CONCLUSION
Nous venons de parcourir, dans son étendue , le champ d'une polémique ardente dirigée contre notre livre. Nous ne croyons avoir laissé sans réponse aucun argument digne de l'attention d'un esprit sérieux.
Notre livre repose d'abord sur le rapprochement et la combinaison des textes sacrés qui forment comme la charte constitutionnelle de l'Église catholique. Ces textes évangéliques nous apprennent que le divin Maître a associé véritablement les Apôtres et leurs successeurs à cette souveraineté spirituelle dont Pierre et ses successeurs ont été établis les chefs suprêmes.
La seconde base de notre livre se trouve clans les actes des conciles généraux, commentaires authentiques de la charte divine de l'Église ; commentaires plus clairs et plus décisifs que des textes isolés empruntés aux écrivains ecclésiastiques. Ces actes nous ont montré la souveraineté spirituelle partagée entre le Pape et les évoques, sans détriment des privilèges de la primauté pontificale.
L'histoire de vingt conciles généraux nous a permis de préciser, autant que cela est possible , les droits réciproques de la papauté et de l'épiscopat; et l'institution évangélique s'est trouvée réalisée par les actes du gouvernement ecclésiastique , soit dans les conciles généraux, soit hors de ces conciles.
Sur cette double base des textes sacrés et des actes conciliaires, s'élève la théorie de la constitution de l'Église. Elle est essentiellement une monarchie tempérée d'aristocratie; et la souveraineté y est nécessairement complexe. L'infaillibilité, cette manifestation la plus haute de la souveraineté spirituelle, est nécessairement aussi composée des mêmes éléments. Il n'y a pas deux souverainetés dans l'Église, celle du Pape et celle des évêques; il n'y a pas deux infaillibilités dans l'Église, celle du Pape et celle des évêques. La souveraineté et l'infaillibilité sont nécessairement une, et ne résident, d'une manière absolument certaine, que dans le concert et dans l'accord du Pape avec les évêques, de la papauté avec l'épiscopat.
La vie, la beauté , la force de l'Église se trouvent dans ce concert, et quand cette grande loi de la souveraineté spirituelle est bien comprise, tout s'explique sans peine dans le passé de l'Église comme dans son présent. De son histoire jaillit une lumière qui révèle, dans sa constitution intime, un des chefsd'œuvre de la divine sagesse.
Les esprits habitués aux vues particulières, aux théories exclusives; les esprits qui aiment l'absolu
dans le gouvernement des choses humaines , ont de la peine à embrasser ces vastes rapports , ces combinaisons d'équilibre qui fondent la grande unité de l'Église catholique. Conséquents avec eux-mêmes, ils placent toute la souveraineté, toute l'infaillibilité dans le chef seul de l'Église, et en font le plus absolu des monarques.
Nous croyons donner ici la véritable explication de l'opposition que rencontre notre livre dans un certain nombre d'esprits. Nous osons les inviter à élargir un peu la sphère de leurs idées, et à ne pas supposer que la simplicité d'élément est une condition essentielle de la perfection des gouvernements.
Ces partisans ardents de la monarchie pure et absolue du Pontife romain et de son infaillibilité personnelle et séparée, malgré tous leurs efforts, ne sont pas parvenus, nous osons le dire, à renverser les bases de notre livre.
Qu'ont-ils opposé aux raisonnements qui démontrent, par le rapprochement et la combinaison des textes , que le divin Maître a eu véritablement le dessein, digne de sa sagesse, de fonder, dans son Église, une souveraineté et une infaillibilité composées de deux éléments essentiels; qu'ont-ils opposé, disons-nous, à ces raisonnements? Rien; car se borner à rappeler les privilèges particuliers accordés à saint Pierre et à ses successeurs, ce n'est pas répondre.
Qu'ont-ils opposé au grand fait de la judicature
épiscopale, qui ressort avec tant d'éclat et de puissance des actes de vingt conciles généraux, et qui vient confirmer les inductions tirées des textes sacrés? Le lecteur n'a pas oublié sans doute l'explication de cette judicature donnée avec tant d'assurance par le R. P. Matignon; mais il n'a pas oublié non plus que cette explication est repoussée par les actes des conciles, par des faits irrécusables, et qu'elle est condamnée par le sens commun. Non, le caractère véritablement et efficacement tempéré de la monarchie ecclésiastique ne disparaîtra jamais, parce qu'il a été tracé par la main de Dieu même.
L'attaque directe contre les bases sur lesquelles repose notre livre, et quelques pauvres difficultés contre nos citations, n'ont pas réussi; nous osons le dire. Alors on a eu recours à un autre procédé. On a voulu faire sortir de notre livre des conséquences destructives de la papauté, destructives de l'Église, des conséquences absurdes. Cet art logique de pousser à l'absurde est une arme dangereuse; mais elle se tourne quelquefois contre les mains inhabiles qui s'en servent.
On a donc prétendu que la conséquence directe de la doctrine exposée dans notre livre était la subordination de la papauté à l'épiscopat, et la souveraineté absolue de l'aristocratie épiscopale. Cette conséquence n'est qu'un abus de la logique. Elle est repoussée par les principes immuables qui gouvernent la constitution de l'Église. Nous avons exposé de notre mieux ces principes; et nos censeurs n'ont
pas prouvé que nous avons mal interprété les faits historiques qui nous présentent l'épiscopat, dans certaines circonstances déterminées, comme juge des actes et de la personne du Pape. Le Pape aussi, de son côté , est juge et de la doctrine et des personnes des évêques. Nous croyons pouvoir défier nos adversaires de faire sortir de nos principes ni la supériorité absolue du Pape sur les évêques et le concile général, ni la supériorité absolue des évêques et du concile général sur le Pape. Ils ont chacun leurs droits déterminés; et dans cet équilibre, dans ce tempérament, repose la plus haute vie de l'Église.
Si les principes que nous avons défendus conservent leur solidité et leur force , les conséquences que nous en avons tirées, sur les vraies conditions de l'infaillibilité pontificale et des jugements ex cathedra, sont légitimes; et ces conséquences s'offrent à nous appuyées par les plus graves et les plus décisives autorités. La périodicité conciliaire provient aussi de ces principes. C'est l'Église qui l'a voulue; c'est l'Église qui l'a décrétée, comme la meilleure discipline. Rendons grâces à Dieu de la rendre aujourd'hui possible.
En terminant cette apologie, qu'il nous soit permis d'adresser la parole à nos vénérables frères, les évêques du saint concile.
Sans consulter notre faiblesse et notre isolement , sans calculer tous les dangers d'une entreprise périlleuse, nous avons pris la défense des droits divins de l'épiscopat contre des systèmes d'école et des projets de partis. Nous avons pris cette défense, parce que ces droits épiscopauxnous paraissent intimement liés à la vraie grandeur, à la vraie gloire du Saint- Siège et au bien général de la Société chrétienne. La constitution de l'Église peut recevoir une application plus parfaite; mais elle ne peut pas changer. Les projets avoués d'une école et d'un parti ne seraient-ils pas un vrai changement dans la constitution de l'Église, vénérables frères? La définition de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape, ou, en d'autres termes, de sa souveraineté pure et absolue, laisserait- elle subsister l'intégrité des droits épiscopaux, tels qu'ils ont existé jusqu'à ce jour? Voilà la question qui se pose aujourd'hui dans tous les esprits.
Les lumières, la sagesse, la sainteté de l'auguste Pontife qui gouverne l'Église, et votre vigilance, vénérables frères, écarteront tous les périls. Avec l'assistance de l'Ësprit-Saint et de concert avec votre chef vénéré, le vrai Vicaire de Jésus-Christ, vous trouverez le moyen efficace d'unir plus intimement que jamais, et dans les principes et dans les faits, la papauté avec l'épiscopat, l'épiscopat avec la papauté. Pacifiée et unie, l'Église alors sera plus forte et plus puissante, pour accomplir sa divine mission, l'exten-
sion du règne de Dieu sur la terre. C'est le vœu que nous formons , la prière que nous adressons tous les jours au Seigneur : adveniat regnum tuum.
f H. L. G., ÉVÊQUE DE SURA.
Sorbonne, ce 1\ novembre 1869, en la fête de la Présentation de la très-sainte Vierge Marie.