‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 214 sur 255 · CHAPITRE QUARANTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTIÈME

d'esprit de ces catholiques : « Un des résultats très curieux des élections du 20 août est la colère, non déguisée, que les intransigéants et les vaincus de droite ressentent et expriment contre le Souverain-Pontife. Cest lui qu'ils accusent hautement d'être la cause de l'échec formidable subi par les candidats monarchiques. Et, partant de là, ils ne se gênent guère pour lui adresser de vifs reproches en des termes aussi violents que le font d'habitude les ennemis de l'Église. Il est vraiment étrange de voir ces catholiques fervents se révolter ainsi contre le chef suprême de la chrétienté. Bien plus, ils mêlent la raillerie au ressentiment : ils n'ont pas de parole assez dédaigneuse pour constater, en s'en réjouissant, l'échec des ralliés, et ils font malignement écho à tout ce qui se dit de malveillant et de caustique à ce sujet, dans les rangs du parti radical. Voilà le spectacle édifiant, à coup sûr instructif, que donnent ceux qui ont toujours affirmé leurs sentiments religieux et leur dévouement à celui qui en est la plus haute expression. 1^

Comme preuve de cet état d'esprit, M. Eugène Tavernier citait dans Z' Univers les paroles inconvenantes du Soleil parlant des « vieux renards italiens du Sacré-Collège », invoquant toutes les vieilleries gallicanes et rappelant à sa façon « que saint Louis permettait au Pontife de Rome d'intervenir dans les affaires religieuses de la France, conformément aux décrets des Conciles et sous le contrôle du Parlement. » « Il (saint Louis) se disait roi de France par la grâce de Dieu. M. Carnot reste président de la République panamiste par la grâce du Vatican. > — « On voit, ajoutait M. Tavernier, que l'anticléricalisme n'est pas le monopole des matérialistes, ni des francs-maçons : il y a un anticléricalisme de droite. Nous allons voir cet esprit prendre ses libertés. Morigéner le Pape, le dénoncer à la sottise et à la malveillance publiques, c'est vraiment une fameuse idée, surtout quand on ne sait plus que faire. Ainsi nous sommes battus depuis vingt ans, parce que nous vivons à l'état de division ; parce que nous n'avons plus de principes politiques, ni

d'autre méthode que l'imprévu et Tincohérence ; et on va se mettre d'accord pour rabaisser la puissance qui est venue à notre aide ! L'ingratitude fera, pour un moment» ce que n'a pu accomplir la générosité la plus éclairée. Les dissentiments n'ont pas voulu céder aux instances du Pape, mais ils se tairont pour laisser résonner partout les récriminations contre le Pape ! On se montrera capable de réaliser encore l'harmonie, mais à rebours. >

L Alerte, journal royaliste, mettait en suspicion les intentions de Léon XI II par les injurieuses questions suivantes: « Est-il vrai qu'il existe au Vatican un parti rêvant l'effondrement des monarchies, afin d'asseoir plus aisément la domination romaine sur les ruines et le désordre qui résulteraient nécessairement d'une acceptation générale de la République ? Je l'ignore. Faut-il croire également que Léon XIII entend s'approprier, en les modifiant pour son usage, ces doctrines internationalistes et fédéralistes, subversives des idées de patrie et d'indépendance nationale, que l'on reproche justement au socialisme de prêcher et de propager ?... Je ne sais... >

Mais la palme dans ce concours d'indignes violences appartient à un écrivain de qui on pouvait attendre un autre langage, après la campagne acerbe qu'il avait menée contre les monarchistes réfractaires, aussi maltraités par lui que les sémites. M. Drumont, pour insulter le Vicaire du Christ, trouva des accents dignes des Juifs qui outragèrent et souffletèrent le Christ lui-même pendant sa passion. Voici comment ce vengeur des chrétiens travestit l'altitude du Père de tous les fidèles : « Le Pape a dit simplement et brusquement aux monarchistes : Vous êtes vaincus, conséquemment vous n'êtes plus bons qu'à jeter aux chiens : le succès justifie tout. — Je ne crois pas, encore une fois, qu'il y ait rien eu depuis longtemps de plus lamentable, j'allais dire de plus corrupteur pour la conscience humaine, que ce Gloria victoribus entonné par le Chef de cette Église qui a les paroles de la vie éternelle... » Puis, ramassant la vieille et sacri-

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lège sottise gallicane qui représente le Pape, père commun des chrétiens, comme un étranger pour les Français, il parle en ces termes de ceux d entre ses compatriotes qui se conforment à la direction donnée à leurs consciences par le Chef de TÉglise : € Ils ne sont plus rien, dit-il, ils trouvent tout naturel de confier la clef du coffre-fort national à un juif de Francfort... ils trouvent tout naturel également de remettre à un Italien la clef de leur conscience politique. > Enfin ce catholique se demande où sont les chevaliers français qui auraient encore le gantelet avec lequel Nogaret souflleta Boniface VIII ! Voilà jusqu'à quels excès la passion politique peut pousser un homme qui se croit et se dit chrétien.

Mais brisons là. Aussi bien plusieurs de ceux qui, sous l'empire sans doute de la fièvre des élections, ont si indignement attaqué un Pontife ami de la France, se seront repentis de leurs excès de langage et seront revenus à de meilleurs sentiments. Mais il était nécessaire de montrer dans ces pages avec combien de raison Léon XIII a condamné le langage et la conduite de certains catholiques français.

Quoi qu'il en soit, les monarchistes et les conservateurs eussent mieux fait de sonder avec plus de droiture les causes de la défaite électorale de 1893. Us n'eussent pas tardé à comprendre la parfaite justesse des remarques suivantes de M. Eugène Tavernier dans L Univers : « La France conservatrice est la risée du monde. Ni en Russie, ni en Allemagne, ni en Autriche, ni en Italie, ni en Belgique, les hommes politiques, surtout les conservateurs, ne dissimulent l'étonnement dédaigneux causé par notre faiblesse et par notre légèreté. Partout (et sur quel ton !) nos amis et nos ennemis nous raillent de ne savoir nous obstiner qu'aux choses qui peuvent nous nuire. Ce parti composé de monarchistes sans espoir, sans principes et parfois sans prince; d'honnêtes gens sans opinion, voués à menacer un régime qu'ils ne comptent pas détruire, auquel ils sont accoutumés, qu'ils ne sauraient par quoi remplacer et que.

d^ ailleurs, ils ont fondé lorsqu'ils tenaient le pouvoir; ce pêle-mêle de pseudo-monarchistes, qui font semblant de servir à la fois deux monarchies contraires ; ces équivoques et ces contradictions nous attirent le mépris de l'Europe. >

M. de VogUé, dans une lettre adressée au directeur du Figaro^ a montré les causes profondes du peu de succès relatif remporté par les ralliés dans les élections et établi que la direction donnée par Léon XIII aux catholiques français n y était pour rien.

<L La plupart des calculs sur nos élections, écrivait-il fort justement, sont viciés par une première erreur, si évidente qu'il faut de la monomanie pour ne point l'apercevoir. On compare les chiffres de 1889 et de 1893, ^^ impute les différences aux modifications dans les programmes des candidats; et l'on raisonne sur ces deux données comme s'il n'y en avait pas une troisième, le changement possible des électeurs Certains reproches ne seraient admissibles que si l'on recommençait d'abord les élections de 1 889, avec les mêmes personnes et les mêmes programmes. Je paierais cher pour assister à l'expérience. > « Je n'ai pas rencontré un électeur, continue-t-il — je dis pas un — qui élevât des objections contre la République, à la condition qu'elle respecte à l'avenir des sentiments et des intérêts froissés jusqu'à ce jour. Presque tous étaient visiblement las de l'opposition quand même, ils accueillaient avec soulagement l'idée qu'on en pouvait sortir sans forfaire aux obligations de la conscience religieuse, les seules qui aient encore prise sur eux. :^ • *

M. de VogUé décrit en termes énergiques la pression des clubs» qui retient encore les masses électorales sous le drapeau du radicalisme sectaire, et le besoin que tous éprouvent en province, sinon à Paris, de se délivrer de cette pression. < Foulés par cette tyrannie, les états-majors conservateurs subordonnent eux-mêmes de grand cœur leurs opinions de luxe à ce besoin quotidien : respirer librement dans une justice égale. Qu'on leur promette ce bienfait, et ils

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