‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 5 sur 255 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

Cest ainsi que TÉglise sait dénouer les situations les plus difficiles, et concilier avec la charité la plus ingénieuse les intérêts en apparence les plus contradictoires. Ce qu'elle a fait pour les esclaves et leurs maîtres de la veille, elle le ferait pour toutes les autres classes de la société, si, dans les multiples questions qui divisent le monde, on voulait écouter ses conseils

Nous rappellerons ici la touchante audience du 24 Mai 1888. Lyon, berceau de l'œuvre de la Propagation de la Foi, l'Afrique, où se manifeste de la façon la plus éclatante le zèle des Français pour l'extension du règne de Jésus-Christ, y étaient représentés, entourant de leurs nombreux pèlerins le glorieux primat d'Afrique et ses sufïragants. L'on remarquait surtout, au milieu de la foule, douze missionnaires d'Alger, et puis, attirant tous les regards, douze noirs, esclaves rachetés par les missionnaires au centre du continent mystérieux, enfin douze Arabes ou Kabyles, vêtus de leurs blancs burnous.

Cette audience fut une aurore éclairant une sombre nuit. Il semble qu'on y vit se réaliser ces paroles de l'Écriture : « Aethiopia praeveniet manus ejus Deo (Ps. Lxvii, 32). L'Ethiopie étendra suppliante ses mains vers Dieu. Coram illo procident Aethiopes (Ps. Lxxi-9). Les nègres s'agenouilleront devant le Christ», représenté ici-bas par son Vicaire. C'est ce que fit admirablement ressortir le cardinal Lavigerie dans le discours qu'il adressa au Saint- Père.

Après avoir rappelé l'encyclique par laquelle, la veille même de ce jour, Léon XIII venait de recommander aux évêques du Brésil de travailler à l'abolition de l'esclavage dans le grand empire américain, l'éloquent archevêque s'écria :

< Ce que Votre Sainteté a rappelé et flétri ainsi avec tant d'éloquence, c est la propre histoire des noirs qui sont en ce moment à vos genoux. Tous, sans exception, sont les témoins et les victimes de ces infamies. Tous ont été, par la violence, enlevés à leurs familles, séparés de leurs pères, de leurs mères, qu'ils ont, le plus

souvent, vu massacrer sous leurs yeux. Tous ont été traînés sur les marchés à esclaves de Tîntérieur, sur ces routes împîes dont parle Votre Sainteté avec une vérité qui fait frémir, et qui sont tracées au voyageur par les ossements des nègres esclaves. Tous, enfin, ont été vendus comme un vil bétail; et si les missionnaires, envoyés par Vous, Très-Saint-Père, il y a maintenant dix années, dès les premiers jours de votre pontificat, ne s'étaient trouvés là pour les racheter au nom de l'Église, avec les ressources d'une œuvre bénie, la Sainte Enfance, ils seraient encore sous le joug et les coups de maîtres impitoyables, ou déjà morts de leurs souffrances sur les sables arides de nos déserts !

4L Or ils ont laissé, dans l'intérieur de notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces effroyables misères : cent millions d'hommes (c'est le chiffre que nous donnent les appréciations des explorateurs), cent millions d'hommes, de femmes, d'enfants, condamnés à une telle vie et à une telle mort !

«Oh! Très-Saint-Père, de quelles bénédictions les noirs d'Afrique couvriront un jour votre nom ! Comme il leur restera cher et sacré, dans le cours des âges, lorsqu'ils sauront avec quelle bonté paternelle Vous avez, alors que tous semblaient indifférents à leur sort, élevé la voix en leur faveur ; avec quelle charité apostolique Vous avez réclamé pour eux la justice et la paix !

€ Il semble, Très-Saint-Père, que la divine Providence ait tout disposé pouc que Vous pussiez, dès la première heure, recevoir l'expression d'une reconnaissance si justement due, et avoir ici comme une confirmation visible de votre parole. C'est la première fois que des nègres chrétiens, partis du centre même de l'Afrique, paraissent devant le Vicaire de Jésus-Christ ; et, sans que rien ait pu le leur faire prévoir, ils se trouvaient à Rome le jour même oîi votre voix, faisant écho à celle de vos plus glorieux prédécesseurs, les S. Grégoire, les Innocent III, les Benoît XIV, rappelait au monde les droits de l'humanité, et de la nature, si affreusement

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