CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
il y avait de tout cela dans ceux de Léon XIII traversant le pèlerinage ouvrier, mais il y avait quelque chose de plus, quelque chose au-dessus, que je ne saurais définir, et qui ne dura pas. Car, l'instant d'après, assis sur son trône, enveloppé de ses cardinaux, il avait Fair d'un souverain, d'un vieillard tremblant et doux, d*un savant, d'un homme heureux, mais la flamme de tout à l'heure avait passé. «Je me suis rappelé cette forte et rapide impression quand j'ai lu, dans \^ Journal des Débats^ ces lignes remarquables de M. Eug. de Vogiié, qu'on dirait écrites par un témoin oculaire : « Si l'on
< refaisait aujourd'hui la fresque symbolique de Santa-Maria-No- € vella, le peintre placerait-il encore l'empereur au ^mmet de la C pyramide humaine? Il y mettrait peut-être la princesse dont € parlait le colporteur allemand, celui que l'auteur de \ Allemagne K actuelle rencontra dans le Harz, et qui disait aux petits enfants € des mineurs : — on brisera les couronnes qui sont en bon métal,
< et on les refondra, afin d'en faire des écus d'or à l'effigie d'une « princesse nouvelle, mes petits, que vous connaîtrez, et qui s'appelle
< Democratia.'^^XtXi^z bien ce nom; vous l'entendrez proclamer au
< bruit des fanfares... Il y a quelques semaines, les vieux Romains
< regardaient avec étonnement les portes de bronze de Saint- Pierre « toutes grandes ouvertes, comme aux jours des couronnements € impériaux. De longues files d'hommes entraient là, conduits par
< des princes de l'Église et reçus par son chef ; c'étaient des gens € du peuple et des métiers, venus d'un pays oîi règne seule la « princesse du colporteur. Un cortège de pèlerins, ce n'est pas
< pour étonner les vieux Romains, qui en ont tant vu. Mais les « spectateurs sentaient confusément que ceux-ci n'étaient point des
< pèlerins comme les autres. Ce qu'on introduisait solennellement « dans Saint-Pierre, c'était le nouveau pouvoir social, les nouveaux « prétendants à l'empire. Ces ouvriers venaient là comme y vinrent € Charlemagne, Othon et Barberousse, pour y chercher le sacre et € l'investiture. »
Le Pape Léon XHL — IL 4
acre, investiture, je ne sais. Mais assurément une grande idée ■nait dans cette foule. Était-ce l'empire ? comme l'a dit M. de L Je conviens que ce songe pouvait traverser l'esprit d'un ophe et d'un poète. Mais n'était-ce pas autre chose? Une tion plus immédiate et tout aussi puissante ? Il me semblait, à émoin perdu dans cette scène populaire, qu'elle ne rappelait :nient aucune de celles du passé, et qu'elle avait cependant arenté avec toutes celles où le peuple, n'importe où, mû par stinct, ses souffrances, son besoin de justice, le peuple seul en et seul acteur, malgré les chefs qui ont l'air de lé guider et le nnent seulement, a paru devant les grands du monde, portant rière qu'appuyaient le sentiment de sa force, du droit, et je s quelle rumeur douloureuse qui est l'encens de ses prières à lui. ; croyais voir une vague de cette mer dangereuse et troublée ïns de misère, une vague lasse de s'agiter, de s'écrouler, de se ;r, accourue de très loin, grondante encore et se demandant : : vaut cette rive où j'aborde? Vais-je m'y briser comme ail- ' Puis-je m'y étendre et m'y reposer ? > renonçai très vite à entendre les discours que nous ne pouvions que par fragments, à cause du murmure, suspendu à peine un t, de cette multitude humaine, et je me glissai jusqu'à l'extréle la salle pour y trouver un peu d'air et de liberté. Là s'étaient es sur deux bancs, les seuls de l'immense salle, placés dans orte de vestibule, une demi-douzaine de moines ou de prêtres ns,et trois ou quatre femmes en mantille, tenue réglementaire idiences, venus les uns et les autres en contrebande. Je montai t sur un des bancs.... L'audience terminée, je laissai s'écouler des pèlerins, qui se fractionnèrent en groupes sur la place, I allèrent par la ville étonnés, contents de se donner du moult, contents de rire, et de plus en plus chez eux. Rome était ;illante, du reste, autant que surprise sur leur passage... Je idis à Saint-Pierre. Je venais de contempler le chef de la
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catholicité entouré d'ouvriers d'une nation lointaine et pris par eux pour arbitre de la plus grave, de la plus actuelle des questions, celle du capital et du travail ennemis. En le voyant, en écoutant les acclamations qui le saluaient, je n'avais pu m'empêcher d'admirer la majesté et en même temps la mystérieuse attraction de cette autorité, intacte après dix-huit siècles de contradiction, seule pacifique parmi les nations armées, gardienne de l'idéal et de la vérité menacés, préoccupée avant toute chose de ce qui ne tient souvent dans les affaires humaines qu'une place secondaire : de la justice, du droit des faibles, de la liberté nécessaire du bien. J'avais en fnoimême comparé les souverains d'aujourd'hui, tous plus ou moins inquiets sur les destinées de leur trône, avec ce vieillard qui ne saura jamais le nom de son successeur, qui n'a pas le pouvoir de le désigner, et cependant plus assuré d'avoir un héritier de sa puissance et de ses moindres traditions qu'aucun prince environné d'une famille nombreuse et défendu par une armée.
i Ces idées me suivirent pendant que je parcourais la basilique dont le soleil, en son plein, faisait briller les marbres. Et je fus bientôt frappé de la correspondance qu'elles rencontraient dans rédifice élevé à la gloire de l'apôtre. L'immense développement des nefs ne répondait-il pas, autant que nos moyens finis le permettent, au caractère universel de l'Église ? L'impression de force et de durée qui sortait de ces colonnes gigantesques n'avait-elle pas été voulue pour figurer l'immortalité, et la coupole d'où tombait en ce moment et se répandait la lumière ne symbolisait-elle pas l'inspiration divine.^... ^ »
Mais rentrons dans la salle des béatifications et écoutons LéonXI 1 1 parler aux ouvriers. Tout d'abord il insiste puissamment sur la nécessité de donner la religion pour base à la paix sociale. C'est la religion qui fait de la société une seule famille. C'est le christianisme