‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 63 sur 255 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

juin furent suivis par une foule immense, dans la basilique de Saint- Pierre, et, le soir, une brillante illumination vint témoigner de la foi et de l'amour des Romains envers la Papauté et TÉglise. On remarqua que toutes les maisons de la place du Campo de Fiori^ sauf une. étincelaient de lumières. Il en était de même de toutes les rues adjacentes. Ce fut une noble protestation des habitants de ce quartier contre les scandales du 9 juin, protestation d'autant plus significative, qu'en ce jour néfaste, ils s'étaient abstenus d'obéir aux sommations de la canaille réclamant l'illumination de la place. La contre-épreuve des bonnes dispositions des Romains fut donnée l'année suivante. Quand on voulut célébrer Tanniversaire de l'érection du monument de Bruno, il fut impossible de trouver un nombre présentable d'adhérents à cette cérémonie. Rome laissée à elle-même, sans le renfort des sectaires de toute l'Italie, ne fournit pas le minimum voulu pour faire figure. Aussi les hommes les plus compromis dans les fêtes impies de 1889 s'excusèrent-ils à Tenvi en 1890. Bref ce fut un fiasco dont on ne parla que pour en rire.

L'allocution prononcée par Léon XIII au consistoire du 30 juin 1889 eut un immense retentissement, et l'aplomb de M. Crispi en fut quelque peu ébranlé. On a beau user de finesse, l'éclat d'une parole libre, indignée et puissante comme celle du Pape, déroute les combinaisons tortueuses et met à nu le fond des cœurs. M. Crispi craignait donc que son double jeu dans l'affaire de Giordano Bruno ne provoquât contre lui l'indignation du monde entier. Fort inquiet dès avant le consistoire, il s'était vanté publiquement, dans les couloirs de la Chambre, d'avoir au Vatican même des espions payés sur les fonds secrets, qui lui fourniraient aussitôt le texte de l'allocution pontificale. Était-ce une bravade ou faut-il en conclure que réellement la loge a su corrompre jusqu'à des employés des Sacrés Palais? Nous ne nous chargerons pas d'éclaircir ce point. Toujours est-il que le texte de l'allocution et l'ensemble de la situation ne tardèrent pas à

faire nattre, dans la conscience agitée du ministre, la crainte d'une complication des plus graves.

Le bruit se répandît en effet que le Pape allait quitter Rome et que son départ serait favorisé par la France.

Pour éviter cette éventualité et dans Tespoir de calmer par de belles paroles la juste indignation du Pontife, la presse officieuse prit soudain à son égard un langage singulièrement respectueux. On lui prodiguait les qualifications d'esprit supérieur, de profond politique, etc.

En même temps les précautions d'un autre ordre n'étaient pas

négligées. Toutes les avenues du Vatican furent occupées par des officiers de police et des gendarmes en uniforme ou en bourgeois. Les postes avaient été distribués avec une habileté consommée. Rien ne pouvait entrer ou sortir du Vatican, sans subir des inspections répétées. Deux délégués de la sûreté publique se tenaient, jour et nuit, sur la place Saint- Pierre avec une voiture à leur disposition, prêts à voler où besoin serait pour donner des ordres ou porter des nouvelles. C'est que l'autocrate du palais Braschi, M. Crispi, avait menacé de ses foudres le questeur de Rome et le Chef de la police du Borgo,^ si jamais le Pape quittait le Vatican sans que le gouvernement en fût averti à temps. Voilà comment l'Italie nouvelle s'entend à sauvegarder la liberté et la dignité du Pontife Romain ! Au reste si l'espionnage officiel redoubla en ces jours d'angoisse ministérielle, il n'avait jamais cessé d'exister et les précautions sont prises depuis longtemps pour que le Pape ne jouisse d'aucune liberté même dans l'intérieur du Vatican. Sans parler des espions payés qui, sous divers prétextes, arrivent à pénétrer jusque dans le palais apostolique, les entours de celui-ci sont comme bloqués par des constructions d'une élévation anormale, qui permettent à une curiosité indiscrète, non moins qu'aux investigations de la police, de fouiller du regard les jardins du Vatican, seul espace libre où l'auguste captif puisse encore se délasser par quelque promenade au grand air.

Page 1