CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Cette assemblée bigarrée fut sollicitée par le conseiller Decurtins de voter la mention suivante :
« Les organisations ouvrières catholiques sont invitées à déployer
< une propagande internationale en faveur de la réalisation des
< principes que Léon XIII a énoncés dans son encyclique sur la « question ouvrière. >
< A la presque unanimité, en substituant simplement au mot principes le mot postulats^ le congrès de Bienne adopta la motion.
Discuter sur le régime du travail : voilà le mandat qu'avaient reçu ces délégués ouvriers. Nulle préoccupation confessionnelle ne les enchaînait ; ils songeaient à eux-mêmes et à leurs camarades, aux moyens d'éviter les grèves, les chômages, les abus et les vexations. « Exclusivement dominés par des considérations économiques, uniquement soucieux d'améliorer leur sort, ils souhaitaient, entre autres progrès, que les doctrines de l'encyclique Rerum Novarum fussent appliquées. Ce souhait témoignait, d'abord, que les ouvriers suisses connaissaient l'encyclique, et que le Pape, parlant pour les masses, avait su se faire entendre d'elles. Il témoignait, en second Heu, que les ouvriers suisses appréciaient la portée de l'encyclique et qu'ils avaient cessé de considérer l'Église romaine comme une institution de police, chargée d'imposer aux petits, au nom de Dieu, la loi faite par les grands. Enfin, le vote de Bienne attestait qu'entre les doctrines sociales du Souverain Pontife et les aspirations immédiates du «quatrième État» suisse, il y a concordance.
< Léon XIII sentit l'importance de cette constatation : il en fut profondément touché.
< La lettre du 6 août est une réponse à ces suffrages. « Nous « avons appris avec satisfaction, écrit le Pape, qu'au récent con- « grès de Bienne, en Suisse, des délégués, représentant des milliers « d'ouvriers, et venus de divers endroits, séparés par leur opinions
< et leurs croyances, ont approuvé et acclamé notre Encyclique.
< Ils ont reconnu, d'eux-mêmes, qu'elle renferme les éléments les « plus précieux pour la défense de leurs droits légitimes. »
« Sur Taloî des victoires qu'on lui vient annoncer, Léon XIII ne se trompe point Ce qui séduisit le Vatican dans l'incident de Bienne, ce fut la spontanéité de cette approbation. De multiples adresses arrivaient ici depuis deux ans, signées d'ouvriers de tous pays et félicitant le Pape de son encyclique; l'une d'elles, qui venait de Bohême, fut spécialement remarquée au début de cette année. On accueillait ces plébiscites avec des remerciements complaisants. Mais combien plus précieux et plus sérieux parurent les suffrages de Bienne I La consultation fut libre, la discussion bruyante. Derrière les travailleurs réunis à Bienne, les juges perspicaces, qui ne manquent pas ici, étaient heureux de ne point apercevoir soit un curé auquel les votants fussent désireux de plaire, soit un patron auquel ils fussent soucieux de ne point déplaire.
« La lettre à M. Decurtins exprime éloquemment la satisfaction du Pape. Elle dépasse la portée d'un compliment et d'un accusé de réception; elle contient des conseils, des instructions. Le Pape y préconise derechef l'établissement d'une législation internationale.
<L II est curieux et fort important de trouver dans ce bref-message une nouvelle expression de ce vœu pontifical. En 1887, M. Decurtins invita le conseil fédéral à préparer le règlement de certaines questions ouvrières par une entente entre les divers états; il fut alors félicité par Mgr Jacobini. En 1890, l'appel de M. Decurtins fut exaucé par l'empereur Guillaume; et Léon XIII lui-même écrivit à l'empereur : « Il faut que la question ouvrière soit résolue selon toutes les règles de la justice. L'action combinée des gouvernements contribuera puissamment à l'obtention de cette fin tant désirée. > En mai 1891, parut la longue encyclique sur la question ouvrière; elle était muette au sujet d'une législation internationale du travail. Ce silence fut remarqué; on en conclut, dans certains cercles, que Léon XIII, déçu par la conférence de Berlin, renonçait à l'idée qu'il avait naguère caressée. La récente lettre à M. Decurtins dément cette conclusion : « Il est bien évident, dit Léon XIII, que les
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< ouvriers ne trouveront jamais une protection efficace dans des lois
< qui varient avec les différents États. Du moment, en effet, que des € marchandises de diverses provenances affluent souvent au même 4; endroit pour y être vendues, il adviendrait à coup sûr que la diver-
< site des conditions du travail assurerait un privilège à tel peuple, € une infériorité à tel autre, » De telles phrases qu'on dirait extraites d'un livre d'économiste, abondent dans les récents documents pontificaux consacrés à la question sociale.
< Il ne suffit pas à Léon XIII d'énoncer avec cette précision et cette vigueur de langage la raison pour laquelle il souhaite une législation internationale, il avise aux moyens de réaliser cette idée et encourage les hommes qui les cherchent : « Nous avons appris
< également avec satisfaction, ajoute-t-il, que le congrès de Bienne
< a pris des mesures pour réunir bientôt un nouveau congrès d'ou- € vriers plus important encore ; son but est d'attirer l'attention des € autorités civiles sur la nécessité de faire partout des lois égales, € protectrices de la faiblesse, des enfants et des femmes, contre les € excès du travail. > Que le travail des enfants et des femmes soit réglé par des lois internationales: tel est le vœu immédiat de Léon XIII. Aux ouvriers eux-mêmes de se réunir fréquemment pour imposer aux autorités civiles le souci de leurs intérêts. Il n'est pas inutile d'observer, qu'à Tégard des manifestations ouvrières, le Souverain-Pontife est singulièrement moins ombrageux que la plupart des gouvernements modernes. Représentant souverain des principes chrétiens, il ne veut pas, comme il le dît textuellement dans cette lettre, « qu'une multitude si grande et si utile soit aban- € donnée sans défense à une exploitation qui transforme en fortune « pour quelques-uns la misère du grand nombre. »
« Défenseur de l'ordre véritable et de l'harmonie sociale, il aînie que les ouvriers s'organisent ; car une fois organisés, ils opposeront au pouvoir civil, non la révolte violente, qui triomphe par la force ou dont la force a raison, mais l'expression nette de leurs reven-
dicatîons, qui, une fois formulées, pourront être discutées au nom du droit.
« Voilà l'esprit et la portée du nouvel acte pontifical. Lorsque Léon" XIII écrivit l'encyclique Rerum Novarum une partie de l'opinion laïque fut quelque peu scandalisée, et l'on croit savoir, ici, que certains catholiques de France, mécontents en 1891 des enseignements sociaux du pontife, et, quelques mois plus tard, de ses conseils politiques, regrettent en eux-mêmes et déplorent entre eux que la Papauté ne se borne pas à légiférer pour le ciel à l'usage des dévots. Leur opposition, leur rébellion même, ont durant quelque temps chagriné Léon XIII, sans d'ailleurs l'intimider. Et voici qu'à Bienne, en mai 1893, dans une République laïque, neutre, officiellement ignorante de l'existence du Pape, parmi cette mosaïque de races et de confessions, les représentants élus des ouvriers suisses loin de contester au Pape le droit de se mêler des questions ouvrières, semblent le féliciter de cette immixtion; ils souhaitent que la parole pontificale soit redite dans les clubs, par les soins des syndicats, au lieu de rester confinée dans les chaires. On s'explique que Léon XIII qui, suivant l'expression de Monsieur de Vogué, < va ressaisir aux origines la tradition des grands pontifes rassembleurs de foules, émancipateurs de peuples, législateurs sociaux > ait considéré la manifestation de Bienne comme un encouragement, et une invitation à parler de nouveau. >
Ces appréciations du Journal des Débats sont, nous le répétons, très remarquables. Cependant, elles sont incomplètes. Le journaliste libéral oublie de relever l'insistance que met le Pape à faire ressortir l'influence souveraine de la religion catholique pour la solution de la question sociale. Léon XIII, après avoir rappelé les enseignements de l'histoire, et spécialement ce qu'a fait l'Église pour l'abolition de la servitude, poursuit ainsi :
« On peut facilement en déduire ce que peut l'Église pour arra- 4: cher la classe ouvrière des misères où l'a jetée à notre époque