CHAPITRE TRKNTE-QUATRIÈME
le droit de juger que la monarchie est la forme de gouvernement qui convient le mieux à la France.
Il n'est pas douteux, qu en vertu de ces principes, les monarchistes auraient également le droit de provoquer légalement un changement de gouvernement, soit par la révision de la constitution, soit d^autre manière. Bien plus, supposé que les titres de tel ou tel prétendant à la monarchie ne soient pas périmés, les théologiens catholiques ne feraient aucune difficulté de lui reconnaître le droit de faire valoir ses titres, même par la force, et de permettre à ses partisans de l'y aider. A une condition cependant : c'est qu'il y eût un espoir fondé que la tentative ne tournât pas au détriment du bien réel du pays. D'après cette doctrine, les particuliers sont obligés de reconnaître le gouvernement même illégitime, jusqu'au moment où le dépositaire légitime de la souveraineté fait valoir son titre à la possession de cette dernière dans r intérêt du bien public^ ce qui ne peut avoir lieu s'il n'existe une certitude morale que les maux d'une guerre civile ne soient compensés, et au delà, par le succès du prétendant, condition difficile à réaliser comme on le voit ^
Rien n'est innové par les actes de Léon XIII quant à ces questions spéculatives, mais le Pape tranche également la question pratique et déclare que toute action politique pour le rétablissement de la monarchie nuirait au plus grand de tous les intérêts : celui de l'existence du culte et de la foi catholique en France, intérêt lié au bien même temporel de la France.
Il n'est donc plus permis aux catholiques de travailler actuellement au rétablissement de la monarchie. Leur est-il défendu de l'espérer ? Nullement. Leur est-il même défendu de penser que la politique pontificale profitera en dernière analyse à la monarchie } Pas davantage, et voici comment.
Raisonnant ad homineni avec les monarchistes, on peut leur dire:
I. Cette doctrine se complète par la théorie exposée dans un article de VOsservatore romano que nous analyserons plus bas.
Vous prétendez que la République en France est essentiellement hostile au catholicisme. Admettons-le pour uri instant. Il n'en est pas moins vrai que le rétablissement de la monarchie n'est pas possible en l'état actuel des choses. Ce rétablissement n'est pas possible électoralement : les défaites sans cesse renouvelées des monarchistes le prouvent surabondamment. Il n'est pas davantage possible par la force, à laquelle d'ailleurs personne ne songe plus à recourir après l'échec de l'aventure boulangiste. D'autre part, s'il est un fait évident, c'est que le gouvernement actuel de la France est aux mains ou tout au moins agit sous Tinfluence de sectaires, qui ne reflètent pas l'opinion de la majorité des Français. Cette opinion ne parait pour le moment ni religieuse, ni moins encore monarchiste. Elle n'est pas davantage sectaire, mais elle favorise les sectaires, soit par peur de la monarchie, soit par amour de la stabilité gouvernementale. Eh bien ! dégagez la France de la domination des sectes, mettez -la tranquillement en possession d'elle-même, qu'arrivera-t-îl .^ Léon XIII le dit dans âà lettre à l'évêque de Grenoble: € Le peuple s'ébranlera vers le bien et dès qu'il mettra dans la balance des choses sa volonté puissante, on verra la société transformée tenir à honneur de s'incliner elle-même devant Dieu pour contribuer à un si beau et si patriotique résultat ». Or si, d'après vous, monarchistes, la religion est si intimement liée à la monarchie en France, que l'une est le complément indispensable de l'autre, le peuple, en s'ébranlant vers la religion, s'ébranlera en même temps vers la monarchie, et l'ordre de transmission du pouvoir, interrompu pendant un certain temps, reprendra son cours normal.
Sans doute Léon XIII n'a pas ces arrière-pensées. Ce qu'il veut uniquement, c'est sauvegarder les intérêts de la religion et, à l'heure actuelle, cela ne se peut faire qu'en reconnaissant loyalement la république. Quant aux conséquences de ses actes pour tel ou tel parti, le Pape ne s'en préoccupe pas. Parmi ces conséquences possibles, il y a celle d'un retour naturel de la France vers la monarchie.