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FAIBLESSES DES PAPES -MAINTIEN DE LEUR AUTORITÉ

Saint Pierre reniant le Christ son maître, par crainte des moqueries ou des violences de la valetaille de Caiphe, c'est déjà Honorius, faible, non devant l'hérésie, mais devant l'hérésiarque; c'est Clément V, c'est Robert de Genève, serviles instruments du roi de France; c'est Alexandre VI, esclave des pires passions; c'est Léon X, plus soucieux de remplir Rome des chefs-d'œuvre d'un art trop sensuel, que de raviver dans l'Eglise les sources de la pensée chrétienne et la pratique des

vertus austères, seules capables d'arrêter les rapides progrès du schisme et de l'hérésie; c'est Clément VII, pratiquant les maximes de Machiavel, son compatriote, et jouant au plus fin avec Charles-Quint et François 1er, deux des plus fieffées canailles de ce temps; c'est Clément XIV, sacrifiant la Compagnie de Jésus à la politique de Choiseul, à la haine de Pombal, aux fureurs de Charles III d'Espagne; c'est le pauvre et bon Pie VII, cédant un moment aux exigences tyranniques de Napoléon.

Certes, tous ne furent pas coupables au même degré, ni de fautes aussi lourdes. Plusieurs connurent les larmes fécondes et purifiantes de saint Pierre. Mais ce qui domine tout, le fait historique qui s'impose, le miracle permanent, c'est qu'aucun de ceux-là ni des autres, ni les papes simoniaques, ni les mondains, ni les avares, ni les népotisants, aucun, entendez-vous, aucun n'a trahi sa mission providentielle, n'a amoindri d'une parcelle sa prérogative doctrinale. Et ce qui est non moins étonnant, aucun n'a fait perdre à la Papauté son autorité sociale, et cette autorité a continué d'être bienfaisante et salutaire.

Du plus scandaleux des papes, par ses moeurs, sa politique et son népotisme, ^ Joseph deMaistre a

1 Au jugement de la plupart des historieiis, et particulièrement du plus autorisé, Pastor.

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pu écrire en toute vérité : (( Le bullaire cI'Alexan- DRE VI est irréprochable ». Et c'est le même pape dont l'autorité fut assez forte pour apaiser les ambitions rivales de l'Espagne et du Portugal, alors les deux plus grandes puissances maritimes et colonisatrices, et faire entre elles un partage du nouveau monde, partage accepté par toutes les autres nations de l'Europe.

surnaturelle vitalité de la papauté

Mais voici une autre preuve également éclatante de la surnaturelle vitalité de l'institution. De l'aveu unanime des historiens et des philosophes, les dynasties, les régimes, les institutions politiques et sociales croulent ou périssent de langueur par la faiblesse plus encore que par les vices des hommes qui les représentent ou les dirigent. Seule la Papauté a échappé à cette inexorable loi des institutions humaines. Après chaque mauvais pape, après chaque série de papes faibles, — et aux époques de schisme et d'asservissement, il y en eut de longues, — la Papauté s'est relevée plus forte, plus majestueuse, plus respectable et plus respectée, et toujours bienfaisante.

Ah ! qu'il avait raison, Léon XIII, lorsqu'il ouvrait toutes grandes les archives secrètes du Vatican au consciencieux historien des Papes de la

Renaissance ^ — la pire époque peut-être dans l'histoire de l'Église et du monde chrétien — et qu'il lui disait : Puisez à pleines mains, publiez tout ce que vous voudrez : (( VÉglise n'a besoin que de la vérité )).

Ce que je ne comprends pas, ce que je n'ai jamais compris, c'est que la révélation des misères de l'Eglise, des fautes de ses chefs, de la décadence de ses ordres religieux, de la corruption du clergé de telle époque ou de tel pays, puisse ébranler la foi de ses enfants, si cette foi s'appuie véritablement sur Dieu et qu'elle s'éclaire d'une saine étude du dogme et de l'histoire. Bien au contraire, cette constatation devrait apporter au croyant d'invincibles motifs de foi, à l'incroyant de sérieux motifs , de réflexion.

La preuve éclatante de l'institution divine de l'Eglise et de la surnaturelle inspiration de la Papauté — je ne dis pas la preuve philosophique, mais la preuve palpable, accessible à tous, — c'est précisément cette survivance, cette éternelle jeunesse, cette inviolable intégrité de la doctrine, cette continuité dans la fonction sociale, en dépit des fautes et des faiblesses des hommes.

Le miracle, ce n'est pas que l'Eglise ait traversé victorieusement l'ère des persécutions, ce n'est pas

^ Louis Pastor,

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que les grands papes, les saints papes, aient vaincu les despotes et tenu tête aux foules en furie; c'est que l'Eglise est sortie vivante et pure des cloaques de la corruption, c'est que la Papauté n'a pas sombré dans l'abîme de la simonie et de la servitude complaisante, c'est que les papes prévaricateurs ou courtisans n'ont jamais pu entamer la prérogative doctrinale du Saint-Siège, ni amoindrir son autorité sociale, ni faire en sorte que le monde puisse s'en passer.

LES PAPES AU TRIBUNAL DE l'hISTOIRE

Au reste, il ne faut pas exagérer les fautes des papes. Les papes, je le répète, n'ont droit qu'à la vérité; mais ils ont droit à toute la vérité. Et la vérité historique leur rend dans l'ensemble un éclatant témoignage. Qu'on lise et qu'on relise l'histoire, l'histoire générale et l'histoire particulière, je ne dirai pas avec les yeux de la foi, mais simplement avec une vue saine et normale;^ que l'on compare la vie et les œuvres purement sociales et politiques des deux cent soixante et quelques papes qui se sont succédé depuis saint Pierre jusqu'à Benoit XV à l'histoire de n'importe quelle dynastie royale, de n'importe quel régime politique, dans

1 « Les myopes », dit avec raison Joseph de Maistre, « ne doivent pas lire l'histoire : ils n'y comprennent rien. »

tous les temps et tous les pays ; — et l'on restera 1 frappé d'un contraste écrasant, tout à l'avantage ^ des papes.

Nulle part, à aucune époque, dans aucune succession d'hommes constitués en autorité, — et ici, i la plus absolue des autorités, puisqu'elle se réclame directement de Dieu — on ne trouvera, à la fois et successivement, tant de sainteté, tant de lumières, tant de vertus surnaturelles et humaines, tant de sagesse, de prudence, de force et de charité.

Les papes les plus discutables ont fait moins de mal que les hommes d'Etat d'égale moralité, à la même époque; les bons ont fait incomparablement plus de bien. Et surtout, la Papauté, dans l'ensemble de son action sociale et politique, a constamment agi pour le bien de l'humanité. C'est là, à mon avis, une troisième preuve de son institution divine. Il semble que la prérogative de l'infaillibilité doctrinale déteint sur l'action sociale des Papes.

BIENFAISANCE DE l'aCTION SOCIALE DES PAPES — CONVERSION DE l' EMPIRE ROMAIN

Ce qui s'impose à toute intelligence, à toute bonne foi, c'est que les services rendus par les papes à l'humanité sont incalculables par le nombre, la variété, l'ampleur, la bienfaisance et la portée

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oujours féconde. De ces services sociaux, permetez-moi de signaler, je ne dirai pas les plus mar- [uants — on s'y perd, tant le nombre et l'éclat sont mmenses — mais ceux qui dominent l'histoire, qui )nt donné à la chrétienté, et par elle au genre lumain, les grandes directives sociales.

C'est d'abord la réorganisation de l'Empire omain, c'est-à-dire du monde ancien. Je ne parle 535 ici de la conversion des âmes, ni de la transfornation des esprits et des mœurs, ni même de l'inluence progressive exercée sur l'ordre social par 'action individuelle ou collective des chrétiens, fe me borne à signaler l'influence personnelle des Dapes sur le gouvernement et les lois de l'Empire, sur les coutumes et les traditions.

Cette autorité sociale des papes commence à s'affirmer après la conversion de Constantin. De ce jour les papes deviennent les conseillers des empereurs, parfois leurs défenseurs, souvent les victimes de leur despotisme et les censeurs de leurs jcrimes. En un mot, l'autorité morale de la Papauté se superpose à l'autorité politique de l'Empire et la contre-balance. Tout au long de l'exercice de cette auguste fonction, la Papauté ajoute quelque chose au patrimoine social de l'humanité : elle fortifie et contient le pouvoir civil, elle étend et coordonne le champ des légitimes libertés, elle

libère et éclaire la conscience des peuples. Et, fait remarquable, cette succession de victoires sociales, gagnées au profit de l'humanité, la Papauté la poursuit en dépit de tous les obstacles internes et externes, en dépit des hérésies, des persécutions renouvelées, du mauvais vouloir presque constant des empereurs, de la veulerie des peuples, en dépit même de la faiblesse de plusieurs papes, de la trahison d'une multitude d'évêques, courtisans de l'Empire ou passés à l'arianisme.

C'est au milieu de ces luttes et de ces contradictions que la Papauté obtient peu à peu, sans révolution violente, la suppression de l'esclavage, l'adoucissement des lois de la guerre, le relèvement social de la femme, et la canonisation graduelle du droit romain, monument de la sagesse humaine, si l'on veut, mais tout imprégné de la dureté des mœurs antiques, du mépris patricien pour la femme, pour le pauvre, pour le faible, pour l'esclave.

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