LE CHÂTIMENT — EXCLUSION DU PAPE
De cette double apostasie de la chrétienté, apostasie intérieure et apostasie extérieure, de ce double crime contre Dieu et les hommes, qui fut celui, plus excusable peut-être, de l'Empire romain de la décadence, le châtiment s'annonce prochain, effroyable, universel, dans la conjonction des soulèvements nationaux de l'Asie contre l'Europe
oppressive, et des révoltes sociales de l'Europe et de l'Amérique, fatiguées du joug des sophistes, des politiciens et des brasseurs d'affaires.
Voilà ce que le monde chrétien a gagné à éliminer Dieu des affaires du monde.
Et c'est en face de ces résultats de la sagesse humaine, de la politique humaine, de la force humaine, au moment même où l'Europe tremblait sur sa base, où les peuples les plus civilisés de la terre se ruaient les uns sur les autres dans la plus épouvantable orgie de haine des temps modernes, que les chefs des nations coalisées, disait-on, pour le triomphe de la civilisation et de la liberté, se concertaient pour exclure le Pape des délibérations de la paix future, pour fermer la porte des Conseils du monde au seul homme qui détienne et exerce, de par sa fonction, une autorité morale et universelle !
Cette exclusion systématique et officielle de la Papauté n'a guère été remarquée ; elle n'a frappé ni la conscience atrophiée des peuples ni même l'intelligence obscurcie d'un grand nombre de catholiques. Et pourtant, elle marque une époque. C'est la consécration officielle de l'ordre, ou plutôt du désordre public inauguré il y a trois siècles. Des Congrès de Munster et d'Osnabrûck, d'où sortirent les fameux traités de Westphalie, du
l'autorité sociale du pape 125
Congrès de Vienne, où naquit la Sainte-Alliance, frêle monument de mensonge et d'hypocrisie, le Pape, comme chef de la chrétienté, était absent, il n'était pas exclu. ^ On invoquait encore la Très Sainte Trinité; on prenait Dieu à témoin de la foi des serments. C'est la différence entre les formules religieuses, qui entrecoupent parfois les déclarations officielles de l'Angleterre ou des Etats-Unis, et l'athéisme absolu du gouvernement français. De l'hypocrisie ou de l'apostasie, laquelle attire davantage la vengeance de Dieu ?
RÊVES DE paix — DE HENRI IV À WILSON — GLADSTONE ET JOSEPH DE MAISTRE
Et pourtant, à travers ces quatre siècles de révolutions, de guerres, d'abaissement moral, de corruption politique, d'apostasie, on entend sans cesse la voix de l'humanité pantelante, haletante, qui s'élève pour demander la Vérité, la Lumière, la Paix, la Concorde.
De temps à autre tombent de haut des paroles prometteuses de bonheur. Depuis le Grand Dessein d'HENRi IV jusqu'aux Quatorze Points de M. WooDROw WiLSON, quc de formules de paix universelle : paix intérieure, paix extérieure, paix
^ Il y était même représenté par ses légats, à titre de souverain temporel.
sociale, paix mondiale ! Paix dans la fraternité des peuples et l'égalité des classes, inaugurée sous le couperet de la Terreur. Paix dans les activités du commerce : elles ont engendré les plus meurtrières convoitises des temps modernes. Paix dans l'équilibre des puissances, sans cesse rompu par l'ambition. Paix dans les conquêtes de la science, qui dote le monde des sous-marins, des aéroplanes et des gaz asphyxiants. Pax ! pax ! et non erat pax. L'humanité, mutilée par ses pacificateurs, attend encore le mot sauveur : elle l'attendra aussi longtemps qu'elle ne le redemandera pas à Dieu, à son Église, à son représentant visible et infaillible.
L'un des rares hommes d'Etat chrétiens de notre époque, Gladstone, avait entrevu cette vérité. « Il n'avait pas lu l'histoire en vain, il n'était pas chrétien pour rien », nous dit son historien, MoR- LEY, lui-même agnostique. (( Il connaissait les maux qui avaient succédé en Europe à la chute de la grande puissance spirituelle, autrefois, en dépit de tant de défauts, une force dominant la violence, l'anarchie, le tort brutal. Il savait la nécessité d'un substitut, même d'un substitut aussi imparfait que la loi des nations. ^ )) Pourquoi pas le retour à la vérité ? On a là un parfait exemple
^ Life of Gladstone, by John Morley (Londres, 1903), tome I, page 370.
l'autorité sociale du pape 127
du désarroi causé par le principe du libre examen dans les plus nobles intelligences. Gladstone croyait au Christ et à l'Évangile; il savait que seul le christianisme peut fournir à la société les éléments d'une morale efficace; cependant il n'osait pas répéter l'aveu échappé un jour à un autre homme d'État britannique et protestant, Burke : (( Le Pape reste le chef de la chrétienté ». Chrétien fervent, admirateur du catholicisme, il n'eut pas le courage de se séparer des ennemis violents de la Papauté, pivot nécessaire de l'ordre social chrétien. Au moment du Concile, il se laissa même entraîner à lancer d'indignes diatribes contre « le Vatican et le Vaticanisme ». A plus forte raison, il n'aurait jamais su se résoudre à ratifier l'inexorable conclusion que la foi, la raison et l'étude approfondie de l'histoire dictaient à Joseph de Maistre, l'homme qui a peut-être le mieux compris le rôle social de la Papauté : (( Pour rétablir une religion (( et une morale en Europe; pour donner à la vérité « les forces qu'exigent les conquêtes qu'elle médite; « pour raffermir surtout le trône des souverains, et (( calmer doucement cette fermentation générale (( des esprits qui nous menace des plus grands « malheurs, un préliminaire indispensable est d'ef- « facer du dictionnaire européen ce mot fatal, (( protestantisme. ^ »
* Le Pape (conclusion, par. IX).
Pour comprendre toute la portée de cette parole si juste, il faut se rappeler que Joseph de Maistre englobait avec raison dans le protestantisme tous les peuples qui protestent contre l'autorité de l'Eglise et du Pape, les schismatiques aussi bien que les hérétiques. Supprimer le protestantisme, c'était donc, dans son esprit, rétablir l'unité morale et sociale de la chrétienté, seule garantie de paix pour le monde, paix intérieure et paix internationale. Ce retour à l'unité, il ne l'attendait guère des Grecs et des Russes, qu'il connaissait bien; il l'espérait des Anglais, qu'il connaissait peu. A un siècle de distance, devant le spectacle qu'offre le monde endurci dans l'épreuve comme dans la prospérité, dans la guerre et dans la paix, en face de cette dégradation croissante des intelligences, des cœurs et des volontés, les espérances de retour en bloc ne sont guère permises. Les peuples s'acheminent rapidement, sans arrêt, vers l'aboutissement logique de l'hérésie, pour les uns, du rationalisme, pour les autres. Cet aboutissement, c'est l'athéisme politique et l'anarchie vSociale. Une telle société semble condamnée à disparaître pour faire place à un ordre nouveau que l'Eglise, toujours vivante, toujours agissante, toujours bienfaisante, reconstruira avec les nouveaux Barbares — barbares du dedans et barbares du dehors — dont la
l'autorité sociale du pape 129
main vengeresse aura servi à Dieu pour châtier l'humanité et la régénérer. Qu'on ne s'y trompe pas : l'expiation est à peine commencée.