CHAPITRE QUARANTIÈME
et défait, dirons-nous avec la CiviUà Cattolica^ n'est pas celui qui montre le chemin de la victoire, mais celui qui refuse d'y mettre le pied, et va volontairement au devant de la perdition... Pour prouver que Léon XIII a été vaincu et défait, il faudrait prouver qu'il s'est trompé en indiquant aux Français catholiques et sensés la méthode à suivre ; et que ses conseils conduisaient par eux-mêmes, non à la victoire, mais à la défaite. >
Les ennemis de l'Église ont montré, par leurs colères et leurs terreurs en présence de Faction de Léon XIII, que cette action poussait les catholiques dans la voie du succès. ^ Chose incroyable et pourtant vraie ! dit la Civiltà Cattolica^ l'idée du Souverain- Pontife a été mieux et plus rapidement comprise par ses ennemis que par beaucoup de ses amis ; et ainsi l'idée libératrice de Léon XIII a reçu indirectement, de la part des sectaires, le plus magnifique hommage. >
Non, les élections de 1893 ne sont pas une défaite pour Léon XIII, parce qu elles sont l'heure historique de la naissance de ce grand parti des catholiques et des honnêtes gens qui sauvera la France. Ce parti, dirons- nous avec Le Monde ^ « est né dans le trouble et la confusion, au milieu des difficultés, des déchirements et des hésitations, mais il est né ; ses contempteurs, ses railleurs seront bientôt forcés de le constater eux-mêmes. > C'est donc avec raison que la Ligiu catholique sociale ' s'écriait au lendemain des élections: ^ Nous avons rencontré bien des gens découragés. Hâtons-nous de dire que ce n'est pas parmi les ligueurs. Ce découragement, nous ne le comprenons absolument pas. Nous ne le comprenons pas, parce que toute œuvre politique est faite de patience et de ténacité, et qife nous n'avons pas même eu le temps encore de faire preuve de ces qualités. C'est maintenant seulement et à peine, que nous allons commencer. 1^
I. La ligue catholique et sociale est l'organe d'une association créée sous le même nom par le comte de Mun, après la dissolution de \ Union de la France chrétienne^ et qui s'est placée franchement sur le terrain constitutionnel, selon i l'esprit de l'encyclique du 16 février 1892 > comme le déclare son programme.
Au reste des symptômes significatifs permettent de pronostiquer dès maintenant un brillant avenir au parti né d*hier.
A Paris, le mouvement catholique prenait aux élections de 1893 un développement considérable. Trois sièges passaient aux catholiques avec des majorités de 500 et de' 1,150 voix. A d'autres candidats il ne manquait que peu de voix pour être élus. En dehors de Paris, les ralliés enregistrent aussi plusieurs succès notables. € En province, dit VUniverSy la droite républicaine a perdu cinq sièges — encore faudrait-il voir dans quelles conditions — mais elle en gagne onze, qui s'ajoutent à ceux de Paris. Ces nouveaux élus qui ont triomphé des opportunistes ou des radicaux sortants sont: MM. Firinoqui passe, à Soissons avec 1,100 voix de majorité; le vicomte d'Hugues, à Sisteron ; de Wignacourt, à Mézières ; Dumas, à Pamiers ; G. Dufaure, à Saintes ; de Grandmaison, à Saumur ; Sonnery, à Villefranche-sur-Saône ; Brice, à Nancy, avec 2,500 voix de majorité; Loyer, à Lille, avec 2,000 voix de majorité; Dussaussoy, à Boulogne-sur- Mer, et Gautier, à Ruffec. » — Ajoutons qu'un grand nombre de catholiques constitutionnels n'ont été battus, après une pression énorme, que de quelques voix. Tels M. Barrois, échouant dans le Nord avec un écart de 20 voix sur 10,400 votants; M. Prenat, à Givors, distancé par son adversaire de 23 voix seulement sur 17,500 votants; M. Liotard, à Barcelonnette, auquel ne manquent que 80 voix; M. de la Tourette, à Tournon, battu à 300 voix seulement sur 19,000 votants ; M. de Coatpont, à Brest, voyant son adversaire passer à 70 voix de majorité sur 11,500 votants. On pourrait multiplier ces exemples. De tout cela il résulte que les débuts de la «politique de Léon XIII » sur le terrain électoral ne sont nullement faits pour décourager.
Mais en dehors de ces succès et de ces espérances, les élections de 1893 ont assuré, grâce à cette politique, des avantages tangibles et immédiats à la Religion et à la France. D'abord c'en est fait de la néfaste concentration radico-opportuniste qui a fait tant de
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mal à Tune et à Tautre. Du moment que rantîcléricalisme n^était plus le signe de ralliement des républicains, les radicaux, qui vivaient surtout de la guerre à la Religion, devaient tomber, et ils tombèrent avec éclat.
En outre, « il est incontestable, remarquait Le TV;;^^^^, que, dans la politique républicaine comme dans le pays, une grande pacification s'est opérée. Là même où la paix n'est pas faite, Tanimosité a disparu. Sans doute, on n'a rien sacrifié des lois militaire et scolaire, mais il est bien certain que personne ne demande qu'on en fasse des armes de combat, et que, chez les plus fanatiques de part et d'autre, la raison et l'équité ont gagné ce qu'ont perdu le fanatisme et la passion. »
C'est là sans doute la cause principale de l'échec de M, Clemenceau, dont Le Matin parlait en ces termes : « Pour la première fois, depuis que la République est fondée, cet être malfaisant cessera de peser sur nos ass^blées politiques, de détruire tout ce qui était sain et bon, de faire prévaloir les conseils néfastes. La patrie est délivrée de son pire ennemi. > Le Peiù Journal caractérismt ainsi cet échec mémorable : « La fin du clémencisme est le meilleur signe de la vitalité de notre race, le gage le plus certain de sa prospérité et de sa grandeur futures. »
Mais le succès le plus incontestable et le plus tangible de la politique de Léon XIII, c'est qu'elle a assuré pour la présente législature les intérêts vitaux de l'Église en France.
Un monarchiste convaincu mais indépendant, M. Louis Teste, émettait à ce propos les réflexions suivantes dans une correspondance adressée au Journal de Bruxelles, le ii septembre 1893: 4: Il n'y a plus, aujourd'hui, d'illusion à se faire sur la possibilité ou, si vous voulez, sur la proximité d'une restauration orléaniste ou bonapartiste, ou sur la formation d'une majorité parlementaire de catholiques, de conservateurs ou de ralliés. Toutes ces ambitions sont écartées sinon pour toujours, du moins pour longtemps, pour quatre ans et demi au minimum, en suivant le cours régulier des
' Le Pape Léoa XIII. — II. 34
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choses. L'Église se trouve en présence du gouvernement des républicains, qui sont plus forts que jamais ; par conséquent, c'est avec ce gouvernement, et rien qu'avec lui, qu'elle a affaire, qu'elle a à tabler, et ce, non seulement parce que c est son principe et son devoir de reconnaître les pouvoirs établis et de traiter avec eux, comme avec le pouvoir légitime, mais encore parce que, en face dudit gouvernement, il n'y a aucune espérance prochaine raisonnable. Voilà le fait en toute sa brutalité.
« Ce n'est pas sans une certaine impatience que j attends le vote du budget de 1895. Je suis curieux de savoir s'il se trouvera une majorité républicaine, en dehors des ralliés, catholiques, conservateurs, bonapartistes, orléanistes, etc., pour voter le maintien de l'ambassade au Vatican, du budget des cultes et du Concordat. Si cette majorité républicaine se rencontre — et des républicains très anticléricaux m'assurent qu'elle sera énorme,^ Sa Sainteté pourra se féliciter de ce résultat, car, dans les précédentes législatures, le maintien de ces trois assises essentielles de l'Église n'a jamais été voté que grâce à l'appoint des orléanistes, bonapartistes, conservateurs, catholiques, ralliés, etc. Nous avons, jusqu'ici, été nécessaires au maintien de l'Église en France : si l'Église se maintient désormais sans nous et en dehors de nous, c'est qu'il y a quelque chose de changé en France, et quelque chose de considérable, quelque chose de capital. Qu'est-ce que ce quelque chose.»* C'est le commencement, effectif et efficace, de la conversion, en matière des rapports de l'État avec l'Église, de ceux que l'Église a pu et dû si longtemps considérer comme ses adversaires, comme ses ennemis. L'Église est, suivant le mot de l'Evangile, un pécheur d'hommes, /w^^z/t7r hominuni. C'est son principe, son génie et sa force. Et j'en suis grand admirateur ! Mais il est évident que cette pêcherie d'hommes dérange les plans des partis politiques, et comme monarchiste on ne saurait s'en réjouir. Mais le devoir et l'intérêt de l'Église ne sont pas l'intérêt et le devoir des monarchistes. Notre grand tort