CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
à maintenir les ouvriers dans le devoir, à assurer contre la rapine les légitimes propriétés et, tout en respectant les immunités des grèves même gênantes, à ne pas laisser le champ libre à celles qui s annoncent elles-mêmes comme des complots contre la sécurité publique. Enfin, il, reste dans les thèses de principe, se gardant d'une immixtion risquée ou tyrannique dans les faits pratiques. >
M. Emile OUivier émet enfin les très justes réflexions que voici :
€ Les politiciens eux-mêmes, détournés un instant de leurs compétitions, ont été remués par ce langage de sage et d'apôtre, de politique et de pontife, où Ton retrouve la beauté de ce qui descend de haut, et ils l'ont admiré. Vraiment, ont-ils dit, cet auguste vieillard a prononcé des paroles profondes. Il a compris de quel côté roulait le temps, et il s'est mis dans le courant. Jusque-là l'Église avait été dans le camp des riches, elle passe dans celui des pauvres. La tactique est d'une habileté supérieure.
f Léon XIII ne mérite pas cet éloge, où se mêle quelque ironie et surtout beaucoup de défiance. On ne le lui aurait pas adressé si l'on eût mieux connu la politique de l'Église.
< L'Église, dépositaire dans ses trésors doctrinaux d'un ensemble de croyances, ne les étale pas toujours à la même heure, avec une insistance égale ; elle s'attache plus particulièrement à celle qui répond aux nécessités intellectuelles et morales de l'heure présente. Pelage conteste-t-il la souveraineté du gouvernement divin, les docteurs et les pontifes expliquent et définissent la doctrine de la grâce. Luther, Calvin, Jansenius, Baïus, nient-ils la liberté de la volonté humaine, ils défendent et définissent le libre arbitre. Aujourd'hui le problème de la pauvreté et de la richesse est devenu l'objet de la préoccupation générale ; le Pape expose la doctrine catholique sur les rapports de la pauvreté et de la richesse. Où est la tactique ? où est le stratagème.
€ Il n'est pas nécessaire que l'Église change de camp pour se
retrouver avec les pauvres. Quand n'a-t-elle pas été avec eux ? Quand a-t-elle cessé d'étendre sur eux toutes grandes ou\^rtes ses aîles maternelles ? Les pauvres ont toujours été ses enfants de prédilection. Où, quand ont-ils eu des serviteurs tels que François d'Assise et Vincent de Paul ? Quelle terre ne porte le témoignage de Tinépuîsable fécondité de l'action charitable de l'Église ? Tant pis pour vous si vous ne l'avez pas vue jusqu'à présent où elle n'a cessé de se tenir. >
Si l'impression causée par l'encyclique dans le monde non-catholique et politique fut considérable, que dirons-nous de celle qu'elle causa parmi les catholiques militants?... Il sembla qu'une parole était tombée du Ciel pour désigner la voie du salut, et y entraîner irrésistiblement les masses. Mais quelle consolation et quelle récompense pour les ouvriers de la première heure, pour ceux qui, depuis des années, suivaient le chemin que Léon XIII indiquait maintenant à tous. Ils sentirent que désormais leurs efforts ne seraient plus isolés, et que la voix du Pape, écho de la voix de Dieu, ne reviendrait pas vide à son auteur, mais, pénétrant toutes les classes de la société, y opérerait dans le Christ les transformations et les restaurations nécessaires au salut de la société : Su erit verbum meum quod egredietur de ore meo : non revertetur ad me vacuum^ sed f octet guaecumque volui et prosperabitur in his ad quae misi illud.
(Is. LV, II.)
Partout se prépara la grande mobilisation des forces sociales catholiques, pour prévenir les luttes suprêmes par de sages mesures de défense sociale, et, au besoin, pour les affronter avec chance de succès dans les conflagrations devenues inévitables.
La Belgique, placée au véritable centre de la lutte, entre les influences du socialisme doctrinal des Allemands, et celles de l'exubérant propagandisme des Français, comprit qu'elle occupait une position stratégique importante sur le champ de bataille où se déci-