CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
façon d'agir ? Ce projet, dont il a mûrement pesé toute la portée et que subitement, tout seul, sans demander nul conseil, il exécute : trois tours de roue, et le problème est posé devant TEurope. Le ministre italien se précipite au piège tendu, et cette promenade d'un vieillard sur quelques pavés disjoints entre lesquels Therbe pousse, cette action, qui n'est une action que le moins possible, et qui semble un argument philosophique tant elle est réduite à ce qui est indispensable pour effectuer la démonstration, suffit à prouver au monde et peut-être au Pape lui-même que la Loi des Garanties n'a été qu'un charlatanisme, et que, même si la Papauté en acceptait la lettre, l'Italie en donnerait une interprétation à son gré; que nulle entente n'est possible, qu'il faut renoncer à des tentatives qui ne peuvent que compromettre ou affaiblir la Papauté aux yeux des fidèles catholiques et que le Sacré-Collège, lorsqu'il aura — dans une éventualité que Léon XIII connaît, à laquelle il pense sans cesse, et qu'il attend sans inquiétude, — à pourvoir à la vacance du Siège de saint Pierre, devra considérer d'abord si l'indépendance du Conclave est assurée, et devra ensuite, par ses suffrages, préparer un pontificat tel que les intérêts de l'Église universelle ne se trouvent point subordonnés à la politique de la Triple Alliance. >
Tout en faisant d'expresses réserves touchant les intentions de Léon XIII en cette circonstance, il faut reconnaître que les réflexions de M. Boyer d'Agen sont ici d'une justesse frappante.
Au reste une nouvelle occasion s'offrit, bientôt après, au gouvernement italien de manifester ses outrecuidantes prétentions. Le 30 décembre 1890, une circulaire du préfet des palais apostoliques ordonna la perception d'une taxe d'entrée d'un franc pour la visite des musées du Vatican. C'était là une mesure de bonne administration, destinée à subvenir au coûteux entretien des immenses collections vaticanes, et à obvier à l'abus des pourboires que sollicitaient importunément les gardiens des musées.
A peine cette circulaire fut-elle connue que l'officieux en titre de
M. Crispî, la Riforma^ protesta dans le langage grossier et violent qu'il tenait de son maître, contre la mesure prise par l'administration pontificale. Ce journal qualifia d'abus et de violation de la Loi des garanties, cet acte si légitime. Mais comme l'audace du gouvernement usurpateur n'est pas encore à la mesure de sa haine, il fallut bien battre en retraite sur le terrain des faits. La Riforma chercha à masquer l'impuissance de ses patrons sous des airs dignes : < Il est probable, dit-elle, que le gouvernement ne rappellera pas le Vatican à l'observation de la loi. Toutefois la violation d'aujourd'hui peut constituer un précédent suffisant pour que le gouvernement en arrive à une modification de la Loi des garanties, et ce avec un danger évident pour le Vatican. >
Les journaux libéraux eux-mêmes furent stupéfaits de ces réticences comminatoires. La Riforma déniait donc au Pape, non seulement la propriété du Vatican, mais encore l'usufruit II était déjà monstrueux de ne reconnaître que cet usufruit dans le Pontife possesseur du Vatican. Vouloir contester jusqu'à cet usufruit, n'est-ce pas le préliminaire évident d'une expulsion violente.^ Et voilà ce qu'on laisse dire et faire en Italie! Faudra-t-il une catastrophe pour rendre aux gouvernements européens l'ouïe et la parole, et leur rappeler que la question romaine demeure une question ouverte, la plus grosse question dont la diplomatie ait à s'occuper }
La thèse de l'usufruit, si injurieuse et si dangereuse pour le Pape, fut exposée en termes charmants par le Capitan Fracassa, officieux lui aussi, mais de moindre marque que la Riforma : ce journal appela le Pape : ^ l'ancien propriétaire de la chose dont il a l'usufruit, exonéré par nous et à notre profit de la propriété, en substitution de laquelle nous lui avons précisément concédé l'usufruit. >
Oh ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !
Et comme ces hommes de presse s'entendent à manier l'euphémisme ! « Exonérer de la propriété », ce mot n'est-il pas délicieux?
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€ Annexer >, dont on a fait tant d'usage en ce siècle, était déjà bien joli, mais € exonérer de la propriété > vous a une saveur bien autrement piquante.
Il faut lire aussi le dernier mot de la Riforma sur cet incident. 4[ Dans le cas actuel, dit*elle, on ne doit pas dire que laisser subsister l'abus, après en avoir relevé l'existence, constitue pour le gouvernement italien un brevet de faiblesse. Il est dans une telle position vis-à-vis du Vatican,qu'il peut permettre à ce dernier d'agir, toutes les fois qu'il ne croit pas les intérêts moraux et matériels de la nation compromis. Mais parce que le silence pouvait paraître un acquiescement pur et simple, et ainsi encourager à des actes d'une nature diverse et plus grave, il n'était pas opportun de se taire et c'est pourquoi nous avons parlé. ^
La Tribuna, autre journal antireligieux, tira en ces termes la morale de l'incident : < Ce n'est pas le silence qui paraîtra un acquiescement; mais c'est la protestation non suivie d'effet qui semblera de l'impuissance. >
Il demeure donc clairement établi que le gouvernement italien ne reconnaît dans le Pape aucune propriété, et que par conséquent il pourra, quand bon lui semblera, mettre sur le pavé le Vicaire de Jésus-Christ, le chef spirituel de trois cents millions d'âmes, transformé par grâce en usufruitier! Il demeure établi en même temps, que l'impuissance seule met un frein à l'exécution des mauvais desseins de la secte. Sans cette impuissance en effet, le gouvernement eût dû logiquement rappeler le Pape à l'observation de la loi, au besoin par ministère d'huissier et même manu militari/ Encore une fois, voilà comment Rome est « le siège libre et respecté du pontificat romain ! > On a beau chercher à amortir les angles et à sauver les apparences, il est dans certaines situations une logique dont les droits se manifestent tôt ou tard, et poussent à d'inévitables conséquences.
Au reste le gouvernement de M. Crispi n'avait qu'un médiocre souci de sauvegarder les apparences. Lors des élections législa-
tives de 1890, dans un bureau électoral, on fit, sous le numéro 3,140, lappel du « sieur Pecci, Joachim, fils de feu Ludovic, habitant à Rome », auquel fut envoyée sa carte d'électeur! — Impertinence sans nom, qui se retourne vers son auteur et le voue au mépris.
La maçonnerie devait quelque reconnaissance à M. Crispi pour avoir favorisé, dans la mesure de ses moyens, Tapothéose du révolutionnaire idéal, Giordano Bruno. Mais il restait beaucoup à faire.
Il restait surtout beaucoup à prendre et, quand il s'agit de prendre, les hommes du progrès et de la civilisation ne sont jamais en retard. Il y avait d'ailleurs à pourvoir bon nombre d'amis, zélés,mais affamés, qui seraient heureux de voir leurs services rémunérés par quelque petite place à créer à leur intention.
Une riche proie s'offrait pour satisfaire à ces exigences du bien public. La piété catholique des anciens âges a fondé, en Italie, une vaste organisation de confréries, qui couvrent toute la surface du pays et sont destinées à pourvoir à une foule de nécessités spirituelles et temporelles. Ces admirables associations sont comme une extension de la discipline et des exercices de la vie religieuse aux laïcs et même aux ecclésiastiques. Une fois revêtu de sa cagoule de serge noire, rouge ou grise, que surmonte, quand il paraît en public, un capuchon rabattu sur la figure et percé de deux trous pour les yeux, le confrère devient un véritable religieux, qui porte le nom de frère et obéit à des supérieurs appelés gardiens, ou prieurs. La cagoule, qu'on nomme sacco en italien, recouvre uniformément le prêtre, le noble, le négociant, l'artisan. Tous obéissent aux prieurs élus par les confrères et qui forment un collège directif, dans lequel sont représentés d'ordinaire les anciens ordres de l'État : clergé, noblesse, bourgeoisie. De nombreuses charges subalternes sont confiées aux confrères. Naturellement toutes les fonctions sont gratuites, bien qu'elles donnent souvent beaucoup de besogne à ceux qui en sont revêtus.