CHAPITRE QUARANTIÈME
objet de tous nos désirs, s'établira d'une façon solide, et où, grâce à elle, la nation française pourra réunir ses forces dispersées, et les faire servir toutes au bien commun. » Puis s'élevant avec force contre les hommes qui, tout en se disant catholiques, attaquent le Pape et les dignitaires de T Église, le Pontife stigmatisait ainsi leur opposition : € U semble que ces écrivains, qui sentent bien l'impossibilité de rien obtenir par cette tactique au profit de la cause politique qu'ils défendent, se trouvent suffisamment récompensés de leur travail, s'ils peuvent retarder ou gêner par leur action les résultats de Nos efforts, et paralyser ainsi les dispositions salutaires des esprits, qui, fatigués de la lutte, inclinent vers la paix. » Enfin Léon XIII résumait une fois encore ses enseignements touchant la politique française : € Une expérience prolongée l'avait clairement appris à tous, l'état du pays s'est tellement modifié, que, dans les conditions où est actuellement la France, il ne parait pas possible de recourir à l'ancienne forme du pouvoir, sans passer par de graves perturbations. La religion catholique, qu'un grand nombre regardait, quoique bien à tort, comme entretenant des divisions fâcheuses, était appelée à courir de grands risques, et l'Église était exposée à des vexations de jour en jour plus aiguës. Cette situation était si évidente, qu'elle ne pouvait échapper à personne. > C'est pourquoi Léon XIII, en vertu de sa charge aposto-. lique, s'est décidé à y porter remède pour le bien de l'Église, quoique sachant € qu'il fi est permis à personne, sans témérité, (f imposer des Ihnites à V action de la Providence divine pour ce qui touche l'avenir des nations, » Par ces paroles, le Pape faisait clairement entendre qu'il n'obligeait personne, ainsi que l'insinuaient certains monarchistes, à considérer la République comme devant être à jamais le gouvernement de la France. Il déclarait en outre formellement qu'il n'avait i. jamais eu, d ailleurs, la pensée de blesser des sentiments intimes auxquels est dû tout respect >.
Ces choses avaient été dites à satiété par les commentateurs les
plus autorisés de la parole pontificale. Maintenant le Pape les redisait lui-même, et cependant on continua et Ton continue à répéter que Léon XIII a condamné la monarchie chrétienne et canonisé la république antireligieuse !
La seule chose que le Pontife ne voulait pas, c'était « que quelques hommes, entraînés par l'esprit de parti, se servissent d'une apparence de religion comme d'un bouclier, pour faire plus sûrement opposition au pouvoir depuis longtemps établi. De ces tentatives d'opposition, en effet, on ne pouvait attendre aucun résultat utile, mais seulement des conséquences très défavorables pour l'Église. > La seule chose qu'il demandait à tous les Français honnêtes, c'était que la religion fût soustraite aux vicissitudes de la politique par la reconnaissance de la constitution du pays, c'était d'oublier les « vieilles querelles » et « de travailler énergiquement à ce que la justice et l'équité président aux lois, à ce que le respect et les conditions de la vraie liberté soient assurés à l'Église; — et qu'ainsi, fraternisant dans les mêmes efforts, ils pourvoient à la prospérité de la commune patrie. » — Ainsi était réfutée cette autre calomnie sans cesse renaissante qui représentait Léon XIII comme engageant les catholiques à s'incliner devant les lois antireligieuses de la République.
Il faut croire que M. Emile Ollivier n'avait lu ni cette lettre de Léon XIII, ni les autres documents pontificaux, quand il disait au correspondant romain du Figaro, en novembre 1893 : € Ce contre quoi j'ai protesté et ce que je n'admets pas encore aujourd'hui, c'est qu'il y ait en France une politique du Pape, quelle qu'elle soit, même bonne. Sans cela, le Pape serait le véritable monarque de France, du moins pour les catholiques, et la vie laïque serait supprimée. C'est cette entreprise que je considère comme désastreuse pour l'Église. Car si, provisoirement, elle ne soulève pas d'orages parce qu'elle est d'accord avec les passions de notre gouvernement, elle sera pleine de périls le jour où le Pape croira devoir adopter
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une politique qui sera contraire aux vues de ceux qui gouvernent. >
Ces remarques tombent à faux, parce qu'il n'y a pas à proprement parler de politique de Léon XIII, ou si Ion veut, parce que la politique de Léon XIII est celle de la Sainte-Église, qui, partout et toujours, recommande la soumission au pouvoir établi, partout et toujours, sauf en quelques cas spéciaux, engage les catholiques à se servir des institutions du pays où ils se trouvent de la façon la plus avantageuse à la religion. Or il se fait que cette ligne de conduite religieuse entraîne des conséquences politiques de telle nature qu'on l'appelle volontiers une politique, et, comme dit M. de Vogué, € la politique de Léon XIII, faute d'un Français qui ait su y attacher son nom. » Il n'y a là aucune tentative de faire du Pape « le véritable monarque de France > ni de « supprimer la vie laïque ».
Que M. Emile Ollîvier juge « désastreux pour l'Église > ce que le Pape estime avantageux pour elle, c'est à tout le moins singulier; mais comment l'ancien ministre bonapartiste peut-il trouver € pleine de périls > la politique de Léon XIII, lorsqu'elle deviendra contraire aux vues de ceux qui gouvernent, alors qu'il conseille dès maintenant au Saint-Père € d'élever la voix tous les jours contre les procédés iniques > dont la République use à l'égard du clergé ? Le péril consisterait donc, d'après M. Ollivier, à suivre les conseils mêmes de M. Ollivier. Le chef du cabinet de l'empire libéral se perd en conjectures sur les motifs qui ont pu décider Léon XIII à prêcher au clergé français € la résignation à outrance > et à livrer ce clergé à « un holocauste momentané >. Il n'a donc point lu les instructions dont il parle avec tant d'assurance. S'il les avait lues, il saurait que loin de sacrifier le clergé français ou de lui conseiller la résignation à outrance, Léon XIII veut au contraire arriver à lui rendre la liberté par le changement d'une législation oppressive. Et ce changement s'obtiendra, non par la résignation, mais par une action énergique sur le seul terrain où elle puisse avoir un résultat, le
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terrain constitutionnel. Enfin M. Emile Ollivier fait preuve d'une singulière ignorance théologîque et d'une confiance exagérée en ses propres pensées quand il termine son interview par cette déclaration : « J 'ai le devoir de m'opposer autant qu'il est en moi à ce que l'on donne à l'infaillibilité définie par le Concile du Vatican une extension dangereuse, dont on s'était défendu au moment de la discussion et qui serait de nature à rouvrir les plus pénibles conflits religieux. > L'infaillibilité du Pape n'est point en jeu dans tout ceci, nul n'ayant jamais prétendu que Léon XIII ait parlé ex cathedra des affaires de France : ce qui d'ailleurs ne soustrait nullement les catholiques à l'obligation de recevoir avec respect et de suivre reli- • gieusement la direction que le Saint-Père donne à leurs consciences, en sa qualité de chef suprême de la' sainte Église.
Mais il est temps de revenir aux élections de 1893. Ces élections furent pour les catholiques ce que peut être une bataille livrée par des troupes divisées entre elles et obéissant mal au commandement suprême. Les catholiques purs, les ralliés rentrèrent à la chambre diminués en nombre et laissèrent sur le carreau des chefs comme MM. de M un et Piou. Les pertes des monarchistes furent peut-être plus considérables encore. Du côté républicain, les résultats principaux des élections furent le renversement des chefs radicaux, M. Clemenceau en tête, l'augmentation considérable du nombre des députés socialistes et l'arrivée à la chambre d'une foule d'hommes nouveaux de couleur politique indécise qu'il faudra juger par leurs votes.
Dans les premiers jours qui suivirent les élections, les appréciations les plus contradictoires sur la signification du scrutin s'entrecroisèrent dans la presse. Nous ne pouvons les discuter ici, mais l'histoire doit noter l'attitude scandaleuse — le mot n*est pas trop fort — de certains monarchistes et conservateurs soi-disant catholiques à l'égard de Léon XIII.
Un journal républicain modéré, La Liberté, exposait ainsi l'état