CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈUE
suivantes de M. F. Descostes dans ses Lettres d'un catholique: « Si au moins ceux qui regimbent avaient une autre solution à patronner, une recette merveilleuse à substituer à l'ordonnance pontificale, quelque chose enfin à mettre à la place de cette république créée par une assemblée monarchique ? Mais point ? en fait de solution, ils n'en ont pas d'autre que le maintien du statu quo : laisser le wagon qui porte les intérêts conservateurs sur la voie, tandis que le reste du train marche, en attendant qu'il arrive une machine de secours. Eh bien ! il faut avoir le courage de le dire, il y a des gens qui l'ont attendue, qui l'ont espérée et qui, ne voyant rîen venir, ont fini par s'apercevoir qu'à la longue le malheureux équipage risquerait de périr, pulvérisé par ce train qui arrive là, sur la même voie, lancé à toute vapeur, derrière lui. Et quand, du sommet de la montagne, avec son admirable clairvoyance, avec ses inspirations divines qui ne peuvent l'abandonner alors qu'il parle des choses humaines intimement liées aux choses divines, le Père des fidèles a dit à son peuple : < Plus de partis entre vous! Oubliez-vous a vous-même, faites abstraction de vos préférences, acceptez sans < arrière-pensée le gouvernement établi, pour sauver le trésor des € choses essentielles... > — Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le gros de l'armée catholique ait répondu à son appel et à ce que ceux qui, avant que cette grande voix retentit, avaient déjà entrevu là le salut, aient brigué l'honneur de donner le premier coup d'épaule et d'atteler le wagon retardataire au train qui emporte les destinées du pays ? i C'est pourtant là l'historique exact des événements si complexes qui, avec une rapidité surprenante, se sont déroulés depuis la fameuse Encyclique, j'allais dire depuis le coup de tonnerre du 16 février dernier : déchirant tous les voiles, elle est venue couronner la série de préliminaires auxquels le toast d'Alger avait donné l'essor, et elle a mis en branle, elle a mobilisé l'armée depuis si longtemps hésitante et découragée, attendant un mot d'ordre et ne demandant pas mieux que d'aller au combat, au vrai combat, celui
oîi Ton voit le but, où Ton se sent les coudes, où il n'y a rien de louche, rien de trouble, rien de caché. Car, il n*y a pas à s'y tromper, le mouvement, en tant qu'action sur le terrain des faits, l'entrée en campagne date d'hier. Il suffit de récapituler à cet égard les journées décisives qui s'échelonnent depuis trois mois à peine comme les crépitations d'une mitrailleuse dont tous les coups ont porté : la lettre du 3 mai interprétative de l'Encyclique, la dissolution de l'Union de la France chrétienne, le congrès de Grenoble, l'Encyclique acclamée par la jeunesse catholique, l'héroïque soumission du comte de M un, les dépêches de félicitations du cardinal Rampolla, la réunion de Saint-Chamond, le discours de Lille, la déclaration de la droite royaliste, la contre-déclaration de la droite constitutionnelle, la lettre du Saint-Père à Mgr Tévêque de Grenoble, le programme magistral de M. Lamy à Bordeaux. Ce à quoi Raoul Duval avait usé sa vie, ce qu'avaient tant de peine à constituer le talent et le dévouement patriotique de M. Piou et de ses amis, — en quelques semaines, sans se rattacher aux tentatives passées, en créant de toutes pièces une situation nouvelle, l'Encyclique lui a donné un corps, une formule, un champ d'action. Il y a maintenant ce qui jusqu'ici n'existait qu'à l'état d'embryon informe et mal défini : il y a un parti constitutionnel conservateur, un parti constitutionnel libéral, un parti néo-républicain, — appelezle comme vous le voudrez, les mots importent peu ; il y a, — ce qui nous importe à nous, catholiques, — un groupement composé d'hommes venus de tous les pointis de l'horizon, dans lequel les catholiques pourront hardiment entrer, sans avoir la prétention de l'absQrber, mais en ayant tout au moins celle de s'abriter sous le drapeau des revendications communes : justice et liberté pour tous dans la République acceptée par tous et ouverte à tous. »
Un dernier document sorti de la plume de Léon XIII vint couronner la première phase de son action politico-religieuse en France. Il confirme tous ceux qui précèdent et les éclaire comme
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d'un reflet emprunté à la lumière de réternité. Léon XIII a tout vu, tout entendu. II a vu les angoisses de ses fils, leurs doutes, leurs luttes intérieures. Il a vu le redoublement de colère des ennemis de l'Église et les derniers débordements de leur rage persécutrice. Il a vu les lâches complicités du gouvernement, et les rébellions ouvertes ou déguisées de plusieurs qui se disent catholiques. Il a entendu, du côté des fidèles, les cris de surprise, les murmures à peine étoufïés, les soupirs d'angoisse des cœurs partagés entre leurs traditions politiques et leur obéissance de chrétiens. Il a entendu, du côté des incrédules, les explosions de colère, les interprétations insidieuses, les éloges intéressés, les propositions captieuses. Et malgré tout, avec une constance surhumaine, Léon XIII persiste dans sa résolution. L'œil baigné de larmes mais fixé en haut, le cœur brisé mais élevé à Dieu, ce vieillard qu'Homère eût appelé semblable aux immortels, i/ieoeûiès, n'a pas dévié d'une ligne de la voie qu'il s'est tracée. Suivi par plusieurs, abandonné par d'autres dont le devoir était de le suivre, il continue à marcher dans cette voie royale et à y appeler à sa suite tous les Français désireux du salut de leur patrie. Écoutons les accents pénétrés, tristes et fermes de la lettre adressée le 31 octobre 1892 par Léon XIII à Mgr l'évêque d'Orléans.
C'est d'abord la louange à l'obéissance avec l'espoir du succès dont Dieu la couronnera. « Vos lettres en date du 25 octobre ont admirablement répondu à Notre attente et comblé Nos désirs, en Nous montrant tout ce que vous avez fait, dans ces derniers temps, pour que votre clergé conformât sa conduite aux enseignements de Notre Encyclique et de Nos autres Lettres relatives à la condition présente des choses en France. Cet exposé, vous l'aviez pressenti, Nous a été une vive consolation ; et Nous avons senti grandir l'espérance qu'une telle docilité serait dignement récompensée, un jour, par l'éternel Pasteur de l'Église, dont Nous tenons la place. Mais, sur ce rayon de joie, un nuage de tristesse est venu se répandre (ah !
puîsse-t-il se dissiper bientôt!), quand vous Nous avez énuméré les obstacles soulevés, sans le moindre motif, pour empêcher Nos conseils affectueux et Nos constantes sollicitudes d'aboutir au résultat tant désiré : le salut et la prospérité du peuple français. Quelles profondes et croissantes angoisses pour Nous, au spectacle des vexations et des blessures infligées presque chaque jour à rÉglise de Dieu ! Comme si c'était trop peu des tribulations qui Nous assiègent ici, il Nous faut partager les douleurs qui, chez vous, affligent trop justement Tépiscopat, le clergé, le peuple dévoué à la religion de ses pères et résolu à tout prix d'y demeurer fidèle. En effet, les témoignages réitérés de Notre amour paternel envers vous, et Nos constants efforts pour faire régner la paix dans votre pays, en invitant à la concorde tous les hommes de cœur et de droiture, semblent avoir provoqué une recrudescence de colère, de la part d'une faction acharnée contre l'Église, qui, dans les affaires publiques, n'admet de droit que pour elle sçule, et sacrifie à ses haines invétérées les intérêts suprêmes de la société. Plus de bornes dans ses menaces et ses violences ; aucun égard à ce qui est juste et saint ; nulle crainte, chez ces hommes, de conduire aux abtmes leur propre patrie au passé si glorieux, que la providence du Très- Haut avait choisie pour marcher à la tête des peuples, l'étendard de la croix en main, afin de faire fleurir partout la saine doctrine et les arts, dont les bienfaits distinguent le monde civilisé des peuplades barbares. Sans nul doute, cet aveugle déchaînement de haine révèle une sorte de démence dont Nous pleurons. C'est à elle qu'il faut imputer ces vexations de toute sorte dirigées contre la religion catholique et ses ministres, contre le culte public dû à Dieu, contre les bases mêmes de la vie chrétienne (qui pourtant sont aussi la source et la sauvegarde de la véritable humanité). Et cela, sans qu'une raison sérieuse, sans qu'une apparence de justice ait motivé de tels attentats : soit contre les choses sacrées, celles mêmes que les institutions publiques actuelles sont tenues de protéger : soit