‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 208 sur 255 · CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME

soient vos ambitions, si justes que soient vos désirs, ne comptez pour les réaliser sur personne, sinon sur vous-mêmes ; nul que vous ne fera votre œuvre, et vous ne l'accomplirez qu'à la place oh la volonté se change en loi ; vous n'avez qu'un asile, le pouvoir. Fuis donc que vous vivez en un temps où, pour être libres, il faut être maîtres et détruire pour n'être pas détruits, devenez ambitieux par devoir, marchez au gouvernement, et, pour le conquérir, conquérez celle qui le donne, l'opinion publique. La ruine des vains accommodements vous ramène devant le souverain arbitre que vous négligiez, et pour déposer contre le parti que vous espériez gagner. L'heure n'est plus de taire vos griefs pour vous concilier le gouvernement, mais de les dire pour lui aliéner la France. £t comme tous les actes d'un parti aux affaires sont des témoins à sa décharge ou à sa charge, et comme dans la nation chaque citoyen est plus touché par certains intérêts, toute la politique doit être passée au van d'une agitation qui ne se lasse plus d'opposer aux fautes des plaintes, aux injustices le droit, et la lumière aux sophismes. Et quel parti a jamais laissé à ses adversaires tant de chances de triompher devant l'opinion ?

«Mais, après avoir eu accès auprès d'elle, n'oubliez pas ce que vos longues défaites ont dû vous apprendre. L'évidence même, si elle lui est présentée par des royalistes, ne la convaincra pas ...

<: La nécessité renverse tout l'ordre de vos desseins : au lieu de demander la paix au parti qui gouverne pour vous rallier à la République, vous devez d'abord vous rallier à la République pour disputer à ce parti le gouvernement,

€ Quoi ! adhérer à ce régime à l'heure où redouble l'hostilité contre l'Église ? — Vous cesserez de vous indigner en cessant de confondre la République et les hommes qui aujourd'hui la représentent.

< La République est l'ensemble des lois qui règlent l'exercice et la transmission de l'autorité nationale : Faccepter en France, c'est tenir pour légitime que l'autorité soit conférée par le peuple à des mandataires temporaires, ce n'est pas tenir pour sages et indiscutables les actes de ces mandataires...

« Ce sera un vain sacrifice d'apporter à cette République une adhésion que les républicains ne tiendront jamais pour bonne ! — Si vous aspiriez à grossir les rangs des radicaux et des opportunistes, on comprend que leur désaveu vous fût un embarras, a Mais si vous prétendez constituer un parti hors d'eux, quelle compétence est la leur pour vous admettre ou vous rejeter ? Quel parti se serait jamais fondé s'il avait attendu l'agrément de ses rivaux ? Si vous vous sentez hors de la République parce que vous êtes contestés par eux, c'est vous-mêmes qui légitimez, par la plus étrange des obéissances, la plus injustifiable des usurpations. Sous la République, voici le droit : chaque parti est maître d'imposer son orthodoxie à ses fidèles et

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d'excommunier ses hérétiques; aucun parti n'est juge des autres; entre tous l'arbitre souverain est le peuple.

<L Quand les hommes aujourd'hui aux affaires vous dénieront le titre de républicains, cela signifiera seulement que vous ne pensez pas comme eux, cela ne décidera pas lesquels d'eux ou de vous pensent le mieux. Pourquoi vous émouvoir qu'ils attestent violemment cette contradiction de doctrines ? Vous auriez plus juste sujet de plainte si leur attitude permettait qu'on vous crût des leurs. Quoi d'étonnant qu'ils vous excluent, vous qui voulez les remplacer, et que vous importe qu'ils ne vous croient pas, si la France vous croit? — Quoi ! avoir rien de commun avec de tels hommes? — Oui, le champ de bataille oii il faut les joindre pour les vaincre. — £t si c'est la défaite ? — Soit, le succès de cet effort est douteux ; mais, sans cet effort, votre défaite n'est pas douteuse, et il s'agit de savoir lequel vaut mieux, le remède hasardeux ou la mort certaine. >

C'est bien en effet à ce dilemme qu on en est réduit. La politique suivie jusqu ici par les conservateurs était irrémédiablement stérile et ne pouvait conduire qu'à la mort. En écrivant son Mane Thecel Phares, T Encyclique n'a fait que proclamer avec autorité ce que tout le monde sentait sans oser le dire.

La politique de Léon XIII aura-t-elle un meilleur résultat? Pour le moment nous n'en sommes encore qu'aux espérances, mais le Pape a rendu aux hommes d'ordre le plus grand service qu'on puisse rendre à un parti, celui de lui donner une formule claire et simple et un terrain de combat avantageux. C'est aux catholiques, aux conservateurs, à tous ceux qui ne sont pas sectaires de faire le reste. Puissent en tous cas les catholiques se souvenir que la première condition de la victoire pour une armée, c'est d'être unie à son chef ! L'indiscipline dans une armée, fût-elle commandée par un héros, c'est la défaite. La discipline, au contraire, c'est déjà presque la victoire ^

Nous résumerons les faits que nous venons de rapporter et les réflexions qu'ils nous ont inspirées en faisant nôtres les paroles

I. Tout ceci était écrit avant les élections de 1893. Uévénement a justifié de point en point les prévisions émises dans ce chapitre.

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