CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME
Saint-Siège ne saurait avoir entendu créer un péché nouveau, le péché de monarchie, et qu'il ne saurait dire à des Français qui conservent Tespoir de voir leur pays revenir à la monarchie par les voies légales : i Renoncez à cet espoir et devenez à tout jamais les sujets fidèles de la République :^, pas plus qu'il ne songe à dire aux Alsaciens- Lorrains, qui conservent l'espoir de voir leur pays revenir un jour à la France : « Renoncez à cet espoir et devenez à tout jamais les sujets fidèles de l'Allemagne », car le droit et les arguments seraient exactement les mêmes dans les deux cas. Vous avez compris cela et vous avez persisté, non sans angoisse, mais avec fermeté, dans votre résistance respectueuse et filiale. » — Sans doute le Pape ne peut créer le péché de monarchie, mais il y a le péché de témérité et c'en est un de dire au Pape : < Vous vous trompez >, quand il proclame que les intérêts vitaux de la religion exigent qu'on suive la direction qu'il indique. En outre, le Pape n'interdit pas plus aux monarchistes d'espérer le retour de la France à la monarchie, qu'il n'interdit aux Alsaciens- Lorrains d'espérer le retour de leur pays à la France. II s'oppose seulement à une action politique contraire à la République, et il recommande l'acceptation loyale de celle-ci comme une nécessité, imposée, dans les circonstances actuelles, par l'intérêt de la Religion et de la France elle-même.
Quittant le domaine théologique, oîi il a fait assez mauvaise figure, l'orateur de Montauban descend sur le terrain politique et fait le procès aux hommes qui détiennent actuellement le pouvoir. Ici il a beau jeu, mais ce procès ne peut aboutir à la condamnation de la politique du Pape, car il s'agit précisément de former un parti républicain différent de celui qui existe. L'orateur montre ensuite quels sont les vrais serviteurs de la démocratie et il s'écrie. « Mais dans quels rangs se recrute ce personnel.*^ Presque exclusivement dans les rangs du parti monarchique. » — C'est confondre hier avec aujourd'hui et demain. On peut affirmer en effet que si, jusqu'ici,
les hommes dévoués aux bonnes œuvres et aux vrais intérêts du peuple étaient des monarchistes militants, beaucoup ne le sont plus aujourd'hui, et bien d'autres encore ne le seront plus demain. Tous garderont peut-être au fond du cœur leurs convictions royalistes, mais catholiques dévoués, ils obéiront au Pape et ne feront plus de politique dynastique active.
M. d'Haussonville aborde la question des réformes à introduire dans la législation en faveur des classes laborieuses, et proteste contre ceux qui font naître dans le peuple des espérances irréalisables. Il fait réloge de la démocratie ouvrière et rurale, et déclare que ce qui lui manque pour sa stabilité, c'est la tradition qui rattache le passé au présent. Il aurait pu ajouter que la monarchie ellemême a travaillé à interrompre la tradition de la France ; que Louis XIV, avec sa centralisation excessive et son despotisme, fut le premier précurseur de la Révolution française. Néanmoins l'orateur a peut-être raison, quand il déclare que « la démocratie, comme tous les pouvoirs, a besoin d'une force qui lui fasse équilibre et contre-poids >, et que cette force est la monarchie nationale. Ces choses-là peuvent en effet très bien se soutenir, mais on ne peut pas plus les appliquer actuellement, qu'on ne peut ordonner à un malade le régime d'un homme sain.
L'orateur expose brillamment les mérites historiques de la monarchie française et il montre que, dans l'ancien droit administratif, l'appel au roi était toujours la ressource suprême du droit violé; puis il ajoute : « De là cette exclamation devenue proverbiale: « Ah! si le Roi le savait ! "^^ citation un peu maladroite, car elle tend à établir que, dans une foule de cas, le roi ne savait paSy et laissait par conséquent le droit violé se tirer d'affaire comme il pouvait; que peut-être, plus souvent encore, il feignait de ne pas savoir pour ne pas avoir à intervenir. Au reste, M. d'Haussonville ne dissimule pas les abus, mais ils allaient disparaître quand est survenue la Révolution française. Qu'on en juge : « Par l'état civil
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rendu aux protestants, par les conditions meilleures déjà faîtes aux Israélites, la monarchie, dit-il, proclamait le règne de la fraternité véritable, qui est la paix religieuse... » — Eh! oui, sans doute, la monarchie, par les conditions meilleures faites aux Israélites, allait permettre à ces derniers de mettre les chrétiens dans la belle position où ils sont aujourd'hui en France. La République n'eût pas été nécessaire pour cela. Alors de quoi se plaint-on? M. d'Haussonville est d'ailleurs plein de sympathie pour les Juifs; il prévoit déjà les horreurs que prépare dans l'avenir le mouvement antisémite dirigé « contre une catégorie de citoyens, dont quelques-uns ont commis l'imprudence de fournir certains prétextes à cette campagne ». — Voilà qui donne à entendre que la monarchie serait sous la main des Juifs, à l'égal de la République actuelle. Cela ne la rend pas plus désirable pour les catholiques français! Qualifier de certains prétextes des causes dont la profondeur a été reconnue depuis longtemps par les meilleurs esprits, c'est confondre à plaisir une réaction légitime avec des excès blâmables.
M. d'Hausson ville proclame que la République conduit au césarisme, et que c'est pour cela qu'il n'en veut pas. € La République porte perpétuellement César dans ses flancs... un César de rencontre, comme celui qui a fait, il y a trois ans, aux républicains une peur dont ils tremblent encore. » — Il y a du vrai en cela : la République, comme forme de gouvernement, a certainement des inconvénients, surtout en France, mais la monarchie a pour le moment l'inconvénient d'être radicalement împossible,et c'est le pire de tous!
< La réconciliation de la monarchie et de la démocratie > est, d'après M. d'Haussonville, « préparée par des causes profondes qui travaillent inconsciemment à son succès ». — Rien de mieux! Qu'on laisse donc travailler les causes profondes, et qu'on ne trouble pas leur travail par une action qui, en ce moment, ne ferait que le retarder. L'orateur salue la rencontre de la démocratie et de l'Église
qui s'est opérée sous le pontificat de Léon XIII, et il faît cette ingénieuse remarque : « Si Ton a pu dire que TÉglise a souffert des préjugés de la démocratie contre la monarchie, on pourrait dire avec plus de vérité encore que la monarchie a souffert des préjugés de la démocratie contre T Église. Aussi tous ceux qui travaillent à faire tomber ces préjugés font-ils, sans le vouloir peut-être, œuvre monarchique. Nous ne pouvons qu'applaudir à leurs efforts. > Il ne faudrait pas se borner à applaudir, il faudrait suivre la voie indiquée par Léon XI 1 1, et qui seule peut réconcilier la démocratie et l'Église. Au reste ce serait, d'après l'argument de M. d'Haussonville, travailler en faveur de la monarchie.
M. d'Haussonville semble, un peu ironiquement il est vrai, admettre la possibilité de « voir arriver aux élections prochaines quatre cents députés purement catholiques » et déclare qu'il s'en réjouirait. Voici ses prévisions pour le cas d'un triomphe des catholiques : ^ les souvenirs du passé sont si vivants, les accointances ont été si étroites, que j'ai grand'peine à croire qu'il n'en résultât pas quelque bien pour la monarchie, et que les catholiques victorieux ne sentissent pas le besoin d'élever, pour protéger le terrain reconquis, des barrières plus solides que des lois toujours fragiles et une majorité toujours éphémère.» — Mais, quelle autre barrière aurait-on sous la monarchie que des lois toujours fragiles et une majorité toujours éphémère? M. d'Haussonville songe-t-il à doter la France d'un Charlemagne ou d'un saint Louis .'^ Veut-il un pouvoir indépendant des Chambres.**... Nous serons donc toujours en présence des lois et des majorités, et celles-ci peuvent être détestables sous la monarchie comme sous la république.
Le chef des royalistes offre aux catholiques le concours de son parti pour les futures campagnes électorales. 4: A la condition qu'on ne nous demande pas autre chose que d'éliminer de notre programme commun tout ce qui pourrait être cause de division, et si l'on ne persiste pas à vouloir nous imposer des reniements qui