CHAPITRE QUARANTIÈME
font bon marché du reste. Ils ont compris le vieil adage : « Vivre d'abord, philosopher ensuite. »
Comment se fait-il alors, objectent les réfractaires, que les ralliés détachent si peu de monde du côté républicain ? « Partout, répond M. de Vogué, où cette assertion est exacte, il faudrait rechercher le pourquoi. Des demi-concessions, faites à contre-cœur, des mots attendus, qui restent dans la gorge sans oser en sortir, des périphrases académiques, si vagues qu'elles ne contentent personne, ce ne sont point précisément les moyens propres à entraîner des hommes mis depuis longtemps en défiance. Et cette défiance devient invincible, quand ces appels timides partent d'une voix usée aux sonneries contraires. Dans les trop rares circonscriptions où l'appel a été jeté par une voix neuve, l'accueil qu'il a rencontré n'est pas fait pour décourager. » Les gros bataillons de la masse électorale se dérobent encore, en partie parce que, embrigadés par les clubs, ils se défient de toute^ nouveauté qui menace à leurs yeux la République. « L'autre partie se compose des terrorisés, qui ne croient plus la libération possible; le jour où il serait prouvé qu'elle est certaine, ah! vous verriez de quel élan Us se rueraient hors de la servitude! »
L'éminent député déclare ensuite que la conciliation nationale doit se faire en dehors des concentrations de partis, et qu'il y faut mettre une bonne volonté réciproque. « Le républicain qui se rapproche de vous, conservateurs, a besoin d'autant de courage contre la routine de son parti, qu'il vous en a fallu à vous-mêtnes pour
braver la routine du vôtre. Il est juste que chacun fasse la moitié du chemin. Et quand la tentative échouerait vingt fois, il faudrait la recommencer une vingt-et-unième. » M. de Vogué termine par ce trait frappant :« Pour contenter des* besoins et conjurer des périls que nos pères ont connus comme nous, on n'inventera rien de mieux que la politique de Henri IV et de Bonaparte. Elle s'appelle aujourd'hui la politique de Léon XHI, faute d'un Français qui ait su y attacher son nom. »
526 LE PAPK LËOK XIII.
Ces appréciations d'un homme compétent et qui a étudié de près le terrain électoral, sont faites pour rassurer ceux qui seraient tentés de croire que le résultat des élections de 1893 est la condamnation des vues de Léon XIII.
Aucun homme politique sérieux ne s'était sans doute imaginé que la victoire allait couronner, au premier coup, les efforts des ralliés, et que la parole du Pape amènerait en un instant ce que n'avaient pu obtenir les conservateurs par vingt-deux ans d'efforts et de combinaisons politiques plus ou moins habiles. «Vraiment, écrivait M. Denis-Guibert dans V Observateur Français, on nous assimile à des enfants, en cherchant à nous persuader que l'échec électoral de deux ou trois orateurs respectables est le prélude d'un cataclysme où sombreront les intérêts, les espérances et même la foi catholique. >
Les revers ont souvent été, sur le terrain électoral comme s^r le terrain militaire, l'école de la victoire. C'est en se recueillant et en s'organisant après les défaites du commencement de ce siècle, que la Prusse d'hier est arrivée à former la puissante Allemagne d'aujourd'hui. C'est aux revers de 1870 que la France doit la réorganisation de son armée, qui la fait aujourd'hui craindre et respecter de toutes les nations. Et dans les luttes parlementaires, le Centre allemand, qui à l'origine ne comptait que dix membres, s'est formé et a grandi à la rude école d'une lutte d'abord sans espoir et bientôt triomphante. Les catholiques belges ont combattu pendant de longues années, ils ont éprouvé d'écrasantes défaites, avant d'arriver aux victoires sans exemples de ces derniers temps. C'est que pour un parti politique ce n'est pas tout que d'être nombreux, il lui est plus nécessaire encore de posséder une constitution interne solide et d'évoluer sur un terrain favorable. Or voilà ce que Léon XIII a donné aux catholiques français. Il leur a infusé un principe de vie, il les a placés sur un terrain où la victoire est possible.
S'il y a eu un vaincu dans les élections de 1893 ce n'est pas Léon XIII, c'est plutôt le parti conservateur réfractaire. « Vaincu