CHAPITRE TRKNTE-HUITIÈME
catholiques de savoîr s'ils doivent désormais voter pour M. le duc de Doudeauville.
<L Ce sont de ces choses qui se sentent plus qu'elles ne se raisonnent. Les électeurs catholiques en sont arrivés à ce point de lumière qu'ils comprennent maintenant toute la tactique maçonnique. Pour les francs-maçons, et par conséquent pour les juifs, et par conséquent pour les opportunistes, le danger n'est pas le roi ni les royalistes. Ils s'en moquent comme d'une guigne et sont prêts à les subventionner à vie, tant cela les sert. Le danger pour eux, c'est un pape socialiste et urte église républicaine (sic), parce que cela les désarme, les démolit et les expulse de l'esprit des masses. Léon XIII gêne horriblement, par l'adhésion même de l'Église à la République, tous les petits jouisseurs bourgeois, tous les petits « Enrichissez-vous », qui se sont faufilés et installés dans la forme républicaine pour y exploiter le pauvre monde, lui briser ses quatre illusions et lui manger ses quatre sous... ' »
Comme nous l'avons dit, la déclaration de la droite parut sans signature. Aussi s*étonne-t-on qu'un catholique des plus dévoués à toutes les œuvres de salut social, le comte de la Tour du Pin Chambly, ait cru devoir donner solennellement son adhésion à cette déclaration mort-née, et cela en sa qualité de dernier représentant du comte de Chambord dans l'Aisne. Pour expliquer son adhésion : « Je ne saurais, dit-il, attendre d'un gouvernement nécessairement sans prestige et sans esprit de suite, un concours suffisant à la réalisation des profondes réformes sociales et politiques dont j'ai pu être, comme catholique, l'un des promoteurs. 1^ — M. de la Tour du Pin estime cependant que la première condition pour la réalisation de ces réformes est le salut de la religion en France ; mais le Pape, seul juge compétent, déclare que ce salut est dans la voie qu'il
I. Ce passage nous a paru intéressant à reproduire, tant à cause des vérités qu*il contient (non sans mélange d'inexactitudes) qu'à cause de la volte-face que ne tarda pas à faire son auteur par rapport à la politique de Léon XIII.
indique. Comment dès lors un catholique peut-il refuser de la suivre ?
Nous avons vu le credo du monarchisme intransigeant : écoutons maintenant le théoricien en titre de cette école M. Emile Ollivier.
Les idées émises par lui dans Le Figaro indiquent une indépendance en matière doctrinale et une désinvolture à Tégard du Saint- Siège, qui sont tout à fait dans les traditions du gallicanisme. Cependant elles firent sensation dans les milieux conservateurs et catholiques, où l'opposition que l'écrivain impérialiste prétendait établir entre Pie IX et Léon XIII trouva du crédit.
Voici comment l'ancien ministre s'exprimait sur l'attitude de ces deux pontifes par rapport à la reconnaissance du pouvoir de fait.
« Dans notre siècle deux papes, Pie IX et Léon XIII, se sont successivement expliqués sur cette délicate question. L'un et Tautré ont écarté les nuances et les fictions des jurisconsultes et prononcé d'une manière absolue, mais dans un sens diamétralement opposé.
< Pie IX n'a jamais admis qu'on dût respecter tout ce qui avait réussi, même par l'iniquité. Il s'est indigné « qu'on ait demandé au Saint-Siège, qui a toujours été et qui sera toujours le rempart delà vérité et de la justice, de sanctionner ce principe qu'une chose injustement et violemment enlevée peut être tranquillement possédée par l'injuste agresseur,qu'une injustice qui réussit n'enlève rien à la sainteté du droit.» (Encyclique du i8 mars 1861.) Il a réprouvé cette maxime « que dans l'ordre politique les faits accomplis, par cela même qu'ils sont accomplis, ont valeur de droit. > (Encyclique du 8 décembre 1864 et articles 59 et 61 du Syllabus.)
<L I.a doctrine que vient d'enseigner Léon XIII est tout autre. Excepté à Rome, « l'honneur et la conscience imposent l'acceptation sincère des gouvernements établis en fait, à la place des anciens gouvernements qui en fait ne sont plus, quoique le changement n'ait pas été légitime au début. » (3 mai 1892.)
« Ainsi,d'après Pie IX,le fait accompli n'a aucune valeur s'il n'est pas conforme au droit ; d'après Léon XIII, dès qu'il est constitué et qu'il fonctionne, il s'identifie au droit et on lui doit en conscience et en honneur le même respect. La force créait déjà le droit dans les relations internationales ; désormais elle en sera aussi l'origine dans la constitution des États.
« Le principe nouveau est certainement décourageant pour ceux qui méditent le renversement d'un gouvernement de fait illégitime, mais il est plein de sécurité pour
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ceux qui, pour établir leur domination, auront consommé, même par le fer et par le feu, la ruine d'un gouvernement légitime.
€ En attendant que l'avenir prononce entre Pie IX et Léon XIII, le choix est libre entre les deux opinions, car Ton peut dire, comme nos anciens: non defide^ ce n'est pas de foi. ^
\JOsservatore romano réfuta M. Emile Ollivîer par un magistral article quî est tout un traité sur la matière. Il commence par observer que la phrase attribuée à Léon XIII ne se trouve pas textuellement dans TEncyclique, mais a été composée d'incîses diverses empruntées à des phrases disparates. Excellent moyen de se faciliter une réponse triomphante!
Le journal romain montre ensuite 1 équivoque où est tombé récrivain du Figaro, € Le fait accompli, dit-il, peut être considéré de deux manières : d'abord comme source d'un droit qui naîtrait de lui et en vertu de sa propre nature ; et en second lieu comme une occasion par laquelle, en certaines circonstances données, naît d^une source toute différente un nouveau droit social au milieu des bouleversements des peuples.
« Le fait accompli, œuvre de l'injustice, de la fraude, de la violence, est éternellement inique, injuste, réprouvé comme il Ta été dans son origine : il n'a pas été, il n'est pas, il ne pourra jamais être le droit. L'anathème de réprobation lancé contre lui par Pie IX, l'est aussi par Léon XIII, qui dit expressément : Ces changements sont loin et être toujours légitimes à l'origine, il est même difficile quils le soient.
« Mais le fait accompli doit aussi être considéré d'une façon toute diverse. L'état social, auquel l'homme est destiné par Dieu luimême, exige qu'il ait en lui, comme principe de conservation et de vie, l'autorité sociale. >
Si donc celui qui est légitimement revêtu de cette autorité est de fait dans l'impossibilité de l'exercer, il faut que la société périsse, ou que, de fait, il y ait un autre représentant de l'autorité sociale. On
a alors un gouvernement de fait, auquel est due — tous les jurisconsultes, de l'aveu de M. Ollivîer lui-même, le reconnaissent — l'obéissance requise par le bien commun et la conservation sociale. Le principe d'où dérive ce droit est aussi différent du fait accompli, que la faute de l'homme l'est de la disposition de Dieu.
Dieu dispose et ordonne qu'il y ait une autorité sociale, et en ce sens toute autorité est de droit divin : Non estpotestas nisi a Deo. Mais le fait qui détermine la personne qui est revêtue de cette autorité sociale, est un fait humain. Si ce fait humain est légitime dans son origine,' il est, comme tout autre droit, sous la protection des lois de la morale et de la justice. « Mais comme il est essentiellement subordonné à la conservation sociale, s'il entre en collision avec cette dernière, c'est celle-ci qui doit prévaloir >, et alors rien n'empêche l'honnête homme et le chrétien de se mettre résolument sur le terrain de la conservation sociale, même au détriment du fait humain légitime dans son origine.
Il y a plus : « ce fait humain est comme tel essentiellement variable, et il peut arriver que, par la force des circonstances, les dépositaires légitimes du pouvoir social soient dépouillés pour toujours, non seulement du fait, mais du droit de le posséder et de l'exercer, et cela en vertu de h, prévalence du droit social. >
\JOsservatore distingue ensuite trois périodes qui se succèdent dans les révolutions politiques. La première est celle de la perturbation sociale, pendant laquelle la résistance est licite et obligatoire. Il est difficile de déterminer jusqu'à quel moment cette résistance peut se prolonger. En général elle doit cesser quand elle est devenue inutile et ne servirait qu'à accumuler des ruines.
La seconde période est celle de la conservation sociale. Pendant cette période, le gouvernement, malgré le vice de son origine, répond à la fin à laquelle est ordonné le pouvoir social, et alors on peut et doit l'aider à l'atteindre, quand bien même, en agissant ainsi, on le consoliderait et l'on rendrait le retour au passé difficile