‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 3 sur 255 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

humain se trouva divisé en deux parties : des esclaves vaincus sous des maîtres vainqueurs. > Après cette énergique description de l'esclavage et de son origine, Léon XIII montre cette plaie régnant et s'étendant chez les peuples anciens, même les plus civilisés, et y réduisant à l'état de choses les esclaves privés de tout droit, même du droit de vivre, € Les maîtres purent échanger, vendre, léguer, frapper, tuer les esclaves : ils le purent impunément et à la lumière du jour. > Philosophes et juristes païens cherchèrent à se persuader que la servitude était une chose nécessaire : ils voyaient dans les esclaves un être matériellement et moralement inférieur à l'homme libre, un instrument aveugle et inconscient, entièrement soumis à la volonté du maître. Inhumanité et iniquité monstrueuses, qui tendent à légitimer les oppressions les plus barbares ! Le Pape fait ensuite un tableau saisissant des crimes et des maux qui découlèrent de cet état de choses : haine dans le cœur des esclaves, soupçons et crainte chez les maîtres, de toutes parts révoltes, supplices, combats et massacres.

Enfin au sein de cet abîme d'abjection, vint à luire « une admirable lumière du Ciel, et la grâce du Rédempteur se répandit avec profusion sur le genre humain tout entier. Par elle les esclaves furent arrachés à la servitude, et tous les hommes sans exception furent appelés et conduits du terrible esclavage du péché à la sublime dignité d'enfants de Dieu. > Les Apôtres prêchèrent cette sainte égalité issue du baptême, et saint Paul ne cesse de rappeler aux Chrétiens i^quilfiyaplus ni Juifs, ni Grecs, ni esclaves, ni personnes libres^ ni hommes, ni femmes, car tous sont un dans le Christ Jésus > (Gai., III, 27, 28). Ces doctrines, comme des semences divines, < se développèrent et fleurirent pour la félicité publique, quand, par l'action persévérante de l'Église, la société 'civile se trouva renouvelée et formée à la ressemblance d'une famille, chrétienne et libre. 1>

Léon XIII décrit la manière de procéder de l'Église dans cette oeuvre de civilisation. Elle appela d'abord l'attention des chrétiens

sur la communion d'homme à homme, de nation à nation qui existe dans le Christ, nouvel Adam, et qui donne à tous, non seulement une même origine naturelle, mais encore une origine et une fin surnaturelle uniques, d'une unité d'adoption divine, de rédemption, de grâces, de sacrements et de salut. Appuyée sur ce fondement, l'Église chercha, comme une bonne mère, à adoucir la condition servile, en définissant suivant la doctrine apostolique les droits et les devoirs des maîtres et des esclaves. A ces derniers fut recommandée la soumission, même envers des maîtres durs, soumission facilitée par l'espoir de la récompense céleste due pour toute bonne action aussi bien à l'esclave qu'au maître, et ennoblie par son mobile, qui n'était plus la crainte ou l'intérêt, mais la conscience du devoir vis-à-vis d'une autorité qui, comme toute puissance, dérive de Dieu. Les maîtres de leur côté furent avertis d'avoir à traiter leurs esclaves avec douceur, sachant, comme le dit saint Paul, que le vrai maître des uns et des autres est au ciel et quil fi y a auprès de lui nulle acception cU personne (Ephes., VI, 9). L'esclave, affranchi de Dieu, oe doit pas déplorer son sort ; le maître, esclave du Christ, ne doit pas s'enorgueillir ni commander avec dureté (I Cor., vu, 22), mais honorer dans l'esclave la dignité humaine et la dignité surnaturelle qui le rend son égal devant Dieu. Les recommandations de saint Paul àOnésime en faveur de Philémon,son esclave fugitif, montrent comment il entendait l'application de ces doctrines si favorables au bon ordre de la société domestique. Recevez-le, lui écrit-il, comme mes entrailles, non comme un esclave, mais en frère très aim4 et selon la chair et dans le Seigneur. S il vous a nui en quelque chose ou quil soit votre débiteur, imputes-le-moi {Phil, 12, 18).

Autant donc la manière d'agir des païens vis-à-vis des esclaves était cruelle et coupable, autant celle des chrétiens était clémente et juste. L'honneur d'un tel changement est dû à l'Église : cependant € elle ne voulut pas procéder à l'affranchissement des esclaves avec une hâte qui eût été préjudiciable aux esclaves eux-mêmes et à

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la chose publique. > Ses efforts tendaient d'abord à former les âmes des esclaves aux mœurs chrétiennes, et à les détourner de l'esprit de sédition. Pour les consoler des misères de leur condition terrestre, elle tourna, par sa divine vertu, leurs regards vers le ciel et éleva leurs âmes à une grandeur surhumaine. Ces esclaves, si patients et si soumis, obéissaient en tout ce qui n'était pas con« traire aux lois de Dieu. Voulait-on exiger d'eux ce que Dieu défend, ils supportaient les plus cruels supplices avec sérénité, mais jamais on ne put les accuser de conjurations ou de séditions.

Quand la paix fut donnée à TÉglise, ses docteurs, sans contester aux mattres le droit aux services de leurs esclaves, s'opposèrent énergiquement aux monstrueuses cruautés que les païens trouvaient légitimes. Aussi saint Jean Chrysostome put-il affirmer que la servitude, dans l'ancien sens du mot, n'existait plus de son temps. Parmi les Latins, saint Ambroise se distingue par la précision avec laquelle il établit ce que la loi chrétienne demande des mattres et des esclaves. La pratique répondait à ces préceptes. « Pour nous chrétiens, dit Lactance, les esclaves ne sont pas esclaves, nous les disons nos frères en esprit et nous les traitons comme tels, et comme serviteurs de Dieu au même titre que nous-mêmes > (Divin. Instit,^ 1. V, c. i6).

L'Église cherchait toutes les occasions de faire libérer les esclaves et ses exhortations étaient écoutées : saint Jérôme nous l'atteste. Au dire de Salvien, bien des familles, même peu aisées, procédaient à l'affranchissement de leurs esclaves. Saint Clément loue l'admirable exemple donné par des chrétiens qui se réduisaient euxmêmes en servitude pour libérer des esclaves. L'affranchissement avait lieu dans les églises. Dans leur testament, les chrétiens se plaisaient, suivant le conseil de l'Église, à prescrire à leurs héritiers comme une œuvre très méritoire la libération de leurs esclaves € pour l'amour de Dieu, pour le remède ou la merci de leur âme. » Une foule de saints personnages, à la suite de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Hilaire, de saint Éloi, vendirent les vases

sacrés et les trésors des églises pour en consacrer le prix au rachat des esclaves. Les Papes n'ont jamais perdu de vue cette partie du troupeau qui leur est confié. Saint Grégoire le Grand déclare libres les esclaves qui veulent embrasser Tétat religieux. Adrien I" revendique pour eux la liberté du mariage. Innocent III fonde Tordre de la Très-Sainte-Trinité pour la libération des captifs tombés aux mains des Turcs. Honorius III et Grégoire IX approuvent l'ordre de la Merci, créé dans le même but par saint Pierre Nolasque, et dont les religieux doivent, s'il est nécessaire, se livrer eux-mêmes pour racheter les captifs. Grégoire IX interdit d'échanger les serfs des églises et exhorte les chrétiens à libérer leurs esclaves en expiation de leurs péchés. Longue serait Ténumération des bienfaits de l'Église à l'endroit des esclaves. Elle les défend par des peines sévères contre les sévices de leurs maîtres, et ouvre les églises comme un inviolable asile aux victimes de mattres inhumains. Elle reçoit les affranchis sous sa protection, et interdit de réduire par fraude un homme libre en servitude. Elle favorise autant que possible l'affranchissement des serfs appartenant à l'Église, en prescrivant aux évêques de libérer ceux qui se distingueraient pendant quelque temps par leur bonne conduite. A l'Église aussi sont dus les adoucissements introduits dans les lois civiles, notamment les mesures proposées par saint Grégoire le Grand, et les dispositions prises conformément à celles-ci par Charlemagne dans ses capitulaires. ^ En un mot, les monuments, les lois, les institutions attestent magnifiquement, au cours de tous les âges, la suprême charité de l'Église envers les esclaves, dont elle améliora toujours de tout son pouvoir la malheureuse condition. >

A la fin du XV<^ siècle la servitude, presque éteinte chez les chrétiens, menaça de revivre et de s'étendre par le fait des Européens dans les pays récemment découverts en Afrique, en Asie et en Amérique. Pour arriver à vaincre un sol ingrat, pour exploiter des mines qui exigeaient des travailleurs robustes, € on eut recours à

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