‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 111 sur 141 · LA RELIGION EN FRANCE · texte numérisé non relu

LA RELIGION EN FRANCE

Un mahomélan à qui l'on dirait : — Vous êtes libre, à la condition de n'avoir qu'une femme et de boire du vin, jouirait d'une drôle de liberté. 11 serait aussi libre qu'un mormon condamné à la môme monogamie ou qu'un doukhobor ou un quaker obligé de porter les armes. Un catholique réduit au droit individuel ne jouit pas du libre exercice de sa foi. Il a la sensation de recouvrer sa liberté dès qu'il retrouve les moyens d'associer son groupe social à son culte, à sa piété, à sa conception de la vie et de la mort.

Dans un pays comme la France, dont l'histoire est pétrie de catholicisme, ce mouvement est le plus naturel de tous. Et au fond chacun s'en arrange. Bracke dit qu'il connaît, dans les trois académies en cause, des membres libres-penseurs : il n'en connaît pas qui aient protesté. Timidité, ou négligence, semble-t-il croire. Il y a une explication plus honorable : c'est que les académiciens en question qui ne partagent pas la foi des catholiques la connaissaient pour ce qu'elle est et se rendaient compte de la pensée de leurs collègues. Ils la respectaient en autorisant la démarche collective. En contrariant cette démarche extérieure, ils auraient froissé le for intérieur. La foi des uns a eu complète satisfaction. Nulle offense n'a été faite à la foi ni à la dignité des autres. — Mais néanmoins ce corps comprend des Israélites, des protestants, des libres-penseurs. Les voilà compromis ou dans leur pensée ou dans leur dignité....

— Quelle idée! Oui donc pourra croire que les académiciens protestants, libre-penseurs ou juifs aient été représentés à Montmartre? C'est l'Académie, c'est le corps qui a paru seul.

— Alors ce corps pourra paraître à une tenue maçonnique ou à un culte de « Belzébulh » pour la môme raison....

— La raison ne serait sûrement pas la même. Qu'est-ce que Dracke entend par le culte de Belzébuth? Nous ne le croyons pas lié à l'Histoire de France. Et, si important qu'ait été le rôle joué par une société secrète comme la Franc-Maçonnerie dans l'histoire contemporaine, d'abord un pareil rôle est inavoué par définilion : il ne peut être question d'y convier l'État. Ensuite, ce rôle eût-il été dix fois plus vaste, il n'est comparable ni en importance ni en durée à celui du catholicisme dans noire pays. Un grand corps national comme l'Institut a naturellement sa place dans une cérémonie catholique, place analogue (toutes différences bien réservées) à celle du Catholicisme dans la vie passée et présente de la nation. De telles réciprocités sont si normales qu'il est à peine besoin de les expliquer.

Du point de vue général, ce n'est plus l'acte rclig'ieux, c'est le fait irreligieux qui exprime le cas individuel, singulier et rare. L'individu irreligieux peut se négliger, sans en éprouver ni embarras ni froissement; rien ne lui estplus facile que de faiieabstraction d'un sentiment tout négatif pour l'amour de la paix publique : si la paix publique est voulue d'abord et s'il en veut les conditions, entre autres le respect de la conscience religieuse catholique. Or, elle

était bornée et limitée par mille tracasseries avant la guerre. L'union sacrée a brisé de sottes entraves.

LE u LAÏCISME d'

Comme l'a dit Bracke. chacun a ses raisons de patience, d'énergie, d'aclivité, qu'il met au service de la cause de la France (il écrit, lui : la cause des nations). Et chacun puise ces raisons dans ses convictions. L'une des convictions qui soutiennent les catholiques consiste à concevoir la France comme une nation catholique. On peut ne pas la partager. Mais il ne suffit pas de la mettre en doute ou de la rejeter pour en être olïensé. Contester une doctrine n'est pas la haïr, et ce n'est pas souffrir de la voir pratiquer. Tel des académiciens que visait Bracke peut avoir des convictions différentes de la conviction catholique sans lui être pourtant hostile. Dès lors la tolérer est possible et même aisé.

Cela est très facile au protestant, au juif, au « libre-penseur », à moins que le libre-penseur ne s'attache avec une conviction particulièrement passionnée à cette idée que l'État doit être laïque, que la religion doit être individuelle. Mais cela, il faut rappeler par son nom et voir que c'est dogme contre dogme, passion contre passion. Cette passion dogmatique ne s'est pas manifestée aux trois Académies en question. Et c'est en quoi l'union sacrée avait agi, nous le voyons bien maintenant

Bracke remarque que les deux autres classes de l'Institut ne sont pas allées à Montmartre : c'est peut-être que ces passions y étaient plus vives, cette foi laïque plus virulente. El alors de deux choses

l'une : ou les catholiques ont évité d'y faire une proposition capable de désunir leurs collègues, et c'était de leur part un véritable sacrifice à l'Union sacrée, ou bien, ayant fait l'offre, ils n'ont pu la faire accepter, les tenants de l'irréligion collective ayant maintenu passionnément leur dogme antagoniste. Mais ce dogme porte implicitement une interdiction d'exister, une prohibition absolue contre le catholicisme : c'est donc là qu'était l'oppression, la rupture de l'union sacrée a eu lieu hors du groupe catholique et contre lui.

Tout ce qui précède suppose que l'union sacrée unit les gens tels qu'ils sont et non tels que Bracke se figure qu'ils doivent être. Mais lui-même, que dirait-il d'une union sacrée où il serait défendu aux socialistes de se former en parti tant que la guerre durerait? Ils protesteraient comme de beaux diables, le parti étant l'idée de leur idée et le cœur de leur cœur. C'est pour le parti qu'ils tiennent ouverte la parlotte du Palais-Bourbon où ils convoquent les ministres de la Défense nationale devant un auditeur hollandais. Ce neutre n'était pourtant pas prévu dans les règles de l'union sacrée. Le public a admis, il a supporté pêle-mcle ce qui était compris dans la règle du jeu et ce qui n'y était pas. Il a laissé les socialistes observer le contrat pour ce qui leur convient, le violer quant au reste. C'est ce qui les encourage à la tyrannie. En feignant d'offrir la liberté dans la paix aux catholiques, ils prétendent leur interdire pratiquement : 1° leurs devoirs de prosélytisme; 2" l'enseignement du dogme de l'expiation; 5° leur action sociale et cor-

poralive, enfin i" (mol qui dit ton!) ce qne M. l'nbbé Ermonet appelle « la notion que l'Église se fait d'elle-même » [Dictionnaire d'apologétique). Qu'on le veuille ou non, c'est la guerre au catholicisme.... Mais alors, diles-le.

On aime mieux ne pas le dire : il y a des Français même non croyants qui sont très résolus à ne pas tolérer la reprise de ces petites fantaisies bismarckiennes.

On objecte bien que ceux-ci* auraient des millions de belles adhésions nouvelles s'ils ne s'encombraient pas de celte énorme difficulté religieuse. Ils se contentent de s'obstinera répondre que les plus grandes difficultés ne sont pas du côté que l'on croit. Des principes simples, nets, infrangibles sont aussi des adjuvants sans pareils. Sans doute ils manquent de souplesse, mais ils ont la vertu d'assouplir l'adversaire et ils ne gênent pas la souplesse des hommes, et ils l'assistent même en éclairant son chemin.

Cela est si vrai que notre règlement des questions religieuses, comportant le respect du catholicisme tel qu'il est et tel qu'il se connaît, comporte aussi une somme de tolérance et de paix civile supérieure à tout ce que peut donner ce « laïcisme » qui se recommande également par des rêves de concorde publique et qui, au fond, ne représente que la mise en système et la mise en pratique d'une intolérance inouïe. Je n'en veux d'aulres signes que le grognement irrité du citoyen Bracke devant l'honnête tolérance des « libres penseurs » des trois Académies.

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