CHAPITRE QUARANTIÈME
est de toujours confondre des causes distinctes et souvent contraires. Mais il est hors de doute que si Sa Sainteté réussit à faire maintenir, par une majorité exclusivement républicaine, les trois assises essentielles de T Église en France, elle devra, encore un coup, se féliciter de cette nouveauté, qui aura ce double résultat de la délivrer de la plus grave des préoccupations et de lui permettre de reconquérir la démocratie. Nous autres — je veux dire nos amis, — nous ne sommes pas contents, nous crions contre le clergé, contre le Pape, contre TÉglise, montrant ainsi que nous sommes moins catholiques que nous ne le disions ; mais, comme nous le sommes encore plus que nous ne le croyons, nous ne ferons pas, j'aime à Tespérer, ce que nous avons jusqu'à présent reproché aux républicains. Si donc la majorité républicaine émet le triple vote dont je parle, la situation est claire et nette : Sa Sainteté en fera elle-même la tj^pe de sa politique, la base de l'action de l'Église en notre pays. »
4L La situation claire et nette » que M. Teste espérait voir s'établir, s'est en effet dessinée dès la rentrée des chambres. Le président du conseil, M. Dupuy, déclara au début de la session que le pays s'étant prononcé en faveur d'une politique pratique,il serait inopportun de soulever des questions irritantes ou d'inutiles discussions théoriques. Parmi celles-ci il rangeait la séparation de l'Église et de l'État. Ces déclarations n'eurent pas l'heur de plaire à l'extrême gauche, et bientôt, par suite de la démission des trois ministres radicaux que M. Dupuy avait commis la faute de conserver dans le cabinet, ce dernier fut renversé et remplacé par un ministère d'où était exclu l'élément radical et que présidait M. Casimir- Périer.
Le nouveau président du conseil reprit les déclarations de son prédécesseur, y glissa un mot en faveur de la liberté de conscience et se prononça, comme M. Dupuy, pour le sia^u quo en ce qui concerne les rapports de l'Église et de l'État. Sans doute il ne laissait entrevoir aucune amélioration dans « les lois qui sont déjà le patri-
moine de la République >, mais ce n'est déjà pas un mince succès pour la politique de Léon XIII, que d'avoir provoqué les déclarations explicites de deux présidents du conseil en faveur de l'existence légale de l'organisation religieuse en France.
Car l'enjeu des dernières élections n'était rien moins que l'existence de cette organisation. On se demande ce qui serait arrivé, si les élections de 1893 avaient été faites, comme les précédentes, sur un programme ouvertement anticlérical d'une part, monarchiste et catholique de l'autre. Le ministère se serait trouvé en face d'une majorité anticléricale immense et d'une infime minorité monarchiste, avec laquelle se serait solidarisée l'Église. Or, comme le faisait justement observer M. Teste dans la correspondance citée plus haut, le maintien du concordat n'a jamais été voté qu'avec l'appoint de la minorité conservatrice. Cet appoint n'aurait plus été suffisant à contrebalancer l'influence de la majorité anticléricale. Les conséquences d'une telle situation apparaissent d'elles-mêmes.
C'est donc avec raison que La Liberté, républicaine et libérale, parlait ainsi de Léon XIII au lendemain des élections : € Ce grand politique a apprécié la situation, en face des progrès invincibles de la démocratie moderne, avec une perspicacité et une élévation de vues qui mettront son nom bien haut dans l'histoire de la Papauté. Ce n'est pas à un détail spécial, qu'il a attaché le plus d'importance, mais à l'état général de l'Église dans ses rapports avec la société civile. Il a vu que, si elle persistait dans son opposition et dans sa lutte, elle courait à un désastre. En France, notamment, ce qui était le plus important, c'était l'existence même du Concordat et le maintien du budget des cultes. Il pouvait éclater là-dessus le plus redoutable conflit, et la rupture pouvait se faire à jamais entre l'Église et l'État. C'est pour l'éviter que Léon XIII a inauguré sa politique de conciliation et de ralliement. Or il n'est pas vrai de dire que ses efforts ont été infructueux. Si les questions scolaires sont toujours pendantes, il s'est produit un grand apaisement sur le terrain reli-