CHAPITRE YINGT-SKPTIÈME
si son bénéfice est insuffisant à sa propre sustentation, dans ces cas et d'autres semblables, il pourra sans injustice donner à l'ouvrier un salaire inadéquat.
Telle est la doctrine de l'éminent auteur de la consultation romaine sur le salaire.
La deuxième réponse citée ci-dessus n'a pas entièrement fait cesser les divergences d'appréciations entre catholiques. Le cardinal Zigliara a-t-il entendu se prononcer contre ce que Ton appelle le salaire familial ^ ou bien dans sa réponse a-t-il considéré l'ouvrier dans des conditions normales de personne et de famille, et a-t-il simplement déclaré que le salaire, tout en devant être suffisant à l'entretien de l'ouvrier et de sa famille telle qu'elle existe dans les
I. Nous appelons familial le salaire du père de famille quand il suffit à l'entretien de la famille, soit seul, soit joint aux autres ressources que peut posséder la famille dans telle classe d'ouvriers et par suite d'un travail modéré de la mère et des enfants ou de toute autre façon. Le critérium de la suffisance du salaire étant le besoin, il convient notamment de porter en déduction du salaire familial ce que possède communément l'ouvrier dans certaines régions comme locataire, petit propriétaire, etc., ainsi que les ressources qu'il retire normalement d'institutions organisées en sa faveur et en celle de sa famille. On ne peut en effet commencer à parler d'équivalence entre le salaire et le besoin que là où de fait le besoin commence à exister. En dehors de cette limite, la liberté pour le patron et l'ouvrier < de faire tant et de telles conventions qu'il leur plaira > demeure entière. Cette considération doit engager à ne pas déterminer à la légère, surtout devant un auditoire ouvrier, ce que la justice peut exiger des patrons dans les cas particuliers, et à ne pas reprocher trop facilement aux patrons généreux de faire la charité avant d'avoir satisfait aux obligations de justice.
M. Léon Harmel s'est expliqué avec infiniment de prudence sur ce sujet, dans une lettre adressée à la Croix le 23 octobre 1893, et dans un discours prononcé au congrès catholique de Lille au mois de novembre suivant :
C N'attendez pas de moi, écrivait-il à la Croix^ que je vous parle de justice conmiutative oa générale, de charité et d'obligation stricte. Tout cela est du ressort des théologiens, et il m'est avis que parler de ces questions théologiques aux patrons, — et, ajouterons-nous, à plus forte raison aux ouvriers — serait leur embrouiller l'intelligence et entraver l'action pratique, la seule désirable. Car pour nous, industriels, nous avons besoin de connaître DOS devoirs et de les accomplir, sans trop nous inquiéter de quel chapitre ils ressortent >
Puis, après avoir déclaré que le salaire doit être familial, il distingue les divers éléments qui composent ce salaire et expose ce que l'on a fait au Val des Bois pour arriver au résultat désiré.
Voici d'abord le salaire proprement dit : < Le salaire se compose tout d'abord de la somme d'argent versée à l'ouvrier pour son travail, soit à la tâche, soit à la journée. >
Mais la désorganisation économique actuelle, la concurrence déloyale, en un mot, < la situation de l'industrie rendant difficile, en certains cas, le salaire suffisant, nous
conditions ordinaires, ne devait pas varier selon le nombre grand ou petit des enfants ? Telle est la question qui a fourni matière à de nouvelles discussions. Sans nous mêler à celles-ci, nous dirons que le P. Eschbach, supérieur du séminaire français à Rome, a soutenu la deuxième interprétation avec Tautorité qui s'attache à son nom et à sa position. S'il nous est permis d'exprimer ici une opinion personnelle, nous admettons quant à nous que le salaire appelé familial est conforme à la justice et s'établit d'ailleurs par l'estimation commune (sauf perturbation de l'ordre de la justice par une oppression injuste de l'ouvrier ou par un état économique anormal plus forts que la volonté des patrons et des ouvriers), aussitôt que les conditions vitales de l'industrie le permettent. En admettant la
avons compris qu'il en résultait, pour nous patrons, un devoir étroit et absolu de favoriser de toutes nos forces les organisations qui rendent plus productif l'argent que nous avons versé, > à savoir les coopératives, l'accord avec les fournisseurs pour la livraison des marchandises à prix réduits, etc. Puis il faut développer la science de l'emploi de l'argent, surtout par l'établissement dans les écoles libres de ces classes ménagères dont l'abbé Temmerman s'est fait en Belgique le zélé propagateur. M. Harmel ajoute en note : < La Belgique nous montre l'exemple. La reine est présidente d'un comité qui donne partout une grande impulsion aux écoles ménagères. >
Enfin l'éminent industriel et sociologue expose la nécessité et le mécanisme des réserves établies au Val des Bois au point de vue familial, corporatif et patronal. Familial: caisses d'épargnes scolaires, dots pour jeunes filles, capitalisation jusqu'à 50 ans du bénéfice des institutions économiques. Patronat: caisse de famille alimentée par les patrons et fournissant un supplément régulier de salaire selon le nombre des membres de la famille ouvrière. Corporatif : Constitution d'un patrimoine corporatif.
M. Harmel considère ces diverses institutions comme faisant en quelque sorte partie du salaire. Rien n'empêcherait cependant de regarder théologiquement bon nombre d'entre elles conune émanant de la charité et de considérer le seul salaire proprement dit comme émanant de la justice. Selon cette manière de voir, la charité ayant pris les devants et assuré, d'une façon stable, l'ouvrier contre plusieurs des nécessités les plus urgentes de la vie, elle assurerait du même coup la liberté du contrat de salaire proprement dit et par conséquent la validité d'une convention qui, à la considérer en elle-même, ne fournirait pas le salaire familial. Dans cette hypothèse, ce serait fort à tort qu'on ferait peu de cas de la charité du patron, sous prétexte qu'il donne à l'ouvrier un salaire insuffisant.
Que si l'on considère ces institutions comme émanées de la justice commutative (ce qui est difficile au moins pour quelques-unes d'entre elles), il ne faut envisager le salaire proprement dit que comme une partie du salaire total. Si l'on fait abstraction de ces considérations il est facile de récriminer, même contre une organisation semblable à celle du Val des Bois.