CHAPITRE TRKNTIÈME
inconvénients occasionnés jadis par ce séjour des Papes à Avignon, qui a reçu dans Thistoire du pontificat le nom significatif de Captivité de Babylone.
Quand donc Léon XIII proteste contre l'état de dépendance où on le tient, quand il multiplie sans relâche ses plaintes à ce propos, il sauvegarde les premiers intérêts du Pontificat et ceux de r Église. Il les sauvegarde alors même que ses protestations ne trouvent aucun écho dans les chancelleries européennes, alors qu*humainement n'apparaît aucune espérance de les voir suivies d'effet. Oui, même alors, elles ont un résultat éminemment salutaire, celui d'attester à tous l'indépendance morale dont jouit le Pontife malgré la dépendance matérielle dans laquelle on le tient. Ces protestations rappellent le cri de saint Paul, déclarant aux fidèles que, malgré les chaînes dont l'Apôtre est couvert, la parole de Dieu n'est pas liée : Verbum Dei non est alligatum ! Elles sont la sécurité de la conscience catholique universelle, et lui donnent l'assurance que son Modérateur suprême n'a pas subordonné la cause de la vérité à des considérations secondaires.
Voilà pourquoi le Pape, en protestant avec cette énergie, ne fait qu'obéir à la voix de Dieu qui lui crie : Clama^ ne cesses ! Voilà aussi pourquoi les catholiques ne doivent pas se lasser de s'associer à ses protestations, alors même que ces clameurs n'auraient d'autre résultat que d'établir le droit du Pontife, et de troubler l'injustice triomphante dans la possession du fruit de ses violences.
M. Geffcken ' qu'on retrouve partout où il s'agit de faire échec au Pape, écrit au sujet des revendications de Léon XIII : 4[ La situation doit être regardée comme définitive. Aucun Souverain italien ne peut plus abandonner Rome comme capitale, malgré tous les inconvénients que provoque la cohabitation de la Papauté et de la Royauté. Un tel acte, qui détruirait l'unité italienne, ne conduirait pas à la rétrocession de Rome à la Papauté; il livrerait la
I, Léon XIII devant V Allemagne p. 60.
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capitale à la Révolution. En outre si, par impossible,le Pouvoir temporel était rétabli momentanément par quelque grande secousse qui coûterait des hécatombes de vies humaines, la véritable difficulté serait de le maintenir. D'après lexpérience, cela demanderait une garnison étrangère permanente : et quel gouvernement voudrait se charger de comprimer ainsi les aspirations nationales des Romains qui, tout bons catholiques qu'ils soient, détestent le gouvernement papal antérieur, comme le prouvent suffisamment les démonstrations avec lesquelles ils célèbrent l'anniversaire de la prise de Rome ? » Le. professeur allemand s'efforce ensuite d'établir que toutes les protestations des congrès catholiques à ce propos demeureront vaines.
Nous opposerons au jugement de M. Geffcken ces simples réflexions. Beaucoup de situations i regardées comme définitives > par les hommes d'État, n'ont pas été vues du même œil par la Providence. Qui ne se rappelle la jactance des impérialistes français contre les anciens partis définitivement réduits à l'impuissance selon eux ? Mais oii sont aujourd'hui les impérialistes eux-mêmes ?
< Aucun souverain italien ne peut plus abandonner Rome.» Non, sans doute, s'il reste esclave de la secte. Mais un gouvernement animé d'un sens politique plus profond et plus juste, pourrait sans difficultés rendre Rome au Pape, tout en conservant à l'unité italienne cette forme fédérative qui est si complètement dans les traditions historiques de l'Italie, et que beaucoup de politiques avisés estiment plus conforme à l'intérêt véritable des peuples que les unités centralisatrices des empires modernes.
L'abandon de Rome par l'Italie, « livrerait la capitale à la Révolution», Et pourquoi ? Si l'abandon de Rome s'opérait pacifiquement et de commun accord, les pouvoirs publics seraient d'autant mieux en état de tenir la Révolution en bride qu'à Rome même les éléments révolutionnaires ne sont pas nombreux. Il est vrai que de tous les points de l'Italie la canaille s'y est rassemblée. Mais
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elle n'a pas de racines dans la population. Voyant le navire sectaire sur le point de couler, ces rats s'empresseraient de détaler.
Quant à l'hypothèse «d'une grande secousse qui coûterait des hécatombes de vies humaines », le Vicaire de Jésus-Christ ne peut la désirer. Mais hélas! l'Italie fait tout pour la provoquer. Le jour de sa décomposition finale n'est peut-être pas éloigné. L'unité se résoudra alors d'elle-même en un émiettement plus ou moins anarchique, et la reconstitution de l'ordre ne se fera point sur le type unitaire, mais sur le type fédératif, non pas en dehors du Pontife, mais sous ses auspices et avec son aide. Du même coup disparaîtra la nécessité d'une garnison étrangère permanente qui effraie tant M. Geffcken. Cette garnison ne serait en effet nécessaire qu'en face d'une Italie hostile.
Quant aux prétendues « aspirations nationales des Romains » et à leur haine du gouvernement papal, le professeur prend trop au sérieux les démonstrations de quelques clubs maçonniques. Il faut réellement y mettre une singulière bonne volonté, pour trouver quelque trace d'enthousiasme populaire dans les bruyantes manifestations auxquelles sert de prétexte l'anniversaire du 20 septembre. Elles sont le fait du monde officiel et de quelques agités. La .vérité est que le peuple romain est doué d'un calme et d'un bon sens qu'on prendrait volontiers pour du scepticisme. Ayant le respect inné de l'autorité, et d'ailleurs une vitalité politique restreinte, aU sens moderne du mot, il ne fait guère d'opposition aux gouvernants actuels. Même en ne lui supposant qu'un enthousiasme médiocre pour le gouvernement pontifical, il ferait beaucoup moins encore opposition à ce dernier. Par contre tous les éléments sérieux de la population, assurés désormais de la paix politique et sociale, et voyant renaître les anciennes sources de leur prospérité, s'attacheraient bien vite à un gouvernement paternel, éminemment conforme, quoi qu'on en dise, aux goûts, aux traditions et aux habitudes de
ceux qui s'appellent, non sans fierté, t Romani di Roma, les Romains de Rome.
Ici se pose une autre question. — Rome rendue au Pape, mais à lexclusion du reste des États pontificaux, serait une tête sans corps, une impossibilité. D'autre part, une restauration s'étendant au-delà de la ville Éternelle ne rencontrerait-elle pas des obstacles plus insurmontables que la restitution de Rome seule à son souverain légitime ? Sans entrer dans une discussion approfondie de cette question, nous nous bornerons à dire qu'il faut en chercher la solution dans le développement de l'autonomie provinciale et communale qui est si conforme aux traditions de l'Italie en général et des États Romains en particulier. Peut- être le gouvernement pontifical s'était-il, dans les derniers temps, quelque peu éloigné de ces traditions, grâce à l'influence de la centralisation impériale autrichienne ou française. Cependant nous en voyons subsister des restes jusqu'au commencement de ce siècle. Cette décentralisation traditionnelle affectait parfois une forme féodale. Ainsi, par exemple.le prince Aldobrandini exerçait aux portes de Rome une sorte de souveraineté qui lui permettait de lever des milices, dans lesquelles, comme nous l'avons vu, le père du Souverain Pontife actuel occupait un grade élevé. Les immunités des villes et même des provinces étaient assez considérables pour les constituer parfois en principautés ou en républiques à moitié indépendantes. Plus on remonte vers le moyen âge et plus ce fait s'observe. C'est, semble-t-il, dans l'adaptation de cet ordre de choses aux nécessités modernes, que se trouvera un jour le moyen de rétablir sans secousses le pontificat dans ses droits à la souveraineté temporelle. Il est d'ailleurs à noter que cette solution correspond à une aspiration, de plus en plus générale, vers un système de gouvernement moins centralisateur que celui qui règne de nos jours à peu près partout.
Pour ce qui concerne la soi-disant inutilité des protestations catholiques, bornons^nous à dire que les catholiques forment en Italie