‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 60 sur 255 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

modestement qu'il doit attendre la décision du conseil des ministres. On se précipite chez celui en qui se résument et le Cabinet et l'État tout entier. M. Crispi reçoit son monde de la plus aimable façon, insinue qu'il vaudrait mieux que la grande fête « ne fut pas attiédie par le formalisme officiel ». Puis serrant chaudement la main aux délégués, il leur dit de sa voix la plus sympathique : « Vous avez eu un beau triomphe : Qu avez-vous besoin de donner à la démonstration un caractère gouvernemental ? > C'est par ce tour de Scapin que le premier ministre sut sauvegarder à la fois ses convictions maçonniques et la décence de son attitude vis-à-vis de l'étranger !

Mais les organisateurs des fêtes bruniennes n'étaient pas au bout de leurs déboires. Dans les milieux les moins orthodoxes, on ne se gênait pas pour désavouer l'entreprise: des professeurs aux gages de l'État, des journalistes libéraux refusaient de s'associer à la manifestation. Au dehors, l'affaire prenait moins encore. A Berlin, les étudiants décidaient de ne pas se faire représenter à la cérémonie. En Autriche, la défense formelle leur était faite d'y prendre part. Le directeur du plus grand théâtre de Rome se croyait obligé de ne pas prêter sa salle pour une conférence préparatoire aux fêtes. Plusieurs sociétés populaires déclinaient l'invitation qui leur avait été adressée. Bref, tout ce qui avait quelque respect de soi-même montrait fort peu d'enthousiasme pour l'apothéose de Bruno, et la canaille allait être réduite à célébrer seule la gloire de l'apostat.

Dans des circonstances aussi critiques, M. Crispi crut devoir donner un encouragement au comité organisateur. Le questeur avait refusé l'autorisation de « manifester ^ dans le Borgo voisin du Vatican. Sur les remontrances des anticléricaux de ce quartier, le premier ministre annula cette interdiction. Ne fallait-il pas que le Pontife pût savourer toute l'amertume de l'insulte que lui faisait la maçonnerie ?

La cérémonie avait été fixée au 9 mai 1889, jour de la Pentecôte,

dédié à la puissance des ténèbres par la secte. Dès la veille, les membres de Téglise du démon affluèrent à Rome de tous les points de T Italie. Les sociétés anticléricales, les municipalités, les universités inféodées à la loge, les sectes de toute nature avaient leurs délégués dans la foule qui vint inonder les rues de la capitale du catholicisme. Spectacle terrifiant ! Il y avait là des milliers d'hommes dévorés de haine contre Dieu et contre l'Église ! Jamais peut-être le monde n'avait vu pareille réunion d'impies. Les < sociétés > représentées à ce meeting de réprouvés s'élevaient, dit-on, à 6,000. Déduction faite des groupes formés pour la circonstance ou purement fictifs — et il n'en manqua pas, à ce qu'il parait — il reste toujours un nombre effrayant de corps organisés dans le but de faire la guerre à l'Église. Cet essai de mobilisation des forces de l'enfer, cette revue des troupes de Satan faisait entrevoir le règne prochain de celui qui s'élèvera contre Dieu, le règne de l'Antéchrist.

Ces saturnales sacrilèges s'ouvrirent au palais de l'Exposition par le discours d'un certain Trezza, prêtre défroqué, qui donna libre carrière à sa rage de déserteur contre le sacerdoce et la papauté. L'assemblée était présidée par le professeur matérialiste Moleschott, entouré de beaucoup de ses confrères juifs et francs-maçons. Le renégat Ernest Renan avait sa place marquée dans cette fête de l'apostasie, aussi eut-il soin de s'y associer par un télégramme.

Le 10, à 9 heures du matin, la procession infernale se forma sur la place des Thermes et se rendit par la vtaNazionale au Campo de J^iori.qui pour les catholiques changera son gracieux nom de champ des fleurs en celui de campo maledetto, champ maudit. Le cortège comptait 97 corps de musique et 1970 bannières groupées autour du hideux étendard qui portait l'image de Satan, le véritable héros de la fête. Devant la caserne Sainte-Catherine, le poste présenta les armes, comme si la force publique de l'Italie eût voulu rendre les honneurs militaires au chef suprême de l'Italie maçonnique: le

Page 1