‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 122 sur 255 · CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME

pouvoir parler sur ce sujet sans commettre la faute'd'introduire des matières religieuses dans la discussion, parce que c*est là la gloire infinie de Léon XI 1 1, le plus grand homme d*état qui ait siégé dans la chaire de Saint-Pierre pendant ces cent ans passés, d'avoir repoussé la tentative aussitôt qu'elle lui a été formellement soumise. Cette tentative n'a été nullement suggérée par la hiérarchie américaine. Je crois qu'elle a rencontré la réprobation du cardinal Gibbons, et je sais qu elle a rencontré celle de l'archevêque Ireland.

€ C'est une partie de ce plan que les diverses langues étrangères doivent être perpétuées au moyen de la constitution des peuples selon leurs nationalités. Je parle uniquement des aspects politiques de la question. Quant à moi, né et élevé protestant, je ne m'occupe pas des évêques qui sont nommés dans ce pays au point de vue religieux. Cependant, lorsqu'il s'agit de questions politiques; il me semble que j'ai le droit d'appeler sur elles l'attention du pays.

« Je répète que cette tentative impudente, qui consiste à ranger contre nos institutions les éléments des diverses nationalités, a rencontré la repréhension sévère du grand homme d'État ecclésiastique qui préside au Vatican. Pourtant le mouvement continue toujours sous son aspect politique,et on y travaille toujours.

€ Nous, une nation dépeuples divers, d'une même langue, et de beaucoup de croyances différentes, nous sommes occupés à construire sur la base du christianisme un édifice qui s'élève jusqu'aux cieux, et on se met à ourdir une trame pour disperser les constructeurs par la confusion des langues.

€ Nous regarderions, » dit M. Cahensly dans son mémoire au Saint-Siège, < nous regarderions comme une grosse prétention, si € une nationalité particulière quelconque s'arrogeait la mission « d'américaniser les autres. » — Nous n'avons pas besoin qu'une nationalité quelconque américanise le peuple américain.

« Aux États-Unis, > continue le mémoire «où l'Église se forme < de nations immigrées déjà civilisées, christianisées^ mais diverses

€ par le caractèl'e, les mœurs, les habitudes aussi bien que par la « langue, ce besoin des évoques propres, des évêques représentant « chaque peuple se fait sentir impérieusement. » — Pourquoi doit-il y avoir un représentant pareil au sein du peuple américain ?

« Les diverses nationalités qui vienhent en Amérique doivent être colonisées et soignées par une agence étrangère : € Si on livre presi que exclusivement Tépiscopat à une seule nationalité, au détriment

< des autres, on crée un sentiment de malaise, de mécontentement

< général parmi ces dernières : sentiment qui prend les proportions € de rivalités nationales, jalouses, blessées, choquées dans tout ce « qu elles ont de droits et d'intérêts sacrés. » — Rien de plus étonnant pourtant dans ce mémoire, que l'inconscience de cet intrus, quant au fait qu'il y a une nationalité américaine, un peuple américain 'destiné à devenir une racé tout à fait américaine.

€ Dans son opinion, nous sommes une nation sur laquelle les intrigants européens peuvent expérimenter toutes leurs théories comme cela leur plaira. L'idée d'une nationalité américaine consolidée dans l'unité, est celle qu'on se propose de combattre, et, pour ces langues et pour ces nations différentes, nous devons être réduits, si cela est possible, à la condition des tribus indiennes, chacune avec sa propre langue, qui habitaient ce pays lors de sa découverte.

« On désire, on veut que la paix, l'accord et l'harmonie régnent € entre les différentes nations qui forment l'Église des États-Unis. € Rien n'est plus désirable, rien n'est plus essentiel. Le seul et 4[ unique moyen d'atteindre un tel but, est de donner à chacune de « ces nations des évêques propres, des évêques à elle, qui la repré- € sentent dans le corps épiscopal, comme elle est représentée dans le € corps du clergé paroissial et dans celui des fidèles. > — Que cela serait beau,considéré sous n'importe quel point de vue, même sous celui du monsieur qui a écrit ce mémoire, ou de celui de la Société qui l'a adopté ! On n'avait pas conçu l'idée d'une nation américaine, composée d'une même langue, mais au lieu de cela, l'idée

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désagrégeante de plusieurs nations rangées les unes contre les autres, et représentées par des étrangers ne sachant pas notre langue, et qui sont nommés parce qu'ils savent une langue étrangère, et afin de perpétuer cette langue étrangère !

« On dit encore dans le mémoire : « Il y va encore de Tîntérêt des pays d'immigration. »

^ Voici à mon avis la partie la plus importante du document.

« Par leurs émigrés les peuples acquièrent dans la grande Répu- € blîque une influence et une importance dont, un jour, ils bénéfii cieront beaucoup. Ces peuples le comprennent si bien, qu'ils font € tout ce qui est en leur pouvoir, pour que leurs nationaux établis « aux États-Unis s y développent et s'y fortifient sous tous les rapi ports. Le temps est même venu où les gouvernements ne peuvent € plus se désintéresser d'une si grave et si importante question.

« N'est-ce rien, par exemple, pour l'Angleterre, l'Irlande, la «France, l'Allemagne, l'Italie, le Canada, l'Autriche- Hongrie,

< l'Espagne, etc., de compter dans un pays jeune et plein d'avenir, € des millions de concitoyens, faisant partie de la nation, prenant € part active à l'industrie, au commerce, à la politique, à la vie so- « ciale, à la chose publique ? Précisément à cause dé ce fait, et aussi

< parce que l'ordre religieux est la pierre angulaire et la clé de

< voûte de tout l'édifice social, les peuples ont un intérêt immense , « à ce que leurs émigrés soient représentés dans l'épiscopat des

« États-Unis par des évêques propres. >

< Il n'y a jamais eu, M. le président, une tentative plus ignoble de se servir du pouvoir religieux pour des fins politiques que celle qui se fait voir dans ce mémoire. Cet homnie n'est pas sans importance: il agit avec des alliés puissants. Il est ou il a été membre de la Diète prussienne. On dît qu'il jouit de l'appui et des sympathies de personnages qui occupent des positions împortantes,et qui s'intéressent à cette tentative. C'est la gloire de la hiérarchie américaine qu elle a combattu et qu'elle combat encore aujourd'hui ce plan.

Avec des hommes moins prudents que le Pontife actuel, cette affaire aurait eu des suites bien graves. >

Quelque exagération qu'il y ait en tout cela, il faut reconnaître que le sénateur Davis tire un parti habile de la manière réellement malheureuse, dont le mémorandum de Lucerne exposait certains arguments.

M. Cahensly essaya vainement de calmer l'excitation du public américain en faisant sienne l'expression d'une feuille de Cincinnati : € L'immigrant, qui se propose de favoriser dans ce pays les intérêts de son ancienne patrie, est un traître et ne peut être toléré ici >. L'irritation n'en continua pas moins, et la guerre de plume entre les diverses nationalités s'échauffa de plus en plus.

Le Saint-Siège, auquel M. Davis s'est plu à rendre hommage, se prononça sur ce sujet dans deux documents importants. Le premier fut une lettre du cardinal Rampolla au cardinal Gibbons en date du 28 juin 1892. Voici les passages les plus importants de cette lettre, tels qu'ils furent publiés par les journaux.

« Le Saint- Père ne peut qu'être heureux qu'il se soit établi chez vous des associations, dans le but de procurer aux très nombreux émigrants catholiques en Amérique les secours réclamés par leurs intérêts matériels et plus encore par le bien de leurs âmes. Mais il a été relevé que plusieurs de ces associations, comme, par exemple, la société allemande de Saint-Raphaël, préconisent, entre autres moyens à employel^ pour atteindre ce but, celui de procurer à chaque groupe d'émîgrants, d'après sa nationalité, un représentant propre parmi les membres de l'épiscopat américain. > Le cardinal constate l'impression fâcheuse, causée par ce plan jusque dans le sein de la hiérarchie catholique américaine, et il déclare que le Saint-Siège ne trouve le plan en question < ni opportun, ni nécessaire» et qu'il ne voit pas qu'il y ait lieu de rien changer à la pratique suivie jusqu'à ce jour, et d'après laquelle il est toujours tenu compte des propositions de l'épiscopat pour la nomination desévêques. Le secrétaire d'État

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engage Tépiscopat américain à ne pas favoriser < un mouvement occasionné par une crainte sans fondement », mais à s'efforcer de faire régner la paix, dans l'absolue persuasion que le Saint-Siège n'acceptera aucune proposition qui soit de nature à troubler celle-ci. Les intérêts spirituels des immigrants européens sont suffisamment sauvegardés, aux yeux du Saint-Siège, par la nomination de curés nationaux, ainsi que la chose s'est pratiquée jusqu'ici.

Cette lettre n'obtint pas complètement le résultat désiré. La polémique continua de plus belle. La société allemande de Saint- Raphaël, tout en se montrant reconnaissante de la justice rendue par le cardinal à l'œuvre à laquelle elle se dévoue, se plaignit de ce que ses propositions n'avaient pas été exactement reproduites dans le document émané de la Secrétairerie d'État. Elle n'avait pas, disait-elle, proposé de nommer un évêque par groupe d'immigrants, mais seulement de donner à* chaque nationalité un représentant dans l'épiscopat américain. Il y avait peut-être en effet un léger lapsus calami à ce propos dans la lettre du cardinal, d'après le texte que donnèrent les journaux, mais l'idée fondamentale de la société de Saint- Raphaël y apparaissait cependant avec une clarté suffisante ^ La même société se plaignit aussi de ce qu'on attribuait la démarche faite à la seule association allemande, tandis qu'elle émanait de toutes les sociétés de Saint-Raphaël. Enfin elle insista de nouveau sur l'importance de conserver leur langue nationale aux émigrants, et se plaignit vivement des attaques de la presse américaine. Ces plaintes furent exposées au cardinal Rampolla dans un mémoire ad hoc. En somme, la paix était loin d'être rétablie dans les esprits. Une intervention plus décisive du Saint-Siège devenait nécessaire.

Elle ne tarda pas à se produire. Un des premiers actes du

I. Il est certain en effet que le Secrétaire d'État n'a pu prêter à la société de Saint-Raphaël une idée aussi extravagante que de faire nommer un évêque par chaque groupe eTarrivants. Le mot ^oufie équivaut donc dans l'espèce à celui de nationalité va sorte que l'idée de la société n'est pas dénaturée.

cardinal Ledochowski, nouveau préfet de la Propagande, fut d'adresser à tous les évêques des États-Unis une circulaîre datée du 15 mai 1892, dans laquelle des enseignements positifs et des règles sûres étaient donnés au sujet de la question qui causait tant d'agitation des deux côtés de l'Océan.

Le cardinal, après avoir loué le zèle des évêques d'Amérique, critiquait en termes sévères l'usage qui tendait à s'établir aux États- Unis à propos de la nomination des évêques. € La discipline qui est en vigueur en Amérique sur ce point doit être conservée entière et inviolable », ajoutait le préfet de la Propagande, en rappelant lès termes de la lettre par laquelle le cardinal RampoUa avait réfuté < la vaine opinion » de ceux qui s'imaginaient qu'on allait donner des évêques nationaux aux immigrants européens. Le cardinal dépeignait ainsi l'abus qu'il entendait critiquer : Votre Grandeur n'ignore pas qu'à l'occasion des vacances de sièges épiscopaux, il s'élève dans votre pays des mouvements divers dans le clergé et le peuple catholique, et l'expérience enseigne que ces mouvements deviennent insensiblement plus graves et plus fréquents... Nous voyons le peuple et le clergé s'agiter sans égard au droit légitime, pour proposer des candidats à la charge épiscopale; des discussions s'engagent et s'enflamment dans les feuilles publiques; on lient là-dessus des réunions publiques et privées, où chaque parti exalte ses propres candidats et déprécie les autres par ses accusations. Ce qui entretient surtout ces controverses, c'est le vif désir qu éprouve chaque faction de posséder un évêque de sa propre nationalité, comme s'il fallait pourvoir à des intérêts privés et non à l'utilité de l'Église par l'élection d'un Pasteur méritant. Le Siège apostolique, qui dans le monde entier ne recherche que cette utilité dans la nomination des évêques, devait l'avoir particulièrement en vue aux États-Unis d'Amérique, où diverses nations d'Europe, cherchant une nouvelle patrie, se réunissent en un seul peuple et ne font par conséquent qu'une seule nation. Le cardinal Ledochowskî déclare ensuite € qu'il faut écarter

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