CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈMK
sans rîntermédiaîre des formules conventionnelles, sans le secours de protecteurs officieux dont l'impopularité aurait rejailli sur elle.
Mgr Baunard, dans un livre qui porte le beau titre ^Espérance, a recueilli les symptômes du réveil de Tidée religieuse en France. Cette grande malade, la France, y donne des signes, faibles encore mais réels, d'un prochain retour à la santé. Il y a là des témoignages extrêmement curieux d'hommes étrangers à nos croyances, mais très au courant du mouvement des esprits.
Voici entre autres un passage de M. Ed. Rod qui est significatif \: « Le monde, qui semblait s'acheminer avec une rapidité vertigineuse vers le matérialisme et la négation, vers le radicalisme et l'anarchie, s'est arrêté dans sa marche, et, après un moment d'ébranlement, paraît commencer un mouvement en sens inverse. A tort ou à raison, nous revenons sur le chemin fait par les générations précédentes ; nous revisons leur œuvre, et l'on ne sait si, en travaillant à la corriger, nous ne la déferons pas entièrement. Nous sommes donc en réaction ; et la réaction morale et religieuse que nous avons spécialement constatée dans ces études, quelque importante qu'elle soit, n'est qu'un épisode de cette réaction générale. »
« Il est très vrai, écrit de son côté M. Lavisse, il est très vrai, comme l'a dit M. Anatole France, que la jeunesse d'aujourd'hui n'est plus voltairienne. Les négations et l'ironie sont aujourd'hui détestées, au moins autant que sont dédaignées les affirmations reconnues vides des doctrinaires en philosophie et en politique. De là vient qu'une partie de la jeunesse, la moindre, il est vrai, et même une minorité petite, se groupe en rangs serrés autour de l'Église... Une autre, plus considérable, cherche un au delà dans la science, dans la politique et la démocratie, sans savoir ce qu'il est, sachant seulement qu'il est et qu'il y faut tendre. Si bien qu'une des marques de la jeunesse d'aujourd'hui, j'entends de celle qui pense, est la nostalgie du divin. Or, il paraît que la génération qui est présen-
I, Idées morales du temps présent.
Le Pape Léon XIIL — IL 26
tement sur les bancs des universités et des grandes écoles n'attend que le moment de se lever et de marcher. »
Comment M. Lavisse le sait-il ? «Je connais, répond-il, beaucoup de jeunes homines bonae voluntatts. Ils ont confiance en l'avenir. Cette confiance, nous lavons vue croître d'année en année. Nous recueillons tous les jours des témoignages oraux ou écrits de cet espoir d'une renaissance. Ce qu'elle sera au juste, nous ne le savons pas nettement ; eux-mêmes, les jeunes gens, ne le savent pas : Mystérieuse encore, mais prochaine et peut-être grandiose, une évolution s'élabore. Une poussée inconsciente dirige les générations montantes, et une renaissance de l'esprit national est prête. Cela m'a été dit plusieurs fois dans les mêmes termes, avec cette réserve de mystère, dans la sincère intimité de la conversation ou de la correspondance. >
Quel trait de génie ou plutôt quelle illumination céleste chez Léon XIII, d'avoir reconnu les dispositions des esprits et d'avoir adopté l'attitude et le langage les plus propres à ramener les âmes à la vérité et à la Foi catholique ! Le successeur du pêcheur de Galilée a vu qu'il y avait là un immense coup de filet à faire, et, pêcheur d'hommes comme Pierre, il a rejeté le vêtement étranger dont on cherchait à recouvrir l'Église et s'est lancé dans les eaux du monde moderne, pour y faire la capture à laquelle l'appelait son divin Maître.
Pour arriver au résultat ambitionné, Léon XIII pouvait sans scrupule s'exposer à froisser l'amour-propre de quelques politiciens, voire même à troubler quelques âmes droites. Il ne faut pas imiter cette femme pieuse qui allait un jour se plaindre à Mgr Dupanloup que, depuis que son curé remplissait l'église d'ouvriers, il n'y avait plus moyen d'y prier!... Il est de certaines délicatesses et de certains scrupules qui ressemblent un peu trop à du pharisaïsme. Laissons donc les malheureux égarés qui cherchent leur voie tourner les yeux vers l'Église, et ne masquons pas la pure lumière qui émane de
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celle-ci par nos préférences politiques, redoutées ou détestée: peu de raison peur-être, par la génération nouvelle.
Après avoir signalé l'opportunité de l'action du Pape au p( vue suprême de l'intérêt des âmes, disons un mot d'un autre de cette action.
L'attitude de Léon XllI à l'égard de la France a eu sans un but essentiellement religieux. Cependant elle a d'îndisci conséquences politiques, et il est telle de ces conséquences q plaire à tout bon Français.
Dans une interview publiée par le Gaulois, les paroles suî sont attribuées à Mgr Ferrata, qui ne les a pas démenties, patriotisme, on n'attaque pas le czar, qui a clairement pro Cronstadt, qu'il reconnaissait la forme républicaine en Fra on attaque le Pape, qui a sciemment donné à la France, en naissant le gouvernement républicain, la force morale qui a possible l'entente franco-russe. »
On se souvient qu'après Cronstadt, les membres les plus en de la droite félicitèrent le gouvernement du succès obtenu, succès était une conséquence indirecte de l'attitude du Pap le monde en convient, et la mauvaise humeur de la triple a à ce propos en fut la preuve manifeste. II n'est pas jusqu'aux liques allemands qui ne témoignèrent quelque déplaisir de Saint-Siège appuyer aussi solidement l'influence française. L( franco-russes de 1893, qui furent comme le couronnement de de Cronstadt et eurent une signification politique de premier ne furent pas, elles non plus, sans relation avec l'attitude di vis-à-vis de la France. Léon XIII, en se rapprochant de la R que française dans un but religieux, l'avait du même coup fai de l'isolement politique. Cette conséquence, sans être direc voulue par le Souverain- Pontife, n'était pas faite pour lui dépk il a toujours été favorable à un relèvement pacifique de la I
La conclusion de ces réflexions,c'est que les catholiques français, comme catholiques et comme Français, doivent à Léon XIII la plus grande reconnaissance, pour les avoir arrachés de vive force à l'ornière dans laquelle ils se traînaient, et les avoir mis sur une voie plus large et plus féconde, qui sera, espérons-le, celle du salut religieux et de la prospérité temporelle.
Il nous faut maintenant raconter les effets de la parole de LéonXI 1 1 sur l'épiscopat, sur les ennemis de l'Églîse, sur le monde politique et sur les catholiques.
,~^i i Tri^r-ri tàn.
gap. Trente^cfnguième.
(1892.) t de Léon XIII aux ^vêques d'Arras et d'AngoulSme. — Cora- ■iiciitalres ëpiscopaux sur lea documenta pontificaux. — Les évéquBs de la province d'Avignon. — L'évêquo do Nancy et son attitude vjs-à-vis du gouvernement. — Les ëvSques do Verdun, d'Autun, do Dijon, de Perpignan, de Vannes. — Réflexions sur l'Encyclique par Mgr Percaud. — L'archavâ([ue de Bordeaux. — Le cardinal Langdnleux et dix-hult archevêques et évêques réunis â Rouen. — L'affaire des catéchismes électoraux. — Lettre de X^éon Xm à l'archevêque do Tours. — Opinion posthume ds Mgr Freppel.
'I, selon le mot de Gibbon, la France a été faite par
ses évêques comme la ruche par les abeilles, c'est
aussi par l'épiscopat uni au Pape qu'elle se relèvera
des ruines qui la couvrent.
, L'importance de cette action de l'épiscopat a été
plusieurs fois affirmée par Léon XIII, notamment dans sa lettre
du 25 juillet 1892 à Mgr WÎUiez, évêque élu d'Arras : « Plus les
supérieurs ecclésiastiques sont unis au Pasteur suprême, écrit le
Pontife, plus grandes sont les forces dont on dispose dans l'Eglise;
plus vite aussi vient-on à bout des difficultés dues au malheur des
temps ou à la perversité des hommes. »
Le surlendemain, LéonXIII affirmait de nouveau cette nécessité de l'union des pasteurs entre eux et avec le pasteur suprême, en écrivant à l'évêque élu d'AngouIême, Mgr Frérot : i. Il faut défendre la vérité catholique contre des ennemis très unis entre eux, c'est pourquoi il est absolument nécessaire que les chefs des diocèses associent leurs forces et combattent pour la religion. Mais cela ne se peut que si tous écoutent l'évêqu^uprême, enseignant ce qu'il faut faire selon que le demandent les choses et les temps. >
A la suite de l'intervention de LéonXIII, les évêques comprirent le devoir qui leur incombait de faire pénétrer les enseignements
pontiBcaux au sein des masses chrétiennes et de les leur faire comprendre, en leur rompant ce pain des forts qui, pour plusieurs, ne semblait pas assimilable. Bientôt de remarquables commentaires épiscopaux mirent la doctrine de Léon XIII à la portée de tous.
Le cardinal Foulon fit ressortir avant tout combien les actes du Pape étaient honorables pour la France et pour son clergé :
« Dérogeant à l'usage constant, dit-il. le Pape a voulu rédiger en français ce grave document et nous envoyer de Rome sa parole écrite en notre langue... C'est la première fois, nous le croyons, que le Pape fait cette exception, du moins pour une église d'Occident... Un autre honneur dont nous sommes particulièrement touchés, c'est l'approbation que Sa Sainteté daigne donner à la récente déclaration