‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 18 sur 255 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

leur voîr accorder ce qui, dans leurs demandes, est juste et raisonnable, et en bénissant tout moyen légitime d'améliorer la situation des classes populaires. >

La condamnation des Chevaliers du Travail susciterait une grande irritation contre T Église, la ferait passer pour anti-américaine et pousserait enfin beaucoup de catholiques à la rébellion. € Il faut reconnaître, que dans notre siècle et dans notre pays, l'obéissance ne peut pas être aveugle. Ce serait se tromper gravement que de s'y attendre. Nos ouvriers catholiques croient sincèrement qu'ils ne cherchent que la justice, et par les voies légitimes. Une condamnation serait regardée comme fausse et injuste, et ne serait pas acceptée. Nous pourrions bien leur prêcher l'obéissance et la confiance dans l'Église ; mais leurs bonnes dispositions n'iraient pas jusque-là. Ils aiment l'Église et ils veulent sauver leurs âmes ; mais aussi il leur faut gagner leur vie ; et le travail est maintenant tellement organisé, que, sans appartenir à l'association, on a très peu de chance de gagner sa vie. » Si donc on le leur interdit, il s'ensuivra des conséquences fatales : abandon de la religion, ruine matérielle pour l'Église, développement parmi les catholiques des sociétés secrètes, etc.

€ Il faut aussi remarquer que la forme de cette organisation est si peu permanente, que dans l'estimation des hommes pratiques de notre pays, elle ne peut pas durer; d'où il suit qu'il n'est pas nécessaire, — même si c'était juste et prudent, — de porter une condamnation solennelle contre une chose qui s'évanouira d'elle-même. L'agitation sociale durera certainement aussi longtemps que dureront les maux à guérir ; mais les associations pour atteindre ce but sont nécessairement provisoires et passagères. Elles sont aussi très nombreuses,et j'ai déjà remarqué que l'association des Chevaliers du Travail n'est qu'une des formes de l'organisation ouvrière. Frapper une de ces formes, ce serait commencer une guerre sans fin ; ce serait épuiser les forces de l'Église dans la poursuite d'une foule de

très changeants et incertains. Le peuple américain regarde avec confiance et un calme parfaits le progrès de notre lutte sociale, 'a pas la moindre peur de ne pas pouvoir se protéger contre les is ou les dangers qui en peuvent occasionnellement sortir. Et, r parler avec le plus profond respect, mais aussi avec la frane que ma charge m'impose, il me semble que la prudence sug- ;, et que la dignité de l'Église demande, que nous n'offrions pas Amérique une protection ecclésiastique qu'elle ne demande pas, ont elle ne croit pas avoir besoin. >

e cardinal déclare finalement qu'il n'entend point parler ici du ada et qu'il conçoit que la situation puisse être différente dans )ays entièrement catholique comme le Bas-Canada; que d'ailleurs îvêques du Canada ont exposé la constitution de l'ordre des valiers du Travail avant les dernières modifications subies par statuts.

'analyse du mémoire du cardinal Gibbons était nécessaire pour ; comprendre l'importance de la réponse par laquelle la Con- [ation romaine, chargée de l'examen de cette question, déclara

sans approuver le moins du monde l'ordre des Chevaliers du vail, elle s'abstenait de le condamner. € On peut, disait la Sacrée grégation, pour le moment, tolérer la société des Chevaliers du vail. » Mais elle exigeait en même temps la modification de ains passages des règlements relatifs aux assemblées locales :

faut y corriger les mots qui sentent le socialisme et le commuisme, de telle sorte que ces mots expriment seulement le droit Dnné par Dieu à l'homme ou plutôt au genre humain ^acquérir ar des moyens légitimes, et en respectant les droits et la proriété de chacun. :&

,a lettre du cardinal Siméoni (29 août 1888) > qui faisait conre cette décision au cardinal Gibbons, se terminait par ces aies :

Nous en empruntohs la traduction à VAssoàation calholiçue.

CHAPITRK VIKGT-SIXIÈMK. 43

€ Je SUIS très heureux de pouvoir dire à Votre Émînence que la € S. Congrégation a hautement loué le projet des évêques de ce € pays, de veiller, de concert avec Elle, à ce que dans ces sociétés € et autres semblables, il ne se glisse rien de contraire à la justice € et à rhonnêteté, ou qui ne soit entièrement conforme aux instruc- € tîons sur la secte maçonnique. »

Nous devons néanmoins faire trois remarques à propos de la décision qui vient d'être rapportée. La première, c'est qu'on ne peut en déduire que Rome ait absolument fait siennes toutes les idées émises par le cardinal Gibbons dans son rapport ; la seconde, c'est que l'attitude plutôt bienveillante du Saint-Siège envers les Chevaliers du Travail, regardait cette société telle qu'elle était constituée aux États-Unis, pays où l'unité de religion n'existe aucunement; enfin Ton remarquera l'insistance avec laquelle le Préfet de la Propagande recommande à l'épiscopat américain de veiller à ce que cette so<^iété et d'autres semblables ne dégénèrent pas en sectes clandestines et subversives. Le Saint-Siège prenait donc envers l'ordre des Chevaliers du Travail une attitude neutre sans doute, mais non exempte de défiance. On devrait déduire de cette attitude de Rome qu'elle ne condamnait pas en principe les tentatives d'organisations ouvrières faîtes en dehors de son sein, et qu'elle était loin de mettre sa puissance au service du capital contre les revendications du travail. Travail et capital sont deux forces que l'Église considère d'un œil impartial, et avec le vif désir de les voir servir toutes deux à la prospérité des nations et au bien des âmes.

Toutefois cette attitude neutre et expectante ne pouvait suffire à Léon XI H. Les pèlerinages d'ouvriers français, organisés avec tant de zèle et de succès par MM. Harmel et de Mun, lui fournirent l'occasion de prendre position, d'une façon de plus en plus claire et décidée, dans cette grande question sociale qui agite le monde.

Les discours prononcés au pèlerinage ouvrier du jubilé sacer-

de Léon XIII, sont trop importants pour que nous ne luisions pas ici l'analyse que nous en avons déjà donnée ■s '.

atorze cents ouvriers, cent chefs d'industrie, trois cents prêlirecteurs spirituels de sociétés ouvrières, avaient répondu à I du comte de Mun, brillante avant-garde des foules catho-

qui viendront entendre à Rome la parole du Vicaire du t!

i6 octobre, à 7 heures du matin, les pèlerins assistèrent à la ; et communièrent dans la basilique de Saint-Pierre. Puis ils idirent dans la salle ducale groupés derrière leurs soixante-dix ards.

Au Fa/iean, Souvenirs du jubilé iiuerdolat de Léon XUI.

CHAPITRK VINGT-SIXIÈME. 45

Lorsque Léon XIII eut pris place sur son trône, le cardinal Langénîeux prononça quelques paroles pour présenter au Saint- Père le pèlerinage, et remercier Sa Sainteté de l'hospitalité accordée aux ouvriers ; puis le comte de M un, à genoux, lut une adresse qui était un hommage solennel de la classe ouvrière, venant demander au Pape de bénir ses revendications et ses espérances.

€ Rangés autour de votre trône, dit le vaillant chef du pèlerinage, comme une armée fidèle, sous les drapeaux historiques de nos provinces et sous la bannière de Tceuvre des cercles catholiques, nous sommes les représentants des premières corporations ouvrières renaissantes à l'appel de Votre Sainteté pour protéger, — selon son auguste parole, — sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les mœurs des travailleurs. Nous avons eu confiance en cette parole sacrée et nous n'avons pas attendu d'autre secours pour commencer nos associations. L'expérience cependant nous apprend, chaque jour, combien sont grandes les difficultés que préparent à ces associations chrétiennes les guerres de la concurrence industrielle ; combien serait utile, sinon nécessaire, une législation tutélaire pour que nos corporations redeviennent la base du régime du travail, dont Votre Sainteté a daigné louer l'antique sagesse en regard de la désorganisation actuelle, source des maux qui pèsent si lourdement sur nous. Mais nous savons aussi, par la tradition même de nos corps d'état, qu'à chaque époque de l'histoire des métiers, toutes les fois que la question sociale s'est posée par suite d'une transformation de rindustrie, TÉglise — comme le redisait naguère à Liège l'éminent cardinal qui nous amène en votre auguste présence — l'Église a su la résoudre en réclamant la justice des pouvoirs et en inspirant la charité à ses fidèles. »

M. de Mun termina en remerciant le Pape de son intervention au profit des ouvriers et en demandant sa bénédiction sur € les œuvres de salut entreprises en leur faveur, afin que par le relèvement de leur condition, iU trouvent toute facilité de mener une vie

lent chrétienne, d'élever dignement leur famille et de terminer existence, vouée à un dur travail, dans une vieillesse honorée, tendant de la miséricorde divine les joies et le repos du ciel. > ireil langage tenu aux pieds du trône pontifical, avec l'assenti-

du Saint- Père, est comme l'annonce de temps nouveaux où ise, restaurant toutes choses dans le Christ, fera refleurir la ïérité de la société humaine revenue des erreurs politiques et les de nos temps troublés.

l'adresse du comte de Mun Léon XIII répondit par des paroles le devraient jamais perdre de vue ceux qui s'occupent des ques-

sociales, car elles demeurent comme des points lumineux au u des difficultés et des doutes dont ces questions sont hérissées, ilicitant les pèlerins de la part prise par eux à l'œuvre de la lération chrétienne pour le monde du travail manuel : « C'est cette régénération, affirma-t-ïl, et dans ce retour aux principes liens, aux enseignements, de l'Église catholique et de son chef éside uniquement la solution des questions sociales qui vous lent de si près. > Puis il montra l'Église toujours occupée à blir le travail en l'élevant à la hauteur de la dignité et de la :é humaine ; à enseigner aux travailleurs à le rendre méritoire es vues surnaturelles et par l'esprit de pénitence ; à rappeler iches et aux puissants l'obligation de secourir leurs frères plus )les et de respecter leur caractère d'hommes et de chrétiens. II ;la le rôle de l'Église dans l'établissement de « ces grandes utions corporatives qui ont si puissamment contribué au progrès .rts et des métiers, et procuré aux ouvriers eux-mêmes une plus le somme d'aisance et de bien-être. Et cet esprit de maternelle itude, l'Église l'avait fait entrer dans les mœurs des peuples, les statuts et règlements des cités, dans les ordonnances et les les pouvoirs publics.

àans doute, continue Léon XIII. l'intervention et l'action de Duvoirs publics ne sont pas d'une indispensable nécessité quand,

Page 1