CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
franchement, loyalement, sans arrière-pensée, disait-il. la forme gouvernementale dont vous avez la garde et que le pays s'est librement donnée. > Maïs il déplorait en même temps < les malentendus, les défiances, les conflits qui ont provoqué des rigueurs regrettables > ; il exprimait le vœu que l'union se fit dans la paix.et offrait au gouvernement le concours des forces catholiques en échange des libertés nécessaires.
Mgr Turtnaz, évéque de Nancy et Toul.
Cet échange n'était guère dans les goûts du gouvernement, poussé toujours davantage par la secte dans la voie de l'anticléricalisme. A la suite des désordres qui s'étaient produits, comme en vertu d'un mot d'ordre, dans diverses églises de Paris et de France, à propos de conférences sur la question sociale, M. Ricard, ministre des cultes, se montra plein d'énergie... contre les conférenciers, II adressa aux procureurs généraux une circulaire dont l'hypo-
:risîe révolta jusqu'aux journaux les moins religieux, et se prolonça contre « ces conférences... qui, instituées sur des objets de polémique, provoquant la contradiction, sont de nature à transformer la chaire en centre de controverses... Je compte, ajoutait-il, que l'autorité épiscopale s'emploiera à mettre fin à des manifestations si fâcheuses en elles-mêmes et dans leurs conséquences. Les évêques comprendront combien il importe, au point de vue du respect et de la protection dus aux lieux du culte, de mettre obstacle îi tout ce qui pourrait tendre à les détourner de leur destination légale... > Le gouvernement se déclarait d'ailleurs prêt à faire fermer les églises, plutôt que d'y permettre des causes de désordre, et M. Loubet promettait en pleine Chambre l'expulsion du Père Forbes, dont les conférences de Ste-Clotilde avaient excité la mauvaise humeur des partis avancés. Étrange manière de sauvegarder la liberté du culte I
Malgré ces tracasseries et ces abus de pouvoir, les évêques ne se lassaient pas d'éclairer les fidèles sur le sens des enseignements de Léon XIII. Plusieurs, comme l'évêque d'Autun, cherchaient à tranquilliser les âmes troublées dans de chères convictions et leur persuadaient que le Pape ne leur en demandait pas le sacrifice dans le for intérieur.
Le ro juin, dans une lettre à son clergé, Mgr Perraud mettait linsi en relief l'idée-mère fle l'encyclique : < Cette idée-mère est renfermée tout entière dans cette parole de l'évangile, qui est pour les chrétiens le principe régulateur de toute morale individuelle et sociale : Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît. Oui, avant tout, c'est-à-dire au-dessus de la liberté, que l'Église n'a jamais contestée à ses enfants, de discuter dans l'ordre spéculatif sur la valeur comparative des diverses formes de gouvernement, au-dessus même des raisons très plausibles que peuvent faire valoir, en faveur de telle ou telle constitution politique, les partisans des régimes emportés par les vicissi-
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tudes historiques des événements ; le Vicaire de Jésus-Christ a nettement affirmé, pour un peuple catholique, l'obligation de concentrer toutes ses forces sociales sur le point unique de la religion indignement méconnue, outragée, molestée par des sectaires, aux mains desquels des institutions, fondées sur des principes d'égalité, de justice et de liberté, sont devenues un instrument d'oppression contre les consciences catholiques. Voilà bien et uniquement pourquoi le Pape adjure tous les Français attachés à la religion de leurs ancêtres, soucieux de la prospérité nationale, de faire généreusement abnégation de leurs préférences politiques, afin de pouvoir résister avec ensemble et succès à la violence de ceux qui voudraient déchristianiser la France. »
La même . préoccupation de tranquilliser les monarchistes de bonne volonté, apparaissait dans le paragraphe suivant de la lettre pastorale des évêques de la province d'Avignon : « Nous ne craindrons pas de dire aux catholiques qu'ils ne sont pas mis en demeure, par le chef de l'Église, de rompre, dans le secret de leurs pensées et de leur cœur, avec l'attachement intime par lequel beaucoup d'entre eux tiennent aux souvenirs du passé. Il ne s'agit que du domaine et des devoirs de la vie publique et des actes qui s'y rapportent. >
Cette explication était opportune : on avait si mal compris, dans certains milieux, les instructions pontificales, que plusieurs crurent voir dans le paragraphe que nous venons de citer comme un démenti à ces instructions. Un rédacteur du Gaulois, interviewant à ce propos l'archevêque d'Avignon, lui fit observer qu'on voulait faire passer son mandement « comme une résistance aux indications de l'encyclique pontificale ». Mgr Vigne, d'après le reporter du Gaulois, répondit fort justement ainsi : « A aucun instant l'idée
ne nous est venue de nous insurger contre la volonté du Pape
Le Saint-Père nous a dît simplement de ne pas nous constituer à l'état de rebelles et de conspirateurs contre le régime existant ;
soumettons-nous donc à la République, puisque c'est le gouvernement que le pays s*est donné. Mais les termes mêmes de Tencyclique ne nous interdisent pas de conserver dans notre cœur rattachement dont nous entourons le souvenir du passé. Or il était nécessaire, pour aller au-devant du découragement qui menaçait, après l'interprétation fallacieuse de Fencyclique, de se généraliser parmi les catholiques les plus fervents, de faire entendre notre parole pour engager les catholiques à soutenir par tous les moyens légaux la cause de la religion. >
L'évêque de Dijon disait de même à ses diocésains : « Quoique l'encyclique laisse à chacun le droit de garder ses préférences et ses espérances, peut-être exigera-t-elle des sacrifices de plusieurs d'entre vous. Mais ceux-là ne manqueront pas de les faire, parce qu'ils n'ont jamais manqué de dévouement et d'abnégation toutes les fois que les intérêts de l'Église ont été en jeu. » Mgr Oury répondait aussi à la grande objection que se font intérieurement tant de catholiques : A quoi bon ? « Et si vous étiez tentés, qui que vous soyez, de nous dire que, par l'attitude à laquelle le Pape nous convie, aucun bien ne serait produit, aucun mal évité, nous répondrions que l'avenir est dans les mains de la seule Providence », et il engageait les catholiques à faire leur devoir en remettant à Dieu le succès.
L'épiscopat insistait particulièrement sur le résultat auquel tendent les instructions pontificales : sauver la religion en brisant entre les mains des sectaires l'arme dont ils se sont jusqu'ici servis avec le plus de succès pour assurer leur domination sur le pays. C'est ainsi que l'évêque d'Autun, au retour d'un voyage à Rome, désignait le but visé par le Pape, dans une nombreuse assemblée d'ecclésiastiques et de laïcs venus pour le féliciter.
4L Nesemble-t-il pas, disait Mgr Perraud, que l'âme de ces vieux
Romains revive dans ce Pontife qui, donnant à leur devise sa/us
populi suprema lex esto Ja plénitude de sa signification surnaturelle