CHAPITRE QUARANTK-ET-UNIÈME
Cependant la Commune Observance voyait ses monastères détruits dans presque toutes les nations, et ses générations de moines éteintes. En 1892,11 ne restait en Italie que six abbayes, dont une seule conservait le nombre de religieux suffisant pour former une communauté régulière : la Belgique en comptait deux et r Autriche- Hongrie quatorze.
La Réforme de la Trappe, au contraire, comptait trois mille religieux ou convers, distribués dans cinquante-quatre monastères qui appartiennent aux trois congrégations de laMeilleraie,de Septfons et de Westmalle. Les deux premières avaient leur chef en France et la troisième en Belgique. Les observances primitives de Cîteaux, dans leurs points principaux : office divin, jeûnes, abstinences, silence, travail manuel, étaient suivies dans tous les monastères. Mais dans le détail des exercices, il y avait quelques différences entre les diverses congrégations. Elles reconnaissaient toutes pour supérieur le président général de la Commune Observance, bien qu*il n'exerçât sur elles aucune juridiction.
Léon XIII vit sans peine tout ce que TÉglise pouvait espérer de cette famille religieuse si nombreuse, si active, qui unissait même, dans les contrées étrangères, l'apostolat à la vie contemplative. Il comprit combien il importait de lui donner une organisation forte, appropriée aux circonstances actuelles, et, dans ce but, il convoqua tous les abbés et supérieurs des monastères de la Trappe à tenir un chapitre général à Rome sous la présidence de leur cardinal protecteur.
Le désir du Saint- Père était que les trois congrégations de la Trappe se réunissent pour former Tordre de Cîteaux réformé, ayant son général à Rome ; que Ton organisât les études en envoyant au centre de la catholicité Télite des jeunes religieux, et que Ion adoptât une observance uniforme avec les modifications que les temps actuels exigent.
Le chapitre général s'ouvrit à Rome au séminaire français le
2 octobre 1892, sons la présidence du cardinal Mazzella, délégué à cet effet par le cardinal Monaco la Valetta.
Les Pères assemblés répondirent en tout aux désirs du Souverain- Pontife, et le Révérend Père Dom Sébastien Wyart, abbé de Septfons, ancien vicaire général d'une des congrégations de France, fut élu général. Ce religieux, homme de grand mérite et digne en tous points de gouverner un ordre qui se distingue par sa régularité et son austérité, avait, comme labbé-primat des bénédictins, fait l'apprentissage de l'obéissance d'abord et ensuite du commandement, dans la noble phalange des zouaves pontificaux. Enrôlé l'un des premiers, et blessé grièvement à Castelfidardo(i86o), il n'avait quitté le service du Pape qu'après la prise de Rome en 1870. Il était alors capitaine.
Les principales décisions du chapitre général furent approuvées par le bref Pastoralis muneris du 15 mars 1893, dans lequel Léon XIII loue le zèle, l'esprit d'observance, de concorde, de sagesse et d'abnégnation dont firent preuve les vénérables religieux assemblés. Il déclara que ce chapitre serait d'une grande importance dans l'histoire de l'ordre, et prit, en vertu de son autorité apostolique, les mesures nécessaires pour que les résolutions du chapitre entrassent immédiatement en viofueur.
Le nouvel ordre étant pour ainsi dire la résurrection de Cîteaux, porte le nom à! Ordre des Cisterciens réformés de Notre-Dame de la Trappe, Il comprend toutes les congrégations de Trappistes, sauf la petite congrégation italienne de Casamari, qui, après avoir envoyé au chapitre général les supérieurs de ses trois monastères, refusa de faire partie de l'ordre.
Les religieux présents au chapitre avaient manifesté le désir que l'ordre désormais unifié ne portât plus la dénomination de Trappe. Le Saint-Siège ne crut pas devoir accéder à cette demande, pour des raisons très remarquables, exposées dans une communication de la congrégation des Évêques et Réguliers au Père abbé général des Trappistes, en date du 21 décembre 1892,
GHAPITBE QUARANTE-ET-UNifeME.
La congrégation fit observer que, sans parler de l'usage con-
sacré par les décrets antérieurs du Saint-Siège, la suppression du nom de Trappe aurait pu faire croire à quelques-uns que le
Saînt-Siège avait supprimé rordre lui-même, à cause de sa sévérité prétenduement intolérable. Au contraire, € ce mot de Trappe étant devenu synonyme de grande rigueur, il est utile qu'à une époque si adonnée à la mollesse et à la licence des mœurs, ce nom continue à résonner aux oreilles des fidèles, et que ce titre même prouve qu'un tel genre de vie est approuvé par le Saint-Siège. >
Cette idée fut développée par le Saint- Père lui-même à un point de vue particulièrement approprié aux préoccupations du jour, dans l'audience accordée aux membres du chapitre général des Trappistes le 14 octobre 1892. « Beaucoup d'entre vous, disait Léon XIII, voire même la plus grande partie, vous appartenez à la France. Oh ! combien de dommages n'ont pas causés au peuple français les principes révolutionnaires du siècle passé ! Depuis que ces principes se sont malheureusement répandus et infiltrés dans les masses, combien de cœurs n'ont-ils pas corrompus ! Combien de multitudes ont-ils rendues malheureuses, en les séduisant par de fallacieuses promesses et en les éloignant des consolations de la religion! Eh bien, contre un si grand malheur vous pouvez, vous aussi, déployer la plus salutaire influence. Votre Règle, de préférence aux hautes études, vous appelle à une vie saintement laborieuse qui vous met en contact immédiat avec le peuple et les classes ouvrières. Moralisez donc ces classes, ramenez-les au droit chemin en leur donnant l'exemple d'une vie austère, qui s'ennoblit au milieu du travail par l'exercice continuel des vertus chrétiennes. Que ceci soit dit pour tous, même pour ceux qui ne sont pas Français. Aucun peuple n'est préservé des maximes de corruption qui découlent de ces funestes principes. Partout conséquemment on sent le besoin de rappeler à une vie honnête et chrétienne les fils du peuple et du travail. »
La pensée maîtresse qui guida Léon XIII dans ses efforts pour l'unification de l'ordre des Trappistes, aussi bien que dans son action générale sur Içs divers prdres religieux, est clairement