CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME
désormais célèbre entre les pouvoirs constitués et la législation, distinction aussi claire qu'irréfutable. Sous un régime excellent, dit Léon XIII, la législation peut être détestable et réciproquement. Nul ne le sait mieux que T Église, qui a eu à souffrir et à se louer de toutes les formes de gouvernements. La raison de la distinction exposée plus haut est manifeste. La législation est l'œuvre, non du pouvoir in abstracto, mais des hommes qui sont revêtus du pouvoir. « D'où il résulte, qu'en pratique la qualité des lois dépend plus de la qualité de ces hommes que de la forme du pouvoir. Ces lois seront donc bonnes ou mauvaises, selon que les législateurs auront l'esprit imbu de bons ou de mauvais principes et, se laisseront diriger ou par la prudence politique ou par la passion. >
Le Pape reconnaît ensuite qu'en France il y a des lois contraires à la religion contre lesquelles il a dû protester lui-même. « Pauvre France, s écrie le Pontife, Dieu seul peut mesurer l'abîme de maux oîi elle s'enfoncerait, si cette législation, loin de s'améliorer, s'obstinait dans une telle déviation, qui aboutirait à arracher de l'esprit et du cœur des Français la religion qui les a faits si grands. Et voilà précisément le terrain sur lequel, tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s'unir comme un seul homme, pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes, ces abus progressifs de la législation. Le respect que l'on doit aux pouvoirs constitués ne saurait l'interdire : il ne peut imposer ni le respect, ni beaucoup moins lobéissance sans limites à toute mesure législative quelconque, édictée par ces mêmes pouvoirs. »
Léon XIII aborde la question du concordat. Il constate que, parmi les ennemis de l'Église, « les plus violents voudraient son abolition pour laisser à TÉtat toute liberté de molester l'Église de Jésus-Christ », tandis que les plus astucieux demandent sa conservation pour faire bénéficier TÉtat des concessions qui lui ont été faites par TÉglise, sans qu'il remplisse de son côté ses engagements vis-à-vis d'elle. En présence de cette situation, le Pape prie les
catholiques < de ne pas provoquer de scission sur un sujet dont il appartient au Saint-Siège de s'occuper. >
Il proteste en même temps contre la théorie de la séparation de rÉglise et de TÉtat. «Vouloir que TÉtat se sépare de TÉglise, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l'Église fût réduite à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens. — Cette situation, il est vrai, se produit dans certains pays. C'est une manière d'être qui, si elle a ses nombreux et graves inconvénients, offre aussi quelques avantages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence, ne laisse pas que de s'inspirer des principes chrétiens; et ces avantages, bien qu'ils ne puissent justifier le faux principe de la séparation, ni autoriser à le défendre, rendent cependant digne de tolérance un état de choses qui, pratiquement, n'est pas le pire de tous. > Dans le catholique pays de France, l'Église ne peut accepter cette situation précaire. D'ailleurs, ce que veulent ses ennemis par cette séparation, < c'est l'indépendance entière de la législation politique envers la législation religieuse ; il y a plus, c'est l'indifférence absolue du pouvoir à l'égard des intérêts de la société chrétienne, c'est-à-dire de l'Église, et la négation même de son existence. — Ils font cependant une réserve qui se formule ainsi : dès que l'Église, utilisant les ressources que le droit commun laisse aux moindres des Français, saura, par un redoublement de son activité native, faire prospérer son œuvre, aussitôt l'État, intervenant, pourra et devra mettre les catholiques français en dehors du droit commun lui-même. Pour tout dire en un mot, l'idéal de ces hommes serait le retour au paganisme : l'État ne reconnaît l'Église qu'au jour où il lui plaît de la persécuter. >
Léon XIII termine son encyclique en exprimant l'espoir que l'éclaircissement des points qu'il a traités « dissipera les préjugés de plusieurs hommes de bonne foi, facilitera la pacification des esprits et par elle l'union parfaite de tous les catholiques, pour soutenir la grande cause du Christ qui aime les Francs ».