CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
quelque bonne prébende scolaire. Qu'importait encore une fois ? Les contribuables paieraient quand même, et la maçonnerie serait satisfaite. Ainsi fut fait. L'or fut jeté à pleines mains, et des escouades de mattres et de maîtresses de civilisation furent envoyées coup sur coup aux populations étonnées de T Asie- Mineure.
< Nous savons, disait le 21 novembre 1888 la Rifomia, organe de M. Crispi, que soixante-dix instituteurs et institutrices sont partis pour une destination fixée par le ministre des Affaires Étrangères, soit afin d'ouvrir de nouvelles écoles coloniales, soit afin de s'adjoindre à celles qui existent déjà. D'autres, en pareil nombre, attendent d'un moment à l'autre l'ordre départir, d'autres encore suivront ceux-ci jusqu'à ce que soit complétée la vaste organisation d'instituts laïcs italiens adoptée par le gouvernement royal. >
Un journal libéral de Milan, // Caffh, fit ressortir en ces termes la pauvreté du projet ministériel : < La grande autorité que les missionnaires s'acquièrent à l'étranger et surtout en Orient, dépend précisément de leur caractère religieux et du fait qu'outre les leçons de l'école, ils donnent le catéchisme et prêchent à l'église. Ils conseillent et réconfortent au confessionnal ; ils recueillent les malades dans leurs hôpitaux; ils donnent gratuitement des remèdes aux familles ; ils assistent les moribonds... Comment voulez- vous que les petits pédants de M. Crispi en fassent autant ? >
En réalité ces petits pédants n'arrivèrent à rien, si ce n'est à émai^er largement au budget de la mère-patrie. M. Crispi, interpellé à la chambre des députés, se refusa à donner aucun détail sur l'organisation des écoles italiennes en Orient. On sut seulement qu'elles coûtaient plusieurs centaines de mille francs par an. Quant au nombre des élèves, le député Torraca cita le fait d'une école fréquentée jadis par 350 enfants et qui depuis la laïcisation n'en avait plus que 30.
Pour comble de malheur, le gouvernement turc trouva peu de son goût la propagande civilisatrice de M. Crispi et le Cheikh-ul- Islam
en interdit la fréquentation aux musulmans sous peine d'apostasie !
L'aventure finit piteusement en 1892 sous le ministère de M. di Rudini. En présence de certains procès scandaleux à la charge de directeurs et de directrices, € qui, dit la Civiltà Cattolica, n'auraient pas même été capables d'être ramoneurs ou saltimbanques >, le gouvernement italien se décida à supprimer ces foyers de lumières allumés au sein des ténèbres de TOrient. La civilisation eut ainsi à pleurer la perte de cinquante-cinq écoles italiennes en Asie et en Afrique.
L'ingérence du ministère Crispi et de ses affidés dans les missions catholiques, ne se borna pas à leur susciter une concurrence dont on vient de voir le résultat. Ils cherchèrent à capter au profit du gouvernement maçonnique l'influence de ces missions. Ceci peut paraître invraisemblable, et cependant rien n'est plus vrai.
Au cours de l'année 1887, il s'était formé une Association nationale pour secourir les missionnaires catholiques italiens: ses constitutions et son but étaient d'une orthodoxie rigoureuse. L'Association devait demeurer étrangère à la politique. Elle admettait dans son sein ceux-là mêmes que leurs opinions politiques devaient rendre suspects au point de vue religieux, pourvu qu'ils acceptassent les statuts de la société. Ce fut ce qui gâta l'affaire. Dans la réunion que l'Association tint à Florence le 8 septembre 1888, des hommes plus ou moins imbus des idées dominantes dans les régions officielles, firent voter une motion par laquelle, contrairement aux instructions de la Propagande, on exigeait des missionnaires, en échange des subsides accordés, l'engagement de < travailler avec le plus grand soin et le plus grand zèle à répandre autant que possible la langue italienne et la sympathie pour l'Italie et pour l'auguste dynastie de
Savoie. > C'était transformer en machine de guerre contre la Papauté et
en rouage gouvernemental, une association fondée dans le but de
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propager, non pas Tamour de T Italie- Une, mais la foi catholique. Les missionnaires ne purent que répondre : € Pecunia tua tecum sit in perditionem, > et l'Association tomba avant même que d'avoir fonctionné.
Ce mécompte ne fit qu'accroître l'hostilité du ministre sectaire contre les missions catholiques : elle se manifesta, en décembre 1 889, par une circulaire aux vicaires apostoliques de nationalité italienne, résidant en Chine. Le gouvernement de M. Crispi s'y déclarait fermement résolu à traiter en rebelles les missionnaires qui ne recourraient pas à la Consulta afin d'obtenir son placet pour leurs passeports. On menaçait de leur retirer la pension à laquelle ils pouvaient avoir droit comme religieux supprimés, et même de les faire conduire enchaînés au consulat le plus voisin pour y être jugés!... Que M. Crispi eût protesté au congrès de Berlin, lorsque le protectorat des missions catholiques fut reconnu à la France, cela se comprendrait; mais autre chose est de traiter avec les puissants, autre chose, de terroriser de pauvres religieux sans défense. Incapable d'un acte de vigueur vis-à-vis des premiers, le grand ministre se montra d'autant plus rigoureux à l'égard des seconds. Voilà la grandeur d'âme des italianissimes et des franc-maçons prise sur le fait !
\^. VingtmEuliiÈmB.
(1888-1890.) itue de Glordano Bruno, apothéose de la Révolution. — Notico aur Giordano Bruno. — l^ conseil communal de Rome refusa un terrain pour ta statue; sc&nea de désordres; élections communales de 1888. — Attitude embarrasséa des autorité. — L'apoihéose : 9 Juin 1889. — Allocution cooslstorlale du 30 juin 1889 et Instructions à l'épiscopat catholique. — I-a fête de saint Pierre ! protestation des Romains catholiques. — On craint que le Pape na quitte Rome: espionnage gouvernemental. — Incident du 15 Juin 1890 : Léon SlIII traverse une zone de terrain réputée neutre. — Incident à propos de l'entrée des musées du Vatican. — Commeatalres des organes du gouvernement ; le Pape usufruitier du Vatican. — Léon XIII convoqué aux élections. — Spoliation des œuvres pies et des confréries. — Allocution conslstorlaie du 30 décembre 1889, contre cette spoliation, et contre l'intrusion du gouvernement dans la Juridiction ecclésiastique. — Persistance de l'esprit catliollque en Italie: prédication du P. Agoatlno da Montefeltro. — Chute du ministère Crispi. — Encyclique du 15 octobra 1890 aux Italiens.
gA persécution contre l'Église et son Chef avait, sous ■ le ministère de M. Crispi, rejeté tous les ménage- : ments. On eût dit une dernière poussée de l'enfer, '. assuré déjà de la victoire et décidé à la consommer ; par ce violent assaut. Il était donc naturel que la secte escomptât cette victoire par un triomphe anticipé. C'est dans ce but que fut organisée l'apothéose de Giordano Bruno.
Dresser, sur une place publique de Rome, la statue d'un homme qui traîna dans la fange le dogme et la morale catholique, les principes les plus élémentaires de la raison et de la pudeur naturelle, n'était-ce pas, en quelque sorte, élever en face du Vicaire de Jésus- Christ l'image de Satan et le symbole de la révolution triomphante? Ce n'est donc pas sans raison que les loges remuèrent ciel et terre pour obtenir ce résultat et, une fois obtenu, le célébrèrent par un immense débordement de joie et de blasphèmes.
Qu'était Giordano Bruno? Un moine défroqué de l'ordre de Saint- Dominique, une sorte de Luther italien, qui, après une vie
des plus agitées, fut condamné par T Inquisition comme hérétique obstiné, et livré au bras séculier, qui le fit brûler vif sur la place du Campo de Fiori à Rome, le 1 6 février 1 600.
Voilà, en peu de mots, la tragique histoire de Tapostat de Noie, personnage d'ailleurs fort peu intéressant et nullement estimable.
Ce qui le caractérise tout d*abord, lui et la Révolution qui le glorifie, c'est la licence des mœurs. Ses écrits sont d'une immoralité révoltante, et sa comédie intitulée il Candelaio, dépasse en ignominie tout ce qu'ont jamais écrit les plus fétides pornographes de la renaissance païenne en Italie, voire même ceux de notre siècle de décadence. Sa conduite privée fut au niveau de ses écrits. Fuyant le cloître et l'Italie, il gagna l'Angleterre où, dit la Civiltà Cattolùa^ <L il s'abandonna au sens réprouvé jusqu'à rivaliser avec Salomon pour le grand nombre des concubines, jusqu'à perdre tout sentiment de pudeur naturelle. »
Comme la Révolution aussi, il fut intolérant au suprême degré, il n'avait pas assez d'injures pour ses contradicteurs à qui il prodiguait les noms de « fous, sophistes, taupes, bêtes, ânes, porcs, hiboux » et le reste. Si le malheureux eût des comptes à rendre au Saint-Office, il s'est enlevé à lui-même le droit de s'en plaindre, en disant de certains hérétiques, ses adversaires, qu'il voudrait € les détruire par le feu et la corde », regrettant < de ne pouvoir être bourreau pour les supplicier lui-même». « Non seulement, ajoutaitil, on peut les poursuivre juridiquement, mais c'est faire chose agréable aux dieux et utile aux hommes de les persécuter et de les exterminer de la terre. » Il les déclarait en outre « moins dignes de pitié que les loups, les ours et les serpents, d'où il suit qu'il est souverainement méritoire de détruire ces semeurs de peste et de ruine. » Cette intolérance le fit chasser de Suisse, de France, d'Allemagne, de Bohême et d'Angleterre par les hérétiques euxmêmes, et le fit haïr partout des grands et des petits, des amis et des ennemis, bref de tous ceux avec lesquels il eut à traiter.
La doctrine de Tex-dominicaîn mène droit au nihilisme. Philosophe éminemment éclectique, il réunit dans ses systèmes incohérents les hérésies les plus opposées: l'athéisme, le panthéisme, le sensisme, la métempsycose. Il admet la magie et nie la distinction du bien et du mal ; il déclare que l'intelligence et la volonté ne doivent pas dicter la loi aux sens, qu'il faut « jouir de la vie présente sans se préoccuper d'une vie future et incertaine », que « l'honneur n'a rien d'objectif > et < qu'on ne doit pas rendre compte de ses actions à Dieu ». Nul état, nulle cité ne résisterait à la mise en pratique de pareilles doctrines. Giordano Bruno fut donc avant tout un malfaiteur social.
Notre époque ne comprend plus ce genre de culpabilité. Il n'en est pas moins réel et digne des pires châtiments. Compromettre par ses enseignements les bases sur lesquelles repose l'organisation de la société, c'est commettre un crime autrement grave que d'attenter au bien et même à la vie d'autrui. On punit rigoureusement aujourd'hui l'acte matériel du malheureux qui met en pratique les théories des sectaires, et on laisse les sectaires eux-mêmes prêcher les doctrines qui ont armé ce bras inconscient. Aux yeux de tout homme sensé, la responsabilité de l'homme qui a poussé volontairement au mal, est cependant plus grave que la faute de celui qui n'a fait que suivre, souvent par faiblesse d'esprit, les enseignements d'un maître en scélératesse.
Bruno fut-il du moins ce démocrate généreux, ce patriote ardent que la secte propose à l'admiration de l'Italie régénérée ? Un jour, devant les docteurs de Wittemberg, il invite les nobles à écraser «ces chiens et ces bêtes féroces de paysans ». < Ses compatriotes sont à ses yeux des rustres, incivils, sauvages et mal élevés. » Le pays où il est né est une « telle sentine que, s'il n'était tenu sous le joug des autres peuples, il s'en exhalerait une puanteur et une horrible fumée qui détruiraient la renommée de l'Italie entière. > — C'est cet aimable citoyen que les italianissimes ont pris pour le prototype de leur patriotisme !