‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 210 sur 255 · CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME

contre des citoyens à qui, pour le moins, on devrait garantir la jouissance des droits communs à tous les autres. )>

Cet effrayant tableau de la persécution qui règne en France, n'est pas capable de détourner Léon XIII des résolutions prises par lui sous l'œil de Dieu. Il y puise au contraire un redoublement d'énergie surnaturelle : « Néanmoins, au milieu de cette furieuse tempête qui menace de renverser l'œuvre salutaire entreprise par Nous, de concert avec tous ceux en qui l'amour de la religion et de la patrie n'a pas sombré, il faut apporter le plus grand soin à ce que, parmi les Français fidèles, le courage et les forces ne viennent pas à manquer ; de même que, pour ce qui Nous concerne personnellement, Nous Nous sentons le devoir de tenir sans cesse en éveil Notre sollicitude pour votre salut, sans que rien, au milieu de conjonctures si graves, puisse empêcher Notre constance de persévérer dans les résolutions prises. Du reste, plus d'une raison se présente pour relever vos âmes plongées dans la tristesse, et raffermir votre courage à la poursuite du bien commencé. Vous trouvez la première dans le témoignage de votre conscience, quand elle vous montre ce qu'il y a de beau à lutter pour le salut de la religion et de la patrie, précisément alors que les temps deviennent plus difficiles et les circonstances plus critiques. >

Puis la parole du Pape console tendrement les évêques et les catholiques au milieu des angoisses de cette heure de ténèbres : € Pendant que vous méditerez cette leçon, se présenteront naturellement à votre esprit les paroles par lesquelles le Prince des Apôtres consolait les fidèles : Si, en faisant le bien, vous rencontrez des épreuves à subir, cest là ce qui vous rendra agréables à Dieu : > et encore : Cest une grâce, si, pour demeurer fidèle à la conscience, le serviteur de Dieu sent le poids de la tristesse, en se voyant en butte à d'injustes traitements. Ces pensées vous deviendront encore plus douces, dès que s'y ajoutera la confiance dans le secours divin, qui jamais ne fait défaut quand on l'implore, et la perspective des fruits

promis à votre constance, comme prix de si rudes travaux. > Une autre pensée est aussi de nature à relever Tespoir : la persécution n'est pas Toeuvre de la France, c'est l'œuvre de la secte maçonnique, et la secte une fois mise dans l'impossibilité de nuire, la persécution ' cessera : « Ces réflexions confirmeront en nous la confiance que la tempête ne peut durer longtemps, surtout si Nous nous rappelons que, selon les divins oracles : Dieu ne laissera pas le juste ballotté à tout jamais. » Que le clergé ne perde donc pas courage, et qu'il s'attache généreusement à faire pénétrer dans le peuple les enseignements de Léon XIII : 4: Qu'il ait soin de se tenir sans cesse en rapport avec les fidèles ; qu'il leur prodigue, pour le corps et pour l'âme, tous les secours dont il dispose ; et qu'il sache leur expliquer les enseignements émanés de Nous, dont voici la substance : « Détourner de « la nation française deux affreux malheurs : le renversement de la 4: religion et la décadence des mœurs. >

Et maintenant se trouvera-t-il encore des catholiques français qui marchanderont leur obéissance au Pape, sous prétexte que Léon XIII ne connaît pas les choses de France, qu'il croit trop à la bonne foi de ses adversaires, qu'il ignore l'état des esprits parmi

les catholiques ? Ah! puissent tous les fidèles comprendre enfin

cette parole de l'Écriture : Vir obediens loquetur victorias ! La victoire est aux obéissants !

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gajjitrE QuarantiÈmc.

(1893-1894.) •^ scandale de Panama et les espérances qu'il fait naître chez les adversaires de la politique pontificale. — Léon XIII pers^vAre dans la mâme voie. — Sa lettre du 7 Janvier 1893 au comte de Uun. — Lettre du Pape à l'archevêque de Bordeaux. — La lutte rfiectorale d'octobre 1893. — Programme du parti royaliste. — Attitude nouvelle des républicains. .— Lealdëas de M. Olllvler. — Résultat des élections. — Le vaincu n'est pas Léon XIII. — Heureux effets de sa politique. — Lettres du Pape auic archevêques d'Autun et d'Albl. — Léon XIII, Jeanne d'Arc et la France.

! E dernier mot sur le devoir politique des Français : semblait avoir été dît par Léon XII I dans sa lettre à l'évêque d'Orléans, quand un événement imprévu : vint, aux yeux de quelques-uns, remettre tout en ; question. Les turpitudes du Panama, les concussions des hauts fonctionnaires de la République étalées au grand jour, la vénalité des hommes les plus en vue de la majorité parlementaire constatée devant les tribunaux, le gaspillage éhonté de l'épargne populaire qu'avait ouvertement favorisé le gouvernement, tout cela, disait-on, soulevait une tempête de boue dans laquelle la République allait sombrer. Et alors à quoi aurait servi la politique de Léon XIII ? Elle était mort-née et mieux valait n'en plus parler.

Mais le vieux Pontife voyait trop clair pour partager cette appréciation et pour revenir sur ses pas. Une lettre adressée le 7 janvier 1893 au comte de Mun, après un discours où ce dernier sonnait de nouveau le ralliement des catholiques pour la défense de la religion sur le terrain constitutionnel, vint dissiper les doutes qu'on aurait pu concevoir au sujet de la persévérance du Pape dans ses idées.

Léon XI 11 y montrait combien avait été fécond en gloire et en

prospérité pour la France Tamour de la patrie uni à l'amour de la religion. Puis faisant une allusion voilée aux scandales du jour, il s'écriait: « Hélas! avec quelle évidence aussi l'histoire ne témoîgnet-elle pas que, quand les funestes conseils d'une fausse politique mirent en danger cette précieuse harmonie, la France, déchirée par les partis et des rivalités stériles, devint misérablement la proie de sectaires à vues courtes et égoïstes qui, ayant perdu jusqu'à la notion du devoir et de l'honnête, placèrent, au grand détriment de la nation, leurs avantages privés au-dessus du bien commun ! > Mais loin de voir le remède au mal dans le renversement de la forme républicaine souillée par ces excès, le Pontife représentait de nouveau < à tous les hommes de bon sens et de bonne volonté, la nécessité d accepter d'un commun accord la forme de gouvernement actuellement constituée, cette acceptation étant l'unique moyen d'arriver, par la mise en commun de toutes les énergies, à rétablir la paix religieuse, et avec elle la concorde entre les citoyens, le respect de l'autorité, la justice et l'honnêteté dans la vie publique. > Il donnait enfin cet avertissement calme mais ferme à ceux qui seraient réfractaires à sa direction: « C*est pour tous, mais spécialement pour les catholiques, un devoir d'oublier leurs discordes passées, de s'unir et de s'organiser en vue du bien commun. N'apporter à cette œuvre de salut que tiédeur, indifférence, et surtout y opposer résistance, serait assurément une grande faute '. >

I. Cette même lettre appelait à nouveau Pattention des catholiques sur la question sociale i, si grosse partout à cette heure de préoccupations et de craintes. > < Le peuple, continuait le Saint-Père, a toujours été particulièrement cher àTÉglise, qui est mère; l'ouvrier qui souffre, soit parce qu'il est abandonné, soit parce qu'il est opprimé, doit être entouré des soins les plus continus et les plus affectueux, pour se relever et sortir de la condition malheureuse à laquelle il est réduit, sans recourir aux violences et chercher le renversement de l'ordre social. > Léon XIII louait ensuite le zèle intelligent du comte de Mun à faire pénétrer les enseignements du Pape dans la vie sociale, et déclarait que la lecture du discours de l'illustre orateur à St-Étienne lui avait été souverainement agréable.

En présence de cet éloge, il n'est pas sans intérêt de citer le principal passage du discours de M. de Mun sur la question sociale : < L'ensemble de nos revendications, doit tendre à assurer au peuple la jouissance de ses droits essentiels méconnus par le régime individua-

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L'événement né tarda pas à justifier Tattitude du Pontife, La République sortit indemne du bain de boue où elle s'était vautrée. Nombre de coupables passèrent sans difficulté au travers des mailles, élargies à dessein, des filets de la justice. Les Arton demeurérent introuvables, les Cornélius Herz furent confiés aux bons soins des médecins, et les conservateurs, quelque peu ahuris par tout ce qu'ils voyaient et entendaient, montrèrent une fois de plus leur impuissance politique, et leur inaptitude radicale à profiter des fautes de leurs adversaires. Il devenait de plus en plus évident que, pour lutter avec fruit contre les destructeurs de l'ordre moral et de la religion, les honnêtes gens et les catholiques devaient adopter une nouvelle plate-forme politique.

Cependant les élections législatives, cette échéance redoutée de tous les partis, approchaient à grands pas, et chacun d'entre eux cherchait à se donner, vis-à-vis du peuple souverain, l'attitude qu'il croyait la plus propre à conquérir les suffrages de ce maître ombrageux. On put voir alors combien la politique de Léon XIII était ^^V^/^î^^ et combien elle répondait au sentiment public. Les

premiers à lui rendre un hommage aussi éclatant qu'involontaire furent les monarchistes, dont pourtant l'action devait enrayer le succès de cette politique.

La campagne électorale des monarchistes se fit, on peut le dire, d'après le plan tracé par Léon XIII, doublé d'une équivoque.

liste ; la représentation légale de ses intérêts et de ses besoins, au lieu d'une représentation purement numérique; la préservation du foyer et de la vie de famille; la possibilité pour chacun de vivre et de faire vivre les siens du produit de son travail, avec une garantie contre l'insécurité résultant des accidents, de la maladie, du chômage et de la vieillesse ; l'assurance contre la misère inévitable ; la faculté pour l'ouvrier de participer aux bénéfices et même, par la coopération, à la propriété des entreprises auxquelles il concourt par son travail ; enfin, la protection contre les agiotages et les spéculations qui épuisent les épargnes du peuple et le condamnent à l'indigence, pendant que, suivant les paroles de l'Encyclique, une fraction, maîtresse, absolue de llndustrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources. > — La réalisation de ce programme, l'orateur la demande à l'organisation professionnelle et à la législation.

M. d'Haussonville, l'orateur attitré du parti royaliste, dans un discours prononcé le i8 juin au banquet de la presse monarchique, cherchait à former 4[ la ligue des honnêtes gens > sur le terrain de < rhonnêteté publique, de la défense sociale et de la liberté religieuse ». Et que faisait de la monarchie, ce monarchiste convaincu ? Il l'excluait formellement de son programme électoral : < Je ne crois pas, disait-il, que notre honneur de parti nous commande de soulever la question constitutionnelle dans une élection législative », et, après avoir mis ainsi son drapeau en poche pour la période électorale, il s'écriait avec une fierté à laquelle la pureté académique de son éloquence n'enlevait pas un certain comique : € Jamais nous ne renoncerons au droit de continuer, après comme avant les élections, l'action monarchique. » Ainsi le leader du parti royaliste offrait aux électeurs un programme dont la royauté était bannie. Il voulait, comme Léon XIII, former l'union des honnêtes gens pour la seule défense des bases essentielles de la société. C'était reconnaître que seul le programme de Léon XIII avait des chances de succès auprès des électeurs. Mais, en se réservant de reprendre aussitôt que possible l'action monarchique, l'orateur ôtait à ce programme sa franchise et son efficacité. Que se proposait-il en effet sinon de détourner, au profit d'une idée antipathique à la masse des électeurs, le succès que les royalistes auraient obtenu par le concours de ces mêmes électeurs ?

Le programme de Léon XIII, moins la franchise, tel était donc le programme des royalistes au début de la campagne électorale de 1893, et c'est en vain que le noble orateur cherchait à masquer ce que cette attitude avait de contradictoire, en prêtant aux partisans de la politique du Pape ce langage tout différent de la pensée de Léon XIII : « Venez à l'Église, elle suffit à tout, car elle vous dispense d'avoir une opinion politique; il n'est même pas bien certain que vous ayez le droit d'en avoir une. Vous pouviez être monarchiste hier, mais il faut être républicain aujourd'hui, et si cela ne

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réussît pas, peut-être vous faudra-t-il changer encore demain. Mais en attendant, soyez catholiques et ne soyez point autre chose. i> C'est là dénaturer la pensée du pape. Jamais Léon XIII n*a interdit aux monarchistes de conserver leurs opinions. Il leur demande seulement d'en faire abstraction dans les circonstances actuelles et d'accepter loyalement la forme du gouvernement établi, sans abdiquer pour cela leurs convictions intimes, ni leurs espérances. Uaction monarchiquey voulue par M. d'Haussonville avant et après les élections et abandonnée par lui au cours de celles-ci, est la seule chose qui différencie le programme royaliste du programme catholique pur. C'est aussi la seule chose qui, de l'aveu implicite des monarchistes, soit antipathique à la masse électorale et rende sans issue possible les efforts de ceux qui s'y attachent.

Cela est tellement vrai que, même après les élections, cette action monarchique était indéfiniment reculée par l'organe officiel du comte de Paris, La Correspondance nationale, qui au mois d'août écrivait ceci : « Si dès le début de la première session, la Droite adoptait un programme conservateur minimum, » — sans la monarchie, bien entendu — , «si elle en formulait les termes; si, le présentant, elle mettait son concours au prix de l'acceptation de ces nécessaires revendications, elle se placerait sur un terrain inexpugnable, et l'attention publique se porterait vers elle pour ne s'en plus détourner. Il serait bien difficile de gouverner contre elle, sans se heurter contre le bon sens et les aspirations honnêtes du pays, et comme son désintéressement absolu la met en dehors et au-dessus de toutes les compétitions de portefeuilles et d'emplois, son influence serait aussi irrésistible que respectée. »

Ces vérités sont si évidentes, que M. de Cassagnac lui-même, illuminé par la grâce électorale, parlait ainsi à ses électeurs: « N'oubliez pas que la forme du gouvernement n'a rien à voir dans le scrutin de ballottage. // s'agit simplement de choisir entre deux programmes : le mien, qui est le programme de l'honnêteté et de la

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