent pas laisser de place au père commun des nations séparent Nice du sol sacré, ne revendiquent ni Malte ni la Corse, et trouvent fort bon que l'on contraigne la Chine à recevoir l'opium qui se présente avec un passe-port anglais.
Ceux des Italiens qui pourraient se prétendre sacrifiés , les seuls, sont les sujets des États de l'Église. Trois millions d'hommes condamnés à vivre dans une paix perpétuelle avec les autres peuples , à ne payer que fort peu d'impôts , à subir le gouvernement d'un prince électif, naturellement débonnaire, qui doit, au péril de sa vie, leur conserver la nationalité, la religion , la famille, la propriété. Ajoutons-y le malheur de ne pouvoir fonder une dynastie (car ils peuvent d'ailleurs aspirer à tous les emplois, même au trône), voilà l'inévitable infélicité des sujets de l'Église.
Dira-t-on qu'il faut parler sérieusement, et que les Romains sont trop à plaindre de n'avoir pas, d'une part, ce que l'on appelle la liberté de penser, qui est le droit de contester publiquement les vérités nécessaires au salut des sociétés; de l'autre, d'être privés des vastes chances d'aventures et de fortune qu'offrent les grands empires? Il est facile de leur donner cela, et plus largement qu'à tous les autres peuples, sans chasser du monde ni le Pape ni Dieu.
Comme , en fait, tout catholique est citoyen de Rome , rien n'empêche d'accorder à tout sujet romain le bénéfice de la réciprocité, et de le déclarer sujet de tout État catholique; de telle sorte que, sans perdre sa nationalité romaine, il puisse désormais courir telle carrière qu'il voudra choisir, en France, Belgique, Italie, Allemagne, Espagne, etc.
Que la France seulement prenne l'initiative. Qu'elle ouvre les charges de l'Église, de la magistrature, de l'armée, de l'administration, à tout sujet pontifical qui, sans autre brevet de natu-
ralisation que son acte de naissance, aura pris les grades et rempli les conditions imposées aux régnicoles. Ce que fera la France, on ne lardera guère à le faire partout. Dès lors, les lecteurs du Siècle n'auront plus aucun sujet de plaindre ces tristes Romains, « étouffés sous le joug abrutissant des cardinaux. »
Cependant, d'un côté, le Pape résiderait Roi et Maître chez lui; de l'autre, beaucoup de réformes, inutilement et témérairement essayées aujourd'hui , deviendraient promptemenl praticables. Immédiatement le peuple recevrait tous les allégements que procurent la paix etla sécurité; bientôt le gouvernement se trouverait en position de restaurer, plus libéral que jamais, cet ancien régime municipal qui faisait de l'Élat de l'Eglise une véritable confédération de républiques. Ramenés par l'amour de la terre natale, la plupart des Romains qui auraient cherché fortune à rélranger, sans pourtant abjurer la patrie, fourniraient les éléments sérieux qui manquent aujourd'hui pour assurer la coaservation de l'ordre dans l'inévitable mobilité d'un régime quasi tout républicain. Instruits, calmés, entourés de considération, assez riches, ces hommes seraient les gardiens naturels d'une liberté qu'on ne songerait pas d'ailleurs à attaquer, et leur expérience les porterait d'euK-mémcs à en réprimer les écarts.
On pourrah, non moins facilement, ouvrir aux sujets pontificaux une autre sphère d'activité, toute nationale. Il faudrait donner au Saint-Père une colonie dans l'extrême Orient, et l'aider à se créer une marine à laquelle on assurerait tous les privilèges possibles, et qui serait en même temps commerciale et apostolique. Je n'ai pas besoin de faire entrevoir tout ce que l'influence naturelle des missions peut assurer d'avantages à la grande nation catholique d'ici à une époque maintenant bien rapprochée. La colonie pontificale deviendrait un centre d'établissements religieux et scientifiques, indispensable à lacivihsation régulière de ces populeuses contrées que l'on ne peut plus maintenant appeler des contrées lointaines. J'ose dire que la colonif^ pontificale ne paraîtrait pas moins utile et indispensable à la sécurité de l'Europe. Si la Chine ne devient pas en grande partie catholique, elle deviendra russe ou anglaise, plus probablement russe, et elle sera le poids qui écrasera l'Europe. Il ne faut à Dieu que des brins d'herbe pour arrêter les avalanches, et partout on voit l'industrie humaine planter des roseaux et
disposer d'humbles clayonnages pour lutter contre rinvasion des fleuves et de la mer.
Je n'insiste pas sur les conséquences variées de l'idée que je mets en avant. Plus l'application en serait large et généreuse, plus les résultats seraient prompts et salutaires. En appelant toutes les nations catholiques à protéger ainsi l'Église, comme elle veut et comme elle doit être protégée, la France reste dans la beauté de son rôle historique. Sans dommage pour personne, elle conserve la primauté qui lui appartient. Elle résout noblement une difficulté formidable; elle fonde une seconde fois, au profit du monde agrandi, la sécurité temporelle du principal apostolique.
C'est ainsi qu'il me paraît possible de concilier ce que l'on est convenu d'appeler Yintérêt italien, et l'intérêt du maintien de la Papauté, intérêt supérieur, intérêt universel, et par là même infiniment "^Iwiitalien que l'intérêt révolutionnaire, auquel on l'a jusqu'ici manifestement subordonné. Ainsi encore me semble se concilier ce que l'on appelle un double devoir de l'Empereur, et comme souverain issu du suffrage universel, et comme fils ahiéde l'Église. Devoir imaginaire et de pure convention, selon moi, dans le premier cas ; mais, dans le second cas, essentiel et très-évident. On comprend très-bien que le fils de l'Eglise doive assistance au chef de l'Église, et plus encore à sa fonction qu'à sa personne. On ne comprendra jamais que le suffrage universel puisse avoir des droits jusque sur la conscience religieuse des souverain?, et obliger Sa Majesté Très-Chrétienne à laisser le Piémont supprimer le domaine temporel du vicaire de Jésus-Christ. Jamais il n'a été question de rien de pareil en France ni avant ni depuis l'Empire. Si le suffrage universel des Piémonlais et des Romains pouvait imposer une telle révolution à la France et à toutes les nations catholiques, si elles pouvaient être dépossédées à la fois et du Papo et de Rome avec le Pape, que deviendrait la conscience du monde entier, et que serait le suffrage universel luimême?...
Oui, mais le Piémont? mais l'Italie?
Si le Piémont doit dominer, s'il faut en passer par sa volonté et le laisser faire lui-même l'Italie et comme il la veut faire, je n'ai rien à répondre, sinon qu'il est difficile de croire à la durée du Piémont, plus difficile de croire à la durée de l'unité de l'Italie.
Avant que le Piémont ail achevé de pétrir cette pâte sanglante de
l'Italie, et que tant de sang et de rancunes aient pu s'évaporer, et quel'oubli éteigne de si amères douleurs, si elles peuvent s'éteindre jamais, ilfaut plus qu'un long règne. On ne peut guère l'attendre; on ne peut guère davantage attendre de longues prospérités. Mais, d'un autre côté, tandis que l'Italie en dissolution, ou si l'on veut en fusion, livrée à la conquête et à la guerre civile, n'ayant de force en elle que contre elle-même, paraîtra aux yeux de l'étranger une proie facile à saisir, il ne faudra pas de longues années pour que quelqu'un se ravise en Europe et s'aperçoive que l'Italie unitaire, une fois ramassée et disciplinée sous la main d'un maître hardi, deviendrait une puissance assez inquiétante. Par l" Adriatique et le Tyrol, elle menacerait l'Allemagne ; par les Alpes, elle menacerait la France; par la Méditerranée, elle menacerait l'Angleterre. De ces trois voisins de l'Italie unitaire, il y en aura un au moins qui ne voudra pas la laisser grandir! Ce sera peu de chose que l'Italie sans le Pape; elle n'aura plus son palladium, son territoire neutre et sacré. Elle inspirera peu de sympathie au monde ébranlé par les débauches de sa politique sans gloire. Quelques compétiteurs viendront se la disputer en la foulant aux^eds, et elle servira le vainqueur.