CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
€ la condition de la société humaine. On peut aussi par là compren- « dre avec facilité que, pour accomplir cette œuvre d'excellente € piété et de véritable humanité, rien n'est meilleur ni pliis efficace < que de faire en sorte que les âmes soient pénétrées des préceptes <L de la loi chrétienne, et que la doctrine modératrice de l'Évangile € dirige les mœurs des hommes. >
Il nous sera permis de tirer encore quelques conclusions de la lettre pontificale. Léon XIII y déclare ouvertement qu'il tend à € ce qu'un ordre de choses équitable s'établisse, d'où découle une paix solide dans la société humaine, l'antique contention entre les maîtres et les mercenaires prenant fin. >
C'est donc à tort qu'on reproche à certains catholiques de condamner sévèrement l'ordre de choses actuel. C'est à tort aussi qu'on voudrait réformer cet ordre de choses par un esprit de révolte et de dissension entre patrons et ouvriers. L'action de l'Église en cette question sera telle qu'elle s'est montrée dans l'abolition de l'esclavage rappelée par Léon XIII, c'est-à-dire prudente, graduée et respectueuse de la hiérarchie sociale. L'Église a libéré les esclaves, non en les poussant à la révolte, mais en leur recommandant l'obéissance même envers des maîtres durs : Servi subditi estote in omni timoré dominis^ non tantum bonis et modestis sed etiam dyscolis {\ Petr., II, 38), disait l'apôtre. Ainsi, elle améliorera la condition des ouvriers en leur enseignant à revendiquer leurs droits, tout en respectant ceux des patrons, même lorsqu'ils ne sont pas bons et modérés comme l'exige l'esprit de l'Évangile ^
I. Outre les divers documents de nature spéciale analysés dans ce chapitre, il y en a d'autres où Léon XIII touche à la question sociale, par exemple, les lettres encycliques sur le Tiers-Ordre de St-François, sur le culte de saint Joseph, sur le Rosaire (encyclique de 1893) dont il a été ou sera parlé à leur date. On compare volontiers la situation du prolétaire moderne à celle de Pesclave antique, et Léon XIII lui-même rappelle, comme nous venons de le voir, l'action de PÉglise pour Tabolition de l'esclavage à propos de son intervention dans le conflit social. Les conseils du Pape aux évêques du Brésil (page 4 de ce volume), ne doivent donc pas être perdus de vue par ceux qui s'occupent des œuvres sociales.
Jflp. Vingt^SuitiÈmE.
ranc- Maçonnerie et l'Italle-Une. — Le code pénal lardelli: législation persécutrice contre l'Eglise. — ïtestations de l'épiscopat, des catholiques et du Pape. Le ministère Crispl organise une propagande scolaire anti-catholique en Orient. — Son échec.
I'EST une triste histoire que l'histoire de l'Italie moderne. Partout, à la vérité, l'Eglise est en butte aux attaques de ses ennemis. Mais nulle part la conjuration contre le nom chrétien n'offre le caractère de perfidie satanique qu'elle revêt en Italie. C'est que les puissances de l'enfer ont entendu la parole du Christ : « Percute pastorem et dispergentur oves gregis: frappez le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. > Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut comprendre ce qui se passe de nos jours à Rome. Là est le secret des conspirations qui ont fait l'unité italienne, dans le but de détruire le pouvoir temporel du Pape, seule garantie humaine de son pouvoir spirituel ; là est le ressort de la politique actuelle du gouvernement italien, politique désastreuse pour les intérêts du pays, mais impérieusement commandée par la nécessité de maintenir contre le Pape et l'Église la vaste machine de guerre qu'on appelle l'Italie-Une.
L'artisan de cette œuvre infernale, c'est la maçonnerie. C'est elle qui a miné dans toute l'Italie le terrain de la conservation sociale et religieuse.et provoqué l'écroulement des anciens édifices politiques pour les remplacer par la prétentieuse monarchie constitutionnelle.
qui devra elle-même céder la place à un gouvernement plus docile encore aux ordres des loges.
Jusqu'en ces derniers temps,la secte avait jugé bon de dissimuler plus ou moins ses intentions. Mais elle a jeté le masque lorsque Francesco Crispî, Thomme lige de la franc-maçonnerie, a tenu en mains les rênes du pouvoir, et depuis la chute de son fidèle suppôt, elle n'a pas cessé de proclamer ouvertement ses volontés.
Avant les élections de 1890, qui n'eurent pas précisément le résultat voulu puisqu'elles amenèrent la démission de Crispi, le grand maître de la franc-maçonnerie italienne, Adriano Lemmi, avait dans la ^ planche :^ suivante marqué le but à atteindre :
« V.\ du T.'. 10 octobre 1890.
€ Aux Vénérables Frères des Loges italiennes.
€ L'édifice que les FF.*, sont en voie d'élever dans le inonde, ne pourra être regardé comme arrivé à bon point tant que les FF.*. d'Italie n'auront pas fait don à l'humanité des décombres de la destruction du grand ennemi,
< L'entreprise avance rapidement en Italie... Nous avons appliqué le ciseau au dernier refuge de la superstition, et la fidélité du F.*. 33.*. qui est à la tête du pouvoir politique (M. Crispi), nous est une garantie que le Vatican tombera sous notre marteau vivifiant.
€ Mais il est nécessaire que, lors des prochaines élections politiques, quatre cents FF.', au moins entrent à la Chambre législative comme députés... Les derniers efforts rencontreront de plus grands obstacles du côté du chef des prêtres et de ses vils esclaves...
«Le G.'. O.'. invoque le Génie de l'humanité pour que tous les FF.*, travaillent
de toutes leurs forces à disperser les pierres du Vatican pour construire avec elles
le temple de la Nation émancipée.
« Le G.\ O.'. de la Vallée du Tibre. ^
Ainsi donc la destruction de la Papauté est le couronnement de l'œuvre anti-religieuse qui se poursuit dans Tunivers entier, et c'est aux sectaires italiens qu'il appartient de la réaliser. Ils y ont travaillé déjà par la suppression du pouvoir temporel, maintenant ils s'attaquent, dit Lemmi, « aux pierres du Vatican ». L'insensé !
Il emploie presque les termes de TÉvangile. Cette pierre qu'il veut renverser, c'est celle dont le Christ a dit: <; Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Les portes de l'enfer, ce sont les assauts du démon, de cet être rebelle que Lemmi nomme le Génie de l'humanité, et à la puissance duquel il fait un sacrilège appel. Mais il est écrit: Non praevalebunt! Le Génie de l'humanité verra ses efforts se briser contre le roc qu'il se flatte de renverser bientôt !
Nous l'avons dit, la secte ne dissimule plus ses visées. Pour qu'elle en soit là, il faut qu'elle escompte une prochaine et complète victoire. Lisons le discours prononcé par le grand-maltre Lemmi à Bologne, dans la tournée électorale qu'il fit en 1892 à travers l'Italie; nous y trouverons l'aveu explicite de tout ce que Léon XIII reproche à la maçonnerie dans son encyclique contre la secte :
€ Si notre droit public ne repose pas sur la base laïque, nous n'aurons aucune influence décisive sur la civilisation contemporaine. Laïcité ne signifie pas cette indifférence stupide ou sceptique qui corrompt et tue le corps social, non, c'est la pleine conscience de toute la pensée, de tout le progrès moral et scientifique. C'est un idéal qui a des soldats, une foi qui a des martyrs. L'État italien, a dit le F.*. Bovio, ne peut selon sa nature représenter telle ou telle religion. Il a dû, pour se former, les combattre toutes et opposer la cite terrestre à la citk de Dieu. Sa parole quand il s'adresse au peuple ne peut être qu'humaine, la parole de la science et du droit.
€ Et ainsi ce type de Tétat laïc s'incarnera dans l'école, dans la famille et dans toutes les manifestations de la vie publique. Donc, plus de base sacramentelle à la famille. L'unique sacrement est l'amour. Le mariage civil admis, entraine sa conséquence nécessaire, le divorce. Pourquoi maintenir le ministère des cultes? Que ceux qui croient en la vie future y pourvoient eux-mêmes : qu'ils se l'achètent au besoin par les indulgences ; mais l'État ne doit et ne peut pas leur servir de médiateur. Pourquoi tolérer davantage les pompes officielles qui obligent des ministres athées ou jacobins à s'agenouiller là où l'on maudit la patrie? Mais, me direz-vous, il n'y a là rien moins qu'une profonde révolution dans toutes les fonctions, dans tous les ordres de l'État ! — Eh bien ! soit, telle est la voie où nous devons marcher. >
En Italie plus encore qu'ailleurs, la période de Thypocrisie est donc passée pour la franc-maçonnerie. Les enseignements des Papes
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à son endroit, ceux surtout de Léon XIII, se trouvent entièrement justifiés et les plus sceptiques auraient désormais mauvaise grâce à taxer d'exagération les condamnations pontificales.
Au reste le grand-maftre Lemmi a tenu à ce qu'aucune ambiguïté ne pût subsister sur le but qu'il poursuit. S'il a réuni en volume les discours qu'il colporta en 1892 d'un bout à l'autre de l'Italie, c'est parce € qu'ils exposent avec une clarté suffisante les idées et les aspirations de rOrdre>, et il espère ainsi lui recruter des adeptes, car « faire connaître la franc-maçonnerie c'est, — d'après lui, — la faire aimer ! >
L'affirmation nous paraît au moins aventurée en présence de la lueur sinistre dont ces pages éclairent l'action de la secte en Italie. Qu'on en juge par quelques extraits. Voici d'abord l'identification de la patrie italienne avec la maçonnerie et la volonté hautement manifestée de se servir du sentiment national pour détruire la Papauté et la religion :
< Vennemi\ — dit Adrianol^mmi à Livourae,et Vennemt\dtst le Pape — est toujours sous les armes et sur ses gardes ; son audace va grandissant par suite de l'aveuglement et de la lâcheté de ceux qui devraient la refréner : les maisons des jésuites se relèvent ; on organise des démonstrations et des pèlerinages, la conspiration contre l'intégrité de la patrie devient tous les jours plus redoutable. La franc-maçonnerie a le devoir de s'opposer plus résolument et plus ouvertement que jamais à cette poussée de réaction. >
A Gênes, le grand-maître ne recule pas devant un aveu que jadis la secte eût repoussé comme une atroce calomnie : on n'attaque dans le Pape le souverain temporel que pour ruiner l'influence du Pontife spirituel :
< Oui, mes chers frères.*., nous devons lutter non seulement contre le prétendant du Vatican, qui attente à l'unité de la patrie ; mais, disons-le une fois â visage décotiverty contre le Pontife qui pose en paladin des classes déshéritées pour les mieux asservir par le fanatisme... et qui, perdant de vue les dogmes simples de l'Évangile, relève les idoles de l'antique superstition... Il faut mener contre lui une guerre acharnée ! Ce n'est pas seulement d'aspirations, mais d'actes que l'Ordre a besoin,
maintenant qu'il trouve devant lui un ennemi qui ne se cache point, un ennemi qui ne reste plus oisif^ mais descend hardiment dans Tarëne des luttes civiles. >
A Milan, Lemmi s'en prend plus directement encore au pouvoir spirituel.
« La Papauté, bien qu'elle ne soit plus qu'un fantôme planant sur des ruines, jette cependant encore de l'éclat dans le Vatican. Elle lève en face du monde, en le défiant, la Croix, la Somme théologique et le Syllabus ; une foule innombrable se prosterne et l'adore. Il y en a qui tirent argument de cette foule et de ses gémissements pour crier que la Papauté est la digue contre la révolution, et que si le monde veut jouir de la paix, il faut conserver l'Église. Ce qu'ils appellent la paix, c'est la servitude. Et nous qui voulons, avec tout le monde, la paix — et plus que la paix, la fraternité — nous voulons la guerre contre la conspiration cléricale et réactionnaire. Et il faut que ce soit une guerre acharnée. Avec le cléricalisme et contre la Franc- Maçonnerie se trouvent tous ceux qui invoquent le passé ; ils ont tous peur des grandes et inévitables transformations de l'avenir. Mais nous ne redoutons point cette coalition ; nous sommes habitués à la lutte ; ni le nombre, ni la<^^puissance de nos ennemis ne réussiront à nous faire dévier d'une ligne de notre voie. >
A Bologne, Lemmi ajoute :
< Mais c'est un insensé celui qui s'endort sous la tente au milieu des lauriers du triomphe, alors que l'ennemi, battu mais non mis en déroute, refait ses forces. >
« Il suffit de reproduire ces lignes, dirons-nous avec Y Unità cattolica du 6 août 1892, pour que la franc-maçonnerie soit bien connue. Que cette connaissance contribue à \^ faire aimer ^ c'est une autre question. Les Papes, et tout particulièrement Léon XIII, lui avaient déjà arraché ce masque de philanthropie qbi jadis couvrait son visage. Mais il y avait encore beaucoup d'ignorants qui ne savaient pas ce qu'elle était; et voilà que la franc-maçonnerie s'est démasquée elle-même. » Désormais il y a accord complet entre la parole du Pape et celle de la secte. D'un côté comme de l'autre, on proclame que la guerre entreprise contre le pouvoir temporel, vise le pouvoir spirituel. D'un côté comme de l'autre, l'organisation actuelle de l'Italie est donnée comme une machine de guerre contre l'Église et la Papauté ! Que cet accord ouvre enfin les yeux aux catholiques