‹ Le pape et les évêquesChapitre 8 sur 10 · EN RÉPONSE AU DISCOURS PRONONCÉ PAR CE VÉNÉRABLE PRÉLAT · texte numérisé non relu

EN RÉPONSE AU DISCOURS PRONONCÉ PAR CE VÉNÉRABLE PRÉLAT

le 28 septembre

et publié par le journal l/i \i* i:its, le 4 octobre dernier.

Paris, le 5 octobre 1869.

Monseigneur,

Par une lettre du 2 octobre, Votre Grandeur me fait l'honneur de me prévenir qu'elle a cru devoir communiquer à son clergé ses impressions sur mon livre et les rendre publiques. Ce procédé, Monseigneur, de m'annoncer vous-même cette détermination est digne de votre courtoisie, et je vous en remercie.

Mais la publicité donnée à votre homélie m'impose un devoir, et vous ne trouverez pas mauvais que je vous fasse part aussi de mes impressions.

Quand je me suis décidé à publier mon livre, j'ai prévu qu'il susciterait des controverses, et je m'étais proposé de ne répondre aux critiques qui pourraient m'être adressées qu'après qu'elles se seraient toutes produites. Il me semblait que l'élucidation parfaite des questions agitées ne pouvait que gagner à cette marche; mais

l'éclat et le retentissement de votre parole ne me permettent pas de garder le silenee : je dois donc faire une exception à la règle que je m'étais imposée. Mes réponses seront aussi courtes que possible.

I. Votre première critique porte sur la manière dont j'ai présenté l'origine de la juridiction épiscopale. Avec l'antiquité, je l'ai rapportée immédiatement à Notre-Seigneur Jésus-Christ et a ses Apôtres. J'ai cherché, avec l'illustre Thomassin et à sa suite, sans tomber dans des allégations incohérentes et gratuites , sans fausser l'histoire, et sans recourir aux misérables subtilités d'un faux nationalisme ;] 'ai cherché, dis-je, une preuve de cette origine dans l'existence des exarchats primitifs.

Il vous plaît d'appeler ces Eglises apostoliques des métropoles inférieures ; tel n'est pas le langage du concile de Nicée, et la conduite du concile d'Ephèse à l'égard d'une de ces métropoles fut inspirée par un autre principe. On respectait en elles une origine apostolique qui rattachait leurs évêques immédiatement à Jésus-Christ.

Or, la nature de l'épiscopat est invariable. Si l'épiscopat dans les anciens exarchats venait immédiatement de notre divin Maître, il en vient partout. Sa vraie source, sa source immédiate est Jésus-Christ lui-même. Cette divine et glorieuse origine ne diminue en rien la subordination des évêques à l'égard du Souverain Pontife. Je crois l'avoir établi solidement, et je dis exactement comme vous : « Nulle institution canonique n'est valable que par lui ou moyennant son assentiment. » Voici mes paroles : « La confirmation des évêques que» les Souverains Pontifes n'instituent pas par eux-mêmes, soit directement, soit indirectement, leur appartient de droit divin , et il n'y a jamais eu d'évêque légitime qui n'ait été accepté expressément ou tacitement par le Pape (1). » Je

(1) Du Concile général et de la paix religieuse, tome II , page 58.

regrette, Monseigneur, que vous n'ayez pas cru devoir citer cette phrase. Il est vrai qu'elle vous aurait dispensé de la peine un peu stérile que 'vous avez bien voulu prendre de critiquer une opinion qui revient à la vôtre. Vous avez trop de science , Monseigneur, pour ignorer que l'opinion que vous qualifiez si durement a" opinion sans consistance , et qui considère l'institution canonique comme une condition essentielle de la juridiction épiscopale, mais non pas comme sa source, a été soutenue par les plus graves autorités; qu'elle a été respectée, de nos jours, par Mar le cardinal Gousset lui-même. Il vous plaît de ne voir dans cette question qu'une querelle de mots. Tel n'était pas le sentiment des Pères de Trente ; tout le monde sait avec quelle ardeur l'origine immédiatement divine de l'épiscopat fut défendue dans ce Concile par un grand nombre d'évêques.

II. Vos secondes observations ont pour objet l'exercice de la judicature épiscopale. Vous reconnaissez que le droit de l'évêque a* e juger des choses de la foi et de la morale est placé en dehors et au-dessus de toute controverse; et vous affirmez avec raison que l'exercice de ce droit doit se concilier avec la suprématie pontificale.

Il est évident que le juge subordonné ne perd pas sa qualité de juge. Il est exposé seulement à voir ses jugements cassés par un tribunal supérieur. Là n'est pas la question.

Il est reconnu par tous , comme vous le dites , Monseigneur, que les évêques dispersés sur leurs sièges font office de juge en première instance, quand ils parlent avant le Pape. Il est reconnu également, et je continue à me servir de vos paroles, que le jugement des évêques assemblés en concile sous l'autorité du chef de l'Église, qui a soumis une question à leur examen et à

leur délibération, est un jugement souverain et irréfragable, dès qu'il est accepté du Pontife romain.

Toute la question se concentre sur les constitutions des Pontifes romains rendues avant le Concile et en dehors de lui, quand ces constitutions, n'étant pas encore règle absolue de foi, viennent à l'examen du Concile.

Avec des autorités fort respectables, vous réduisez, dans ce cas, l'exercice de la judicature des évêques à un jugement d'adhésion, même motivé et raisonné, qui associe réellement leur puissance judiciaire à la puissance judiciaire du chef de l'Eglise.

Ces mots habiles , Monseigneur, ne dissimulent qu'imparfaitement l'abîme où se jette le système que vous défendez. Vous parlez de puissance judiciaire ~, et vous refusez toute liberté de jugement à ceux qui l'exercent. Mais que sont des juges à qui on impose une sentence? Ne sont-ils pas à l'instant dépouillés de leur puissance judiciaire ?

Vous avez sans doute raison de dire que l'indépendance du juge ne consiste pas à pouvoir juger contre la justice et contre la loi. Mais la question n'a jamais été posée ainsi dans les conciles généraux. La loi , pour ces saintes assemblées, a toujours été l'Ecriture, la tradition, la doctrine de l'Église. Les constitutions pontificales dévolues à l'examen du Concile ont toujours été librement confrontées avec ces règles suprêmes. La plupart ont été acceptées; quelques-unes ont été rejetées; et toujours, dans ces circonstances , les évêques ont été de vrais juges, c'est-à-dire, des juges libres : judicans subscripsi.

Je crois que ces grands faits ont été solidement établis dans mon histoire des conciles généraux, et je doute que la critique contemporaine parvienne à les ébranler.

L'exemple du concile de Chalcédoine que vous invoquez, Monseigneur, se tourne contre vous. Vous ne dis-

cutez pas les faits que j'ai mis en lumière. Vous vous bornez à dire que, si les Pères de Chalcédoine n'étaient investis de la liberté qui sied à des juges qu'autant qu'ils pouvaient accepter ou répudier la lettre de saint Léon, il s'ensuivrait que les évêques euty chiens usèrent d'un droit en la rejetant effectivement. Les évêques eutychiens avaient tort de repousser la sainte et pure doctrine de saint Léon. Mais étaient-ils hérétiques formels avant la sentence définitive du Concile? Là est la vraie question. Eh bien, elle est résolue contre votre système et par saint Léon et par le concile de Chalcédoine, comme je crois l'avoir démontré. Si la lettre de saint Léon, au lieu de contenir une doctrine divine, avait été une trahison profane de la vérité (1), comme les lettres d'Honorius à Sergius, elle aurait pu être condamnée comme celles-ci le furent.

Mais de ces droits exercés par tous les conciles généraux, s'ensuit-il que le Pontife romain perd sa suprême juridiction et devient le subordonné des évêques? Mille fois non. Il s'ensuit uniquement que la monarchie de l'Eglise est efficacement tempérée d'aristocratie; et que, dans certaines circonstances déterminées, le Concile général peut exercer des droits à l'égard du Souverain Pontife lui-même, selon la loi canonique et la doctrine des plus grands et des plus saints Papes. Je l'ai prouvé. Cette noble doctrine, cette participation des évêques à la souveraineté spirituelle présente un des plus beaux caractères de la constitution de l'Eglise; et les droits qui en résultent pour l'épiscopat sont aussi honorables que nécessaires.

(I) Ces paroles sont celles du pape saint Léon II, Voir notre tome Ier, page 291.

III. Vous passez ensuite, Monseigneur, à la grande et délicate question de l'infaillibilité pontificale.

Nous admettons tous l'infaillibilité des jugements pleinement apostoliques, des jugements ex cathedra. Toute la question est de savoir quelles sont les conditions essentielles de ces jugements. Vous oubliez de les définir; et il en résulte dans votre lettre une bien regrettable lacune. Pour moi, après les plus sérieuses études, j'ai cru pouvoir embrasser la doctrine théologique qui place les conditions de ces jugements non pas dans des formules, dont je ne nie point cependant l'utilité et la nécessité; non pas dans les conseils ordinaires de la papauté, dont je ne conteste point cependant l'autorité; mais dans le concours et l'assentiment de l'épiscopat. Résulte-t-il de cette opinion que ce sont les évêques qui donnent l'infaillibilité au Pape? Nullement. Elle émane de Dieu seul; et il la donne à ceux à qui il l'a promise; c'est-àdire au Pape uni au corps épiscopal, et au corps épiscopal uni au Pape.

Je souscris de tout cœur aux beaux textes que vous citez du grand saint Hilaire, un de vos glorieux ancêtres, d'Yves de Chartres, de Pierre de Celles, sans me croire le moins du monde engagé dans le système de l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle.

IV. Ces mots vous offusquent, Monseigneur. Vous les accusez d'être empruntés au triste vocabulaire de ce temps, et d'être remplis du venin des réactions politiques. Je ne m'en doutais pas. Ces mots, ou leurs analogues, se trouvent dans tous les théologiens, dans tous les canonistes. Je ne m'en suis servi que parce qu'ils me paraissent très-propres à préciser les questions, et à porter la lumière dans tous les esprits.

Vous ne prouverez jamais, Monseigneur, que j'ai ac-

cusé le pouvoir pontifical croire despotique et arbitraire , que j'ai élevé contre lui des accusations indignes d'un évêque, indignes d'un catholique. Combattre des systèmes qui tendent à donner au plus nécessaire, au plus vénéré, au plus chéri des pouvoirs, des caractères odieux, c'est encore servir sa cause; combattre des projets qui ne renferment pas des dangers chimériques mais très-réels, c'est encore donner un témoignage de fidélité à une cause pour laquelle on serait prêt, avec l'aide de Dieu, à verser son sang!

V. Enfin, Monseigneur, vous ne craignez pas de m1 accuser de toucher à V économie du gouvernement ecclésiastique, parce que je propose la périodicité conciliaire comme la meilleure solution des questions qui se soulèvent à l'occasion du Concile général et de ses réformes.

Je serais téméraire, si, dans ces circonstances, j'osais proposer des vues personnelles. Mais la périodicité conciliaire a été décrétée par un concile incontestablement œcuménique comme la meilleure discipline; elle a été sanctionnée par deux Papes , et réclamée par les plus saints personnages.

Quelle inconvenance y a-t-il à constater que la Providence écarte, de nos jours, tous les obstacles à la réalisation de cette périodicité ; à montrer ses avantages , à la demander au saint Concile?

VI. Je crois avoir répondu à tous vos 'griefs. En résumé, votre critique ne me paraît pas ébranler les bases de mon livre, ni prouver que j'ai donné une notion inexacte de la constitution de l'Eglise. Mon œuvre consiste uniquement à affirmer et à démontrer que l'Eglise est une monarchie efficacement tempérée d'aristocratie, et que, par conséquent, la souveraineté spirituelle et l'infaillibilité dogmatique y sont composées de

deux éléments essentiels, quoique le second soit subordonné au premier. Voilà le cœur de mon livre, auquel il ne sera pas facile de toucher, quoi qu'on en ait dit; et tant que mes grandes thèses n'auront pas été réfutées, j'oserai dire que mon livre restera debout.

Monseigneur, les temps sont difficiles; les crrconstances sont graves. En ce moment, Ja paix de l'Eglise et l'ordre moral du monde sont enjeu. Il faut que toutes les questions soient traitées avec la liberté que l'Eglise laisse à ses enfants. Discutons tout; le Concile jugera, et ses décisions trouveront partout, je l'espère, cette docilité que vous réclamez avec raison, et que vous recommandez avec autorité! Mais, dans ces discussions pacifiques et bienveillantes, surtout entre évêques, n'affligeons pas l'àme de nos frères par des jugements précipités, par des reproches immérités ; ne soulevons pcs des nuages qui peuvent dérober aux yeux inattentifs le véritable aspect des choses, et susciter de regrettables scandales.

Vous gémissez avec raison , Monseigneur, sur un fait récent que nous déplorons tous. Vos amis osent même établir une certaine connexité entre ce fait et l'apparition de mon livre. Il n'y a donc plus aucune justice dans le cœur de certains hommes? Le mien a été brisé par cet acte que je n'ai pu prévenir, mais dont j'ai tout fait pour arrêter les suites. Aujourd'hui il ne me reste qu'à prier, à espérer, mais en même temps à protester avec énergie contre tout rapprochement, toute assimilation, toute connexité. Que Dieu prenne en pitié et les temps et les hommes !

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur ,

de Votre Grandeur, le très-dévoué collègue. et très-humble serviteur, f H. L. C, ÉVÊQUE DE SURA.

Page 1