‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 197 sur 255 · CHAPITRE TRSNTE-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRSNTE-HUITIÈME

OU impossible. Ce n'est pas là soutenir le pouvoir pour le consolider, mais malgré cette conséquence et en vue seulement du bien social. 11 s'ensuit néanmoins, comme l'observe le grand philosophe de la Compagnie de Jésus, Taparelli, que tout gouvernement de fait tend par sa nature à se légitimer et à devenir gouvernement de droit.

Enfin la troisième période est celle de la transformation sociale. Cette période est celle où le pouvoir nouveau répond aux exigences de ce bonheur temporel, qui est la fin immédiate et prochaine de toute société humaine. Elle est arrivée quand le pouvoir a atteint, dans le gouvernement intérieur et dans les relations internationales, une perfection ordinaire. Détruire cet état de choses pour rétablir le pouvoir ancien, ce serait mettre un intérêt privé au-dessus de Tintérêt public.

UOsservatore Romano fait remarquer que Léon XIII rappelle dans son encyclique les devoirs qui incombent aux citoyens dans la période de conservation sociale. D où il résulte que le Souverain- Pontife ne déclare nullement la République française un pouvoir actuellement légitime en soi, tout en n'empêchant pas davantage les catholiques de soutenir cette opinion. C'est là un point de libre discussion. •

Des sophismes de l'ancien ministre de Napoléon III, que restet-il en présence de cette argumentation } Quant à la conclusion qui prétend limiter aux matières intéressant la foi l'obéissance du chrétien, elle tombe sous le coup d'une condamnation de Pie IX.

Dans une polémique avec le Moniteur de Rome, M. Emile Ollivier attaqua d'une façon peut-être encore plus dangereuse la direction donnée par Rome, aux catholiques de France. Il expose ainsi avec plus ou moins d'exactitude la thèse du Moniteur: € Le Pape a recommandé une politique au peuple français. Dès lors il n'est pas permis à un catholique de se soustraire au magistère du Souverain-Pontife, quand celui-ci juge utile de porter un jugement sur des questions concernant la politique, mais qu'il estime intéresser aussi la religion

et sa défense. » Puis, après une chiquenaude à la bulle Unam Sanctam^ réduite, dit-il, à sa juste valeur par la critique impartiale, il raisonne de la façon suivante: « Qui ne voit à quelle insignifiance ce système réduirait le pouvoir politique ? Si tout ce qui contribue au salut dépend de la juridiction du Pape, quel acte du gouvernement temporel échappera à cette dépendance? Est-ce la paix ou la guerre, ou les lois ou les jugements ? Sera-ce le droit de lever les tributs ? Est-ce que tout cela ne peut pas être rapporté à la gloire de Dieu et au salut éternel .'* En réalité, par ce pouvoir indirect, toutes les souverainetés de la terre se trouvent abattues d'un seul coup et totalement anéanties; l'Église concentre en elle seule les droits et les prérogatives qui doivent être partagés entre les deux puissances; et le Pape devient, même au temporel, le Souverain unique de l'univers. »

Qui veut trop prouver ne prouve rien. Il est sans doute parfaitement exact de dire que toutes les actions humaines volontaires, et par conséquent les actes des gouvernants, dépendent des lois de la morale et peuvent conduire au salut, et par là même dépendent en quelque façon de l'Église et de son chef, qui ont la charge du salut des âmes. Mais de là à dire que les dispositions législatives, de quelque nature qu'elles soient, cessent d'être l'objet de la juridiction de l'autorité civile, il y a loin. Les dépositaires de l'autorité civile ont pleine puissance dans leur sphère propre, qui est celle du gouvernement temporel, destiné à conduire les peuples à la félicité terrestre, en leur facilitant en même temps l'acquisition de la félicité éternelle. Cette puissance ne va pas cependant jusqu'à leur permettre d'enfreindre les lois de la morale ou de compromettre les intérêts des âmes. S'ils pèchent en exerçant leur pouvoir, s'ils compromettent les intérêts des âmes, l'Église certes ne peut les approuver; mais il ne s'ensuit pas qu'à chaque erreur de ce genre, l'Église et le Pape doivent ou puissent même licitement intervenir ; il s'ensuit beaucoup moins encore que l'autorité civile perde par là même sa juridiction

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propre et doive la céder au Pape. Ce n'est que dans les cas d'une gravité proportionnée à un acte aussi gros de conséquences, que le Pontife fait usage du pouvoir indirect. En d'autres cas, son intervention serait plus nuisible qu'utile au salut des âmes, par les oppositions, les troubles et les difficultés de tous genres qu'elle susciterait ; et par conséquent l'intérêt même des âmes lui interdit de faire usage du pouvoir indirect. En un mot, le pouvoir indirect n'est pas un pouvoir qui s'exerce ordinairement dans les choses politiques, mais extraordinairement et exceptionnellement. Au reste, à moins de vouloir subordonner les intérêts spirituels aux intérêts temporels, et l'autorité divine du Pape à l'autorité humaine des puissances séculières, il faut convenir que c'est au Pontife qu'il appartient de décider dans quels cas le salut des âmes est suffisamment engagé, pour qu'il puisse faire légitimement et licitement usage du pouvoir indirect.

M. Emile Ollivier reproche ensuite au journaliste romain de convertir un simple conseil du Saint-Père en un décret impératif, mais il ne s'aperçoit pas qu'un conseil donné avec la solennité qu'y a mise le Pape, équivaut à un jugement touchant les intérêts les plus graves des âmes, et qu'il y aurait une extrême témérité à ne pas suivre ce conseil, sous prétexte qu'il n'est pas un décret impératif Après cela l'écrivain du Figaro se lance dans le champ des hypothèses et en fait d'aussi odieuses et d'aussi invraisemblables que possible pour montrer les conséquences affi^euses que pourrait avoir le pouvoir indirect Nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Un pareil procédé, appliqué à n'importe quel autre pouvoir, le saperait par la base aussi bien que le pouvoir indirect.

Suit une interprétation tout à fait fausse de l'attitude du Pape : « Aujourd'hui on les engage (les catholiques français) à abandonner des positions intrépidement défendues depuis des années et à capituler sans condition. Croit-on que cela fortifiera leur courage et animera leur dévouement ?» — Combien de fois faudra-t-il répéter qu'il ne s'agit pas de capituler mais d'abandonner un terrain

de combat mal choisi, pour transporter la lutte sur un champ de bataille plus favorable aux intérêts catholiques ?

M. Emile Ollivier continue : « Les paroles qui se murmurent sur notre terre de France ne vous arrivent pas à Rome ; nos catholiques les entendent, eux; ils entendent le ricanement satisfait des ennemis. Égratigne-t-on la Cour de Rome, disent-ils, elle crie ; la touchet-on sérieusement, elle se contente de protester ; commence-t-on à la battre, elle se réduit aux soupirs ; redouble-t-on les coups, elle n y tient plus, elle embrasse et elle bénit. Nous ne l'oublierons pas. >

Le ricanement des ennemis n'est nullement un ricanement satisfait. Nous l'avons montré plus haut, nous le verrons encore ci-après. Quant à dire que Léon XIII embrasse et bénit les persécuteurs, c'est tout simplement une infamie. Il n'y a qu'à relire les documents sortis de sa plume pour s'en convaincre. Mais où M. Emile Ollivier montre le fond de son âme de gallican et de régaliste, c'est quand, après avoir déclaré que la cour de Rome n'est sensible qu'aux coups, il s'écrie : « Nous ne l'oublierons pas. » — A la bonne heure ! Voilà donc ce que l'Église doit attendre d'une restauration bonapartiste. N'est-ce pas au tour des catholiques à dire : < Nous ne l'oublierons pas ? »

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter la théorie émise en fin de compte par Emile Ollivier, et en vertu de laquelle la direction recommandée par le Pape est bonne pour le clergé mais non pour les laïcs. Il est clair en effet que si la subordination des intérêts religieux aux intérêts dynastiques, subordination jugée fatale par Léon XIII, est le fait des laïcs plus encore que des ecclésiastiques, c'est surtout aux premiers qu'il incombe de la faire cesser.

La compétence de M. Ollivier dans les questions doctrinales et canoniques est décidément insuffisante. Ses manières de voir ont été réfutées, bien des années à l'avance, par un homme dont nul ne contestera l'élévation d'esprit ni l'indépendance de caractère.

Dans une lettre, rappelée naguère par L Univers et adressée à

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M. de Montalembert, le P. Lacordaire s'exprime ainsi sur le compte de la déclaration faîte par Lamennais au Saint-Siège.

« M. de Lamennais ne veut plus s'occuper que de philosophie et de politique, deux choses qu'il croît indépendantes, en sorte que, comme citoyen et philosophe, il échapperait à l'influence et à la censure de l'Église, ^^ qui est le renversement delà religion. Partant de là, il proteste de sa soumission à tout ce que le Saint-Siège décidera de relatif à la foi, aux mœurs et à la discipline générale. Cela est très bien, mais la philosophie et la politique en sontelles ? Voilà la question. Bref, à mon sens, il y a là trop de portes de derrière. Dans ton âme et conscience, né le croîs-tu pas ? Ne vois-tu pas de loin se préparer, je ne dîs pas un schisme et une hérésie, à Dieu ne plaise ! mais une division fatale, où M. de Lamennais sera d'un côté avec ses adhérents, et où il y aura de l'autre les évêques et le Pape } N'est-ce pas ce qui a déjà lieu } — Eh bîen ! cela n'est point permis. Aucun talent, aucun service ne compensent le mal que fait à l'Église une séparation quelle qu'elle soit, une action en dehors de son sein. J'aimerais mieux me jeter à la mer avec une meule de moulin au cou que d'entretenir un foyer d'espérances, d'idées, de bonnes œuvres même, à côté de l'Église. >

Ne dirait-on pas que ces lignes ont été tracées en vue de la situation actuelle }

Concluons. La politique du Pape, c'est-à-dire la direction qu'il donne dans un but religieux aux catholiques en des matières qui touchent aux choses de ce monde, cette politique survivra, il n'en faut pas douter, aux bouderies de quelques salons et à la mauvafise humeur de quelques esprits froissés dans leurs habitudes, bien plus que dans leurs convictions raisonnées. Parmi ceux qui gallicanisent, il en est beaucoup qui sont, malgré tout, de bons catholiques. Ils reviendront vite à une plus saine appréciation des choses, et à la prochaine rencontre électorale tous les catholiques marcheront unis à la lutte, sinon à la victoire.

. gflp* TtEntEmeuhièmE.

Conséquences de l'attitude du Pape sur l'organisation du parti conservateur. — Lettre du marquis de Breteuil. — Les élections départementales. — Discours du comte d'Hausson ville à Montauban. — Discours du baron de Mackau à Carrouge. — Le parti constitutionnel conservateur en face de la franc-maçonnerie et du gouvernement.

OU S venons de parler de rencontre électorale. On a fait à la politique du Pape le reproche d'avoir brisé les cadres conservateurs, et mis à pied les états-majors qui dirigeaient jusqu'ici les luttes politiques. On a dit qu'en suivant les instructions de Léon XIII, les catholiques et les conservateurs vont à la défaite.

Le premier de ces reproches, si c'en est un, repose sur un fait réel. L'attitude du Pape devaitnécessaïrementjeterledésarroidans les états-majors politiques, en transportant d'autorité la lutte sur un terrain autre que celui oh ils étaient accoutumés à évoluer. A une situation nouvelle, il faut des hommes nouveaux, a dit Gambetta; et cette parole contient une grande vérité. Il est certain que la carrière d'un bon nombre d'hommes politiques, trop engagés dans les anciennes luttes, doit être considérée comme finie.

Dans une lettre fort discutée, le marquis de Breteuil, député d'Argelès, reprenant pour son compte personnel le mot que nous venons de citer, annonça sa résolution de renoncer à son mandat parlementaire.

La lettre en question dit à tort que le Pape adjure les royalistes de renoncer à leurs opinions politiques, et elle est à côté de la vérité quand elle insinue que Léon XIII n'a pour objectif qu'une pacifi-

cation quelconque, et ne semble guère demander aux catholiques que d oublier les injures passées. C'est restreinde par trop les vues et les conseils du Pape. Par contre le marquis de Breteuil parle d'or, quand il constate que ses électeurs lui conféraient un mandat parlementaire, non par sympathie pour ses idées royalistes, mais malgré elles, et € parce que, dit-il, je vous affirmais que, sous un autre régime, vous verriez votre culte et vos croyances respectées. Mais vous tolériez plutôt que vous n'approuviez mes convictions et mon dévouement monarchiques. » — N'est-ce pas là la justification de la politique de Léon XIII ? En écartant l'idée monarchiste, tolérée mais non aimée des électeurs à Argelès et ailleurs, le Pape n'a-t-il pas écarté de leur chemin une pierre d'achoppement, et n'a-t-il pas facilité l'arrivée au parlement d'hommes amis de la religion ?

M. de Breteuil a encore raison lorsqu'il reconnaît les justes défiances que des conversions trop subites doivent inspirer au suffrage universel comme au parti républicain. Ces défiances, sans atteindre tous les monarchistes de la veille, se manifesteraient à l'égard de ceux qui, lancés à corps perdu dans la politique monarchiste, feraient au moment de l'élection profession de républicanisme.

M. Dugué de la Fauconnerie exprima pittoresquement la même idée en écrivant à M. Bourlon de Rouvre: « Pas d'hommes des anciens partis! pas d'X... ! pas d'Y... ! pas de Z... ! pas de Dugué de la Fauconnerie ! Et vous verrez comme le pays sera heureux de ne plus entendre parler de nous, comme il s'empressera de nous oublier, nous qui personnifions le passé, pour se grouper autour de vous qui êtes l'avenir... Et surtout ne vous effi'ayez pas du petit nombre que vous pouvez être. L'essentiel^ ce nest pas que vous soyez nombreux^ c'est que nous ne soyons point avec vous. ^ »

Il est donc certain que la politique de Léon XIII provoquera nécessairement de grandes modifications dans les états-majors conservateurs. C'est là, comme on Ta dit, un déblayage nécessaire ; et

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