‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 48 sur 255 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

légitimité du salaire familial, nous sommes d'accord avec nombre d'économistes, même hétérodoxes ^ Au reste cette doctrine nous parait découler directement de Tencyclique Rerum Novarum. En effet, d'après l'encyclique, la personne humaine reçoit dans la famille comme une sorte d'extension, et c'est au chef de famille à pourvoir au bien de ses enfants, qui sont comme « un prolongement de sa personne >. De plus l'encyclique revendique hautement pour la femme le droit à l'accomplissement de sa mission toute domestique, et pour les enfants l'exemption d'un travail au-dessus de leurs forces, d'où il suit que le travail des femmes et des enfants ne peut contribuer que dans une faible proportion au gain d'un salaire suffisant à l'entretien de la famille. Cela posé, si l'on applique au travail de la famille en général le raisonnement de Léon XIII sur le travail de l'individu, on trouve que ce travail familial est personnel (c'est-à-dire, dans le cas présent, propre à cet être moral qui est la famille) et nécessaire comme celui de l'individu, et que la justice naturelle demande qu'il soit récompensé par un salaire suffisant à faire subsister la famille. Mais, d'après ce qui vient d'être dit, dans le travail familial, la part de la femme et des enfants n'est qu'accessoire. C'est donc principalement, et souvent même uniquement, au père qu'est dû le salaire familial. Que si l'on voulait contester l'assimilation de la famille à l'individu, nous répondrions que la famille, entité primordiale et nécessaire dans la société, a droit à

I. Analysant dans la Réforme sociale (}V janvier 1893) les résultats de l'enquête du departmeni oflahor de Washington sur Tétat social du travail en Europe et en Amérique, enquête à laquelle il avait pris lui-même une grande part, M. £. R. L. Gould examine si les données obtenues jusqu'à présent < satisfont aux exigences d'une conception sociale modérée > et il émet cette maxime : ^ Un élément essentiel d'une telle conception c'est que les gains du mari suffisent à eux seuls à l'entretien de la famille. > Il poursuit ainsi : € C'est dans les États-Unis seulement et dans les seules industries du fer en barre et de l'acier que l'ouvrier marié est capable, sans recevoir aucun secours étranger, d'entretenir sa famille, et encore, en ces deux cas, la marge est-elle si petite qu'il n'y a vraiment pas de quoi crier merveille. > Remarquons, en passant, comment des économistes dégagés de toute préoccupation religieuse, arrivent ainsi à confirmer les enseignements de Léon XIII sur la € misère imméritée > de la classe ouvrière, en certains pays, et sur la nécessité d'une réforme dans l'état social actuel

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Texistence au même titre que Tindividu et que par conséquent le fondement de Texigence du salaire suffisant est identique dans les deux cas. Il nous semble donc établi que la doctrine du salaire familial découle directement de Tencyclique Rerum Navarum.

Quant à la consultation du cardinal Zigliara, elle nous parait pour le moins aussi susceptible d'une interprétation contraire à cette doctrine, que de l'interprétation conforme qu'y donne le Père Eschbach.

Nous terminerons ce chapitre en empruntant à un journal peu suspect de partialité pour le Saint-Siège, des considérations remarquables sur un document pontifical que nous ne pouvions omettre de mentionner ici. Les appréciations que contient cette correspondance méritent surtout l'attention, en raison du lieu peu orthodoxe oïl elles ont paru.

«Le mois dernier, écrivait en septembre 1893, ^^ Journal des Débats, le Souverain Pontife a envoyé au docteur Gaspard Decurtins, conseiller national suisse, démocrate ultramontain, une lettre importante. La presse religieuse à peu près seule s'en est occupée. Je sais de source sûre qu'au Vatican on attache beaucoup de prix à cette lettre, qu elle a été longuement et savamment préparée : elle requiert donc l'attention du public laïque. Il n'en est pas de la curie comme de nos gouvernements modernes, souvent forcés de rompre le silence, lorsqu'ils préféreraient le garder. Quand le Pape parle, c'est qu'il veut bien parler; et quand il écrit, c'est qu'il juge à propos d'écrire. La remarque n'est point superflue; elle prouve que l'éclosion d'un document pontifical est, en elle-même et abstraction faite du contenu, un événement digne de mention.

« Je dois vous rappeler quelles circonstances ont valu à M. Decurtins l'honneur de cette lettre. Au printemps dernier,trois cents ouvriers se réunirent à Bienne, en un congrès. Ils représentaient les organisations ouvrières de la Suisse. Il y avait là plus de huguenots que de papistes, des incroyants en nombre, des socialistes aussi.

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