CHAPITRE QUARANTIÈME
désormais trop à craindre rémiettement de sa majorité. Il était donc permis d espérer que M. Casimir- Pérîer, qui est, dît-on, un homme de résolution, pourrait gouverner avec la liberté d'esprit propre au véritable homme d'état, et accentuer la modération dans laquelle il avait commencé à s'orienter.
Et en effet il y eut, en mars 1894, un incident réellement sympto-
matique des dispositions de la nation, de la chambre et du ministère.
Nous en empruntons le récit à un article de M. de Marcère dans la
'Nouvelle Revue, article qui, venant d'un homme politique républicain,
est lui-même un signe des temps.
« Depuis le jour où quelqu'un — c'était M. Cavaignac — dit tout haut qu'il était grand temps de changer de système, une opinion s'est établie peu à peu, tendant de plus en plus à s'imposer dans l'État. Déjà M. Dupuy l'avait déclaré, lui aussi, avec une clarté et avec une décision faites pour charmer les hommes qui aiment la probité politique. Hier, — c'était dans la séance du 3 mars dernier, — M. Spuller et après lui M. Casimir- Périer l'ont répété : il faut un esprit nouveau dans la politique.
< C'était à propos d'un arrêté pris par le maire de Saint- Denis, prohibant l'exhibition en public d'emblèmes servant aux cultes. L'occasion, d'ailleurs, importe peu. M. Spuller, interpellé à ce sujet, déclara que « ce n'est pas, à ses yeux, trahir la République que d'exposer franchement devant son pays l'opinion qu'une politique différente de celle qui a prévalu jusqu'à ce jour doit maintenant commencer. » Il avait dit auparavant qu'il importait de faire apparaître qu'il est temps de s'inspirer, dans les questions religieuses, du principe supérieur de la tolérance... un véritable esprit de tolérance éclairée, humaine, supérieure, de tolérance qui a son principe non seulement dans la liberté de l'esprit, mais aussi dans la charité du cœur.:> — « Cet esprit nouveau,c'est l'esprit qui tend,dans une société aussi profondément troublée que celle-ci, à ramener tous les Français autour des idées de bon sens, de justice et de charité qui sont
nécessaires à toute société qui veut vivre. > Et M. Casimir-Périer, avec l'autorité particulière que lui donne sa qualité de président du Conseil» déclarait : < M. le ministre des cultes a dit que, dans la conduite à tenir par TÉtat à Tégard des idées religieuses, une politique nouvelle pouvait être appliquée. Cest aussi mon sentiment. >
« Ce fut un événement. Et pourtant, ce n'était, en réalité, que la constatation officielle d'une situation neuve, mais qui ne datait pas du jour seulement. Aussi, lorsque des voix anonymes et effarées s'écrièrent : « Qu est-ce qui est nouveau ? » un député, M. de Montfort, put-il dire très justement : € Ce qu'il y a de nouveau, c'est d'oser le dire. »
« Voilà l'insolite ! voilà le fait considérable ! Un ministère osant ouvertement se placer à la tête de cette opinion innombrable, blessée, fatiguée et ir'ritée de la politique suivie depuis si longtemps dans les affaires religieuses ! Et ce qui ajoutait au dramatique de cette scène vraiment historique, c'est que, en même temps et du même coup, s'est opérée, en face du pays, la scission entre les républicains sectaires et les autres, ceux qui pensent comme M. Casimir-Périer, qu'il « serait tout à fait puéril, ridicule et indigne de la République » de suivre les anciens errements. M. Brisson s'est fait l'organe des premiers en proposant un ordre du jour ainsi conçu : € La Chambre, persistant dans les principes anti-cléricaux dont s'est toujours inspirée la politique républicaine et qui seuls peuvent préserver les droits de l'État laïque, passe à l'ordre du jour. » Et le lendemain, un des hommes les plus considérables du parti radical déclarait, dans son journal, qu'il ne restait plus rien du parti républicain.
« Et cependant les deux orateurs du gouvernement se sont défendus du soupçon d'abandonner leur place dans les rangs de la République. C'était inutile, car personne ne peut mettre en doute la haute valeur morale d'hommes qui ont montré, dans cette séance, tant de courage, de sincérité et d'honneur. Mais ils ont quelque peu
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dépassé la mesure, lorsqu'ils se sont crus obligés de faire des professions de foi d'allégeance au sujet des lois scolaires et militaires, qui sont, au fond, le vrai champ de bataille de ces luttes religieuses, desquelles ils voudraient, avec tant de raison, se dégager. Cette attitude était accentuée par les termes de Tordre du jour voté : € La Chambre, confiante dans la volonté du gouvernement de maintenir les lois républicaines et de défendre les droits de l'État laïque, passe à Tordre du jour. » Ce texte était aggravé encore par les paroles de son auteur, lorsque, à M. de Mun disant qu'il allait plus loin que les déclarations des ministres, il répondait : « Oui, et très volontairement. > M. Barthou est plein de talent et jeune. Pourquoi, dans des questions aussi douteuses, charger Tavenir de tels engagements ?
€ Les ministres ont cru devoir faire précéder ce vote de déclarations, en apparence étrangères au sujet, mais qui pourtant en étaient le fonds même. Et c'est ce qui a créé ce que M. Goblet a pu appeler, assez justement, Téquivoque de cette journée. € L'homme qui vous parle, a dit M. Spuller, est l'homme qui a secondé, assisté tous les ministres de l'instruction publique dans la préparation des lois que je considère toujours comme nécessaires, comme les lois primordiales de la République, et auxquelles il est impossible de toucher. > M. Casimir-Périer, de son côté : € Lorsque le ministère s'est constitué, il a déclaré qu'il gouvernerait avec toutes les lois qui constituent le patrimoine de la République, et, en prononçant ces paroles, c'était précisément les lois scolaire et militaire que nous avions en vue, car nous entendons les maintenir, et nous ne comprenons pas qu'aucun ministère républicain puisse tenir un autre langage. >
« Ces commentaires, ajoutés au programme, n'altèrent ni sa valeur ni sa portée. Tout au plus, usant envers les ministres de cette charité sociale dont M. Spuller a parlé, non sans onction, ni sans grandeur, tout au plus pourrait-on dire, que s'ils ont cru nécessaire
de les formuler, c'était pour faire passer le programme luî-même, auprès d'une majorité qui n a pas paru laccepter tout d'abord avec les dispositions que réclame \ esprit nouveau. Mais cet esprit reste. Il est bien celui qui animera un gouvernement d'honnêtes gens qui ne sont pas hommes à revenir sur leur parole. C'a été une grande joie de les entendre ; pour tous ceux qui attendaient avec anxiété l'heure où la République sortirait enfin de la mauvaise voie dans laquelle on l'avait engagée.
4[ Voilà la première étape franchie vers son entière émancipation. L'opinion publique, qui l'a puissamment aidée dans cette circonstance, la poussera plus loin encore dans cette voie. Et, dès à présent, il est permis de penser que les idées émises au sujet des lois scolaire et militaire ont aussi fait leur temps...
« N'est-il pas étrange d'abord d'entendre dire que, sous un régime républicain, il y a des lois intangibles } Oublie-t-on que les lois sont faites par des majorités qui passent, se succèdent et peuvent ne pas se ressembler. Si des majorités nouvelles renversent, par exemple, la loi scolaire ou la modifient, dira-t-on que la République est détruite avec elle ?
< C'est une idée singulière et dangereuse que d'associer le sort d'un régime politique à celui d'une loi : tellement singulière qu'il faut en chercher la raison. Et cette raison, je la retrouve dans deux erreurs du parti républicain, j'entends de celui qui depuis quinze ans a régné. Il a une fausse conception de ce que doit être l'État ; et, en second lieu, il a eu la pensée de faire servir l'État à substituer aux croyances religieuses du pays une opinion philosophique, à lui propre ; de sorte que, combinant ces deux erreurs et les fortifiant l'une par l'autre, il a entrepris et poursuivi le dessein d'être maître de l'État, et d'un État particulier qui serait l'État laïque . . .
« Ce n'est pas calomnier les maîtres de cette école politique que de dire qu'ils ont eu l'idée de déchristianiser le pays ; car ce dessein,
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ils Tont avoué hautement. Ils ont trouvé beaucoup de coopérateurs inconscients parmi les hommes de bonne volonté qui avaient l'intention de pratiquer ce qu'ils appelaient la neutralité. Mais le résultat, sinon le but, devait être le même. Et déjà, à ce point de vue, les républicains, qui croient être les vrais interprètes de l'idée républicaine, se trompent étrangement. La république, pas plus qu'un autre régime politique, n'a aucun titre à imposer un culte ni une opinion philosophique quelconque à la nation. >
Ces réflexions sont en général frappantes de justesse. Elles montrent à la fois le grand résultat acquis, ainsi que les obscurités et les incertitudes qui enveloppent encore la situation actuelle et obligent les catholiques à se tenir sur une réserve non exempte de bienveillance à l'égard de ceux qui, en face des radicaux et des socialistes, ont eu le rare courage de proclamer la nécessité d'un esprit nouveau, tout en se posant encore en défenseurs des lois inspirées par l'esprit ancien. Mais cet esprit nouveau quel est-il ? sinon celui que Léon XIII, avec un tact merveilleux, avait senti s'agiter dans les couches profondes de la nation, parmi ces € Français honnêtes et sensés», qui bien qu'éloignés du catholicisme, n'ont cependant contre lui aucune hostilité sectaire ? Cet esprit on en avait violemment nié l'existence, et voilà qu'il apparaît sur les hauts sommets, au grand soleil de la politique gouvernementale! Quelle justification des enseignements de Léon XIII! Sans doute ce n'est pas encore la délivrance pour l'Église et les catholiques, mais c'est déjà la vue claire de la voie qui y mène.
Mais l'esprit nouveau et l'esprit ancien se livrèrent d'étranges combats au sein du ministère Casimir-Périer. Ce cabinet, qui paraissait destiné à une plus longue vie, ne tarda guère à s'écrouler avec fracas; et il ne quitta pas la scène politique sans avoir racheté, vis à vis des radicaux, ses déclarations pacifiantes du début, par la suspension de traitement imposée à l'archevêque de Lyon, Mgr Coullié, à propos de la loi sur la comptabilité des fabriques, et par son
attitude rogue et cassante envers le St-Siège, à propos d'une circulaire sur le même sujet, adressée par le nonce apostolique aux évêques de France. Ces soubresauts sont la conséquence inévitable de la composition et des dispositions incertaines et mobiles de la chambre actuelle. La déclaration de M. Spuller sur l'esprtt nouveau n'en est pas moins à inscrire comme un succès à l'actif de la poli-
tique de Léon XI 1 1. L'esprit public, c'est évident, a subi l'influence de cette politique. Les gouvernants s'en rendent compte et se trouvent quelque peu désorientés, ballottés qu'ils sont entre cette poussée pacifique et profonde, et les excitations d'un radicalisme qui a du plomb dans l'aile et qui, le sentant, n'en est que plus agité et plus furieux.
Pour assurer toujours davantage les résultats acquis, pour en