CHAPITRE VINGT-SEPTIÈMK
L'Église a toujours rappelé plus volontiers aux chrétiens leurs devoirs que leurs droits. En prêchant au riche le devoir de la charité, au pauvre celui de la patience, à tous deux, celui de la justice, elle obtient le rétablissement de l'ordre plus sûrement et plus doucement que les agitateurs, dont Tunique souci est d'exalter outre mesure le sentiment plus ou moins raisonné du droit. Les enseignements de Léon XIII sont animés à un haut degré par cet esprit du devoir qui est l'esprit propre du christianisme. S'il importe que les diverses classes sociales s'en pénètrent profondément, ceux qui exercent sur elles une influence, à quelque titre que ce soit, ont à plus forte raison l'obligation d'être, dans leurs paroles et dans leurs exemples, les hommes du devoir, en même temps et plus encore que les hommes du droit.
La question sociale est d'ailleurs une question essentiellement complexe que les enseignements de Léon XIII embrassent dans son intégrité. En les étudiant et en les suivant, tous, patrons et ouvriers, trouveront la note juste et se formeront une conviction et. une règle de conduite droite et salutaire.
Les paroles adressées par Léon XIII au pèlerinage des ouvriers français le 19 Décembre 1 891, doivent d'ailleurs être l'objet d'une méditation spéciale pour les catholiques trop tentés de se laisser entraîner à des discussions plus théoriques que pratiques :
« Que partout donc, disait le Saint- Père, on agisse et sans plus consommer un temps précieux en de stériles discussions, qu'on réalise dans les faits ce qui dans les principes ne saurait plus être l'objet d'une controverse. S'il existe encore, quant à l'application, comme c'est inévitable dans des problèmes aussi complexes, des côtés obscurs et des points douteux, il convient de laisser au temps et à l'expérience de les éclaircir. >
Dans ce même discours Léon XIII touchait avec grand tact divers points qui fournissent souvent matière aux discussions des catholiques. Voici ses paroles :
« Nous avons dit, qu'il fallait tenir pour certain que la question ouvrière et sociale ne trouvera jamais sa solution vraie et pratique dans les lois civiles même les meilleures. Cette solution est, de sa
nature, liée aux préceptes de la parfaite justice, qui réclame que le salaire réponde adéquatement au travail. — Elle est encore,par conséquent, du ressort de la conscience et entraîne surtout une responsabilité devant Dieu. Or la législation humaine, ne visant que les actes extérieurs de l'homme dans ses rapports sociaux, ne saurait s'étendre à la direction des consciences. — De plus cette question réclame le concours de la charité, qui va au delà de la justice et rappelle la commune dignité de la nature humaine, relevée encore par la rédemption du Fils de Dieu. Or la religion seule, avec ses dogmes révélés et ses préceptes divins, possède le droit d'imposer aux consciences la justice dans sa perfection et les lois de la charité avec tous ses dévoûments ; et l'Église est l'organe et l'interprète autorisé de ces préceptes et de ces dogmes. C'est, dès lors, dans l'action de l'Église, combinée avec les ressources et les efforts des pouvoirs publics et de la sagesse humaine, qu'il faut chercher la solution de tout problème social. >
Plus dangereuses à certains égards que les tendances signalées ci-dessus, sont certaines idées sur la nature de la propriété, que l'on trouve énoncées plus ou moins clairement par quelques orateurs et écrivains d'ailleurs bien intentionnés. Il est tel d'entre eux qui, contrairement au texte formel de l'encyclique, refuse de voir dans la propriété un droit naturel, pour n'y reconnaître qu'une disposition du droit des gens ou du droit positif. Tel autre ramène le fondement du droit de propriété à une fonction sociale, au lieu de fonder ce droit, avec l'encyclique et les scholastiques, sur une relation de cause à effet. De là l'on déduit la conséquence erronée que le droit s'écroule quand la fonction sociale vient à être mal remplie, quand, par exemple, le riche abuse de ses richesses ou refuse de