LES ÉVÊQUES, L'EMPRUNT
Depuis le commencement de la guerre, nous assistons à une revanche de la nature. Les élus des partis, des volontés, des opinions, — icn homme! un suffrage! — font ce qu'ils peuvent pour faire croire à leur ulililé. Le sentiment qui leur est le plus favorable doit bien admettre qu'ils ne suffisent pas, puisqu'on est obligé de s'adresser aussi, comme à des collaborateurs nécessaires, aux pouvoirs naturels, aux forces historiques de la société sans en excepter la religion elle-même. Dès août 191 i, lorsque se constitua le Secours National, qui, faisant de vastes et puissants appels de fonds, avait un vif besoin de la confiance de tous, on perçut l'évidence et on la reconnut si bien que l'Archevêque de Paris y fut convié de plain-pied. L'hiver suivant, quand M. Carton de 'VN^iart, ministre de la justice du roi Albert, parcourut la France pour visiter les réfugiés belges, on eut à contempler le curieux spectacle des va-et-vient continus de l'évôché à la préfecture et de la préfecture à l'évêché, car notre hùte éminent avait besoin de recommander ses infortunés compatriotes à toutes les autorités, à tous les genres d'autorités, celles du département, celles du diocèse. L'une de ces autorités était inscrite dans la loi; l'autre, n'étant que dans les choses, n'était cependant pas, des deux, la plus petite. Enfin, voici l'emprunt. On le publie dans les écoles, les lycées, les collèges. On le recommande à l'armée. L'armée
est dans la loi, l'enseignement public y est aussi. Mais la loi ignore la chaire. Si le Trésor public faisait comme la loi, il serait en déficit grave; aucun Français ne le voudrait : gouvernants, gouvernés s'ingénient à boucher cette fissure de la loi. Le clergé catholique, élément intégrant de la nation française, joue son rôle et tient sa partie dans la récolte du capital rédempteur.
Vous avez lu hier la lettre du cardinal de Cabrières, si spirituelle et si pressante en faveur de cet emprunt de la victoire. Et voilà donc l'Eglise séparée de l'Etat, indépendante de l'Etat et devenue sa collaboratrice! Avait-elle jamais cessé de l'être au fond, en toute circonstance où l'Etat remplissait quelques-uns de ses devoirs envers l'ordre ou envers la patrie? Ce n'est pas cette question que je xeux poser, elle a trait au passé, et le passé importe bien moins que l'avenir.
L^ REPRÉSENTATiON
On nous demande quelquefois comment pourra fonctionner, selon nous, sous la royauté, une représentation nationale. Nous répondons parfois en termes trop abstraits pour être bien saisis. Ou nous entrons dans des développements historiques dont le tort est, si clairs soient-ils, de faire croire que nous voulons faire de la vie avec de la mort, alors que nous nous bornons à reprendre l'esprit d'un processus, qui fut fécond et qui, bien appliqué, le redeviendrait. Le recours aux évêques dans cette affaire de l'emprunt a l'avantage de faire toucher du doigt combien nos pères étaient pratiques !
Quand les Français réunissaient leurs assemblées nationales, ils y faisaient représenter Vélal des choses et des personnes composant, à un moment donné, l'c/re de la France plutôt que les opinions ou les volontés ou les partis ou les factions qui divisaient le pays. Ils convoquaient d'abord la terre, et ceux qui la tenaient, et ceux qui trafiquaient, et ceux qui produisaient, les diverses communautés de forces matérielles dignes de considération ; mais pas seulement les forces matérielles auxquelles nous nous arrêtons quand nous osons rêver d'une « représentation des intérêts ». Eux, plus larges, trouvaient tout naturel d'enregistrer aussi les forces morales; en effet, du point de vue de la politique la plus réaliste, ces élénienls immatériels développent des influences : connue aujourd'hui, comme de tout temps ils peuvent lever des hommes et faire aniuer l'or. Les Etals de la vieille France, qu'ils fussent locaux ou généraux, provinciaux ou nationaux, s'inspiraient de ce principe, plus ou moins heureusement appliqué selon les régions ou les temps, mais en lui-même invariable : ils tendaient à composer un tableau loyal et vivant, réel et complexe de l'activité du pays. On votait dans l'enceinte des organisations représentées, pour en désigner les représentants, mais on ne volait pas pour savoir si l'Eglise serait représentée, ou les Métiers, ou les Communautés, ou les grandes Compagnies de la nation ou de la province : cette représentation allait de soi, du moment que le corps à représenter existait.
Nous reprenons ce principe pendant la guerre :
cela ne vous donne-l il pas certaines idées pour « après la paix » ?
25 août 1916.