CHAPITRE QUARANTIÈME
était un effet de la politique de Léon XIII. Au reste les paroles du chef de Topportunisme valent moins par elles-mêmes que comme symptôme de lesprit public. Elles indiquaient que les déclarations du Pape, entendues et comprises par la masse électorale, avaient détourné celle-ci des préoccupations antireligieuses qui naguère exerçaient sur elle un si puissant empire.
Le président du conseil, M. Dupuy, s'était, lui aussi, rendu à cette évidence. Après avoir, dans un premier discours, prononcé des paroles dédaigneuses à Tégard des conservateurs constitutionnels, il se ravisait en parlant à ses électeurs, et saluait ainsi les catholiques ralliés à la République : € Vous lui apportez votre force, vos mérites, vos efforts, soyez les bienvenus! Élargissons la République pour que tous les Français y puissent entrer. Donc, tolérance, justice et liberté pour tous. La République n'est la propriété de personne, elle n'est le bien d'aucun citoyen en particulier : elle est le patrimoine commun des citoyens. (Applaudissements prolongés.) Je ne doute pas que quelques-unes de mes paroles n'étonnent plusieurs de mes auditeurs, mais il est bien certain que les nations ne vivent pas de luttes perpétuelles, et qu'il faut en venir à penser enfin à la nécessité et au bienfait de cette unité nationale, qui est un gage de notre force et de notre grandeur et un motif d'espérance. (Adhésion unanime : salves d applaudissements.) » — Ces paroles et l'enthousiasme avec lequel elles furent accueillies étaient réellement un signe des temps. Sans doute, ici encore, il n'y avait nulle promesse de réaction salutaire contre les mauvaises lois. Mais jamais on n'avait entendu et applaudi dans un auditoire républicain des paroles aussi bienveillantes à l'égard des catholiques. On était en droit d'en conclure que la rage inassouvie de persécution, qui naguère encore animait les républicains même modérés, avait fait place à des sentiments plus calmes et plus conciliants. Cet apaisement religieux fut en réalité un des traits caractéristiques de la campagne électorale de 1893. Les organes de tous les partis le constatèrent d'un com-
mun accord. Au lendemain des élections, Le Temps écrivait : « Par l'attitude de F Église et l'évolution des ralliés, la nature de la lutte électorale s est trouvée, dans l'immense majorité des circonscriptions, totalement renouvelée. Elle ne s'est plus livrée sur le terrain religieux. On n'a plus entendu retentir le vieux cri de guerre : Le cléricalisme, voilà l'ennemi! On a combattu la réaction monarchique, les programmes socialistes, les menées boulangistes ; mais on a laissé en paix, généralement, le clergé et la religion. On voit donc que la politique de Léon XIII, comme on aime à l'appeler, n*a pas été tout à fait sans action ni récompense. >
La Ligue catholique et sociale donnait la même note : « L'anticléricalisme est un peu passé de mode : les professions de foi qui couvraient la semaine dernière les murs de Paris et des36,ooocommunes de France d'un revêtement multicolore, ont permis de reconnaître ce fait. Beaucoup en effet contenaient une ou plusieurs phrases déclarant que le candidat était partisan d'une politique tolérante, ouverte à tous et respectueuse de la liberté de chacun. ^
L Univers était donc en droit de conclure : « Le premier résultat de la politique catholique telle que la veut l'encyclique, aura été d'amener les républicains de gouvernement à nous promettre la paix. Restons sur ce terrain et nous arriverons aux réparations. >
Les progrès de la pacification étaient constatés avec plus d'auto-
rite par Léon XIII lui-même, dans sa lettre du 3 août au cardinal Lecot: « Nous regardons, disait-il, comme un heureux présage, ce que Nous croyons reconnaître aujourd'hui : à savoir que la voix de la raison commence à triompher des fausses opinions admises dans certains esprits, qui semblaient considérer l'Église comme absolument ennemie de la prospérité du pays. Nous voyons revenir à des sentiments plus modérés de justice et les esprits les plus intelligents, et les hommes du peuple, que leur louable simplicité conduit naturellement à des appréciations plus équitables. Cette constatation Nous donne l'heureux espoir que le temps approche où la paix,