‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 57 sur 255 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

sibilité de nuire les artisans du plus grand désordre religieux, moral et matériel dont Thistoire des derniers siècles ait gardé le souvenir.

L'Italie, grâce à un très petit nombre d'exemples de rigueur, sut éviter ces catastrophes. Les partisans de la légitimité des peines, basée sur la nécessité de la défense sociale, feront-ils aux pouvoirs publics de cette époque un crime d'avoir ainsi défendu leur patrie contre les iQaux les plus graves ?

Quant à la question de bonne foi, si on peut la présumer chez rhérétique de naissance, élevé en dehors de la véritable religion, il n'en est pas de même de l'apostat, né et instruit au sein de l'Église catholique, et qui pour satisfaire ses passions déchire le sein de sa mère et prêche contre elle la rébellion et la haine. Giordano Bruno fut donc un grand coupable, justement condamné et justement supplicié. Sa fin tragique, loin de nous faire oublier ses crimes, devrait nous les remettre en mémoire. On honore les victimes d'une cause juste; quant aux criminels qui ont porté la peine de leurs attentats, ils n'ont droit qu'à la pitié.

Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les francs -maçons. Pour eux Giordano Bruno était un héros, et il fallait en quelque sorte jeter ses cendres à la face du Pontife romain comme un opprobre indélébile. Il fallait glorifier comme un martyr de la liberté, l'homme tombé dans sa lutte contre la vérité. Voilà le sens de l'apothéose de Bruno. A priori, cela pouvait paraître irréalisable. Mais on procéda avec une ténacité qui devait triompher de tous les obstacles.

La question se posa tapageusement au conseil communal de Rome en avril 1888, à propos de la concession de terrain sollicitée par le comité bruniste pour l'érection de la statue de Giordano Bruno. Au milieu des rumeurs de la foule qui avait envahi la salle des délibératîons,le syndic Guiccioli,en homme de juste milieu, protesta qu'il ne s'agissait pas de faire injure au Pape, mais d'honorer un moine mort pour la liberté de la pensée. Un conseiller catholique ayant demandé le rejet de la proposition, un violent tumulte éclata. Le syndic fit

évacuer la salle de vive force, non sans provoquer de redoutables bagarres. Quelques meneurs entraînèrent les manifestants devant rhôtel du chef du Cabinet. Mais M.Crispi lui-même semblait honteux et gêné de ce qui se passait. Il finit cependant par recevoir les délégués qui se présentaient au nom de la foule. Mais il les accueillit froidement, et ne se montra pas empressé à leur accorder la dissolution d'une municipalité trop cléricale aux yeux des révolutionnaires. Il devait ménager en effet ses puissants amis d'Allemagne et d'Autriche, qui avaient la prétention de soutenir les intérêts conservateurs en Europe, et ne voyaient pas de bon œil leur alliée du midi s'encanailler avec les pires éléments de la Révolution internationale.

Au fond, cependant, M. Crispi ne pouvait être défavorable au projet des brunistes et il le prouva dans la suite en n'épargnant rien pour le faire réussir, tout en se compromettant le monis possible devant les puissances étrangères.

La scène de désordre que nous avons racontée n'empêcha pas le conseil communal de Rome de faire son devoir. Le conseiller catholique Santucci parla avec tant de dignité, de modération et de force, qu'il rallia à sa manière de voir non seulement le groupe nombreux de r Unione Rotnana, composé surtout de catholiques, mais encore bon nombre de conseillers libéraux. En vain les orateurs favorables au projet protestèrent-ils qu'ils n^entendaient pas faire injure au Pape, M. Santucci et ses adhérents demeurèrent fermes dans leur opposition ; et le projet fut rejeté par 36 voix contre 20.

Cette décision fut à peine connue que la populace s'ameuta au cri de : Mort aux prêtres I A bas le conseil communal ! A bas les lâches! A bas le Vatican! Vive Giordano Bruno! Du Capitole l'attroupement, que la police chercha en vain à dissiper, se rendit au Campo de Fiori pour y organiser une démonstration dont des hurlements, des sifflets, des blasphèmes firent tous les frais. On voulut ensuite marcher sur le ministère de l'Intérieur, mais le gouvernement, tout en tolérant les ébats de la plèbe, jugeait bon de la tenir à

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