CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
On sait comment ces désirs furent exaucés et le rapide développement que prit le catholicisme dans l'Ouganda. On se rappelle aussi comment les missionnaires protestants, excités par Tenfer, soulevèrent contre cette chrétienté à peine naissante et déjà si pros- \ père, une affreuse tempête, et comment, en 1892, le canon de la Compagnie anglaise de TEst africain, se mettant au service des rancunes et des jalousies sectaires, massacra d'inoffensifs indigènes, brûla leurs villages, dispersa leurs femmes et leurs enfants en haine du nom catholique. Honte éternelle à ces prétendus civilisateurs, qui eurent l'infamie de rivaliser de cruauté avec les esclavagistes les plus barbares et de déclarer hautement leurs préférences pour les mahométans et les païens ! L'espoir qu'avait fait concevoir la conversion de l'Ouganda sembla un imoment anéanti. Mais il est arrivé là ce qui arrive à toutes les chrétientés débutantes : sanguts tnartyrum semen christianorum.
Les milliers de chrétiens de l'Ouganda, chassés de leurs demeures et forcés de se concentrer avec leurs missionnaires dans le district éloigné du Bouddou, commencent à voir des jours meilleurs et, en dépit des efforts de l'ennemi du salut, les conversions ont repris leur marche ascendante, au point que les missionnaires ne peuvent suffire à leur saint ministère. Récemment encore ils ont dû licencier 1,600 catéchumènes réunis autour d'eux, en promettant, pour les consoler, de les admettre successivement à l'instruction au nombre de 100 à la fois. Ils demandent à grands cris un renfort de missionnaires.
D'autre part depuis l'évacuation de ces régions par la Compagnie anglaise et l'envoi du commissaire impérial anglais, Sir Gerald Portai, il semble que les catholiques peuvent compter de nouveau sur l'équité et la protection de l'autorité. Puisse la chrétienté de l'Ouganda fleurir désormais sans obstacle !
La persécution dont nous avons parlé ne pouvait être prévue quand, Iç 17 juillet 1890, Léon XIII écrivit au cardinal Lavigerie pour le féliciter des progrès de son œuvre en dépit de toutes les
Le Pape Léon XIIL - H. a
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difficultés. Le Pontife se réjouit de voir les vocations apostoliques se multiplier, mais il est surtout heureux des dispositions de ces princes barbares, qui veulent embrasser la foi catholique et qui réclament des missionnaires pour propager plus rapidement dans leurs domaines le royaume de Dieu.
Pour civiliser l'Afrique, Léon XIII ne voit rien de plus efficace que renvoi d*un grand nombre d apôtres. « Le soldat du Christ qui se consacre aux Missions n'y va pas conduit par l'amour du gain ou de la gloire, mais appelé par Dieu, disposé avec sa grâce à ne rien craindre de la fortune... Il ne faut pas s'étonner si l'héroïque vertu de ces hommes, accoutumés à soumettre à l'esprit les appétits de la chair, peut opérer de nouveau les prodiges, au moyen desquels le Seigneur renouvela la surface de la terre par la prédication des Apôtres. »
Cette considération n'empêche pas le Pontife de louer hautement l'accord des souverains européens qui, au congrès de Bruxelles, venaient « de prendre sous leur protection la cause des nègres et d'adopter des mesures pour enrayer la traite ».
Ce congrès, convoqué à l'instigation du roi des Belges Léopold II, fut un effort louable de la diplomatie européenne pour mettre fin à une des hontes les plus grandes de notre époque. Mais cet effort, pour bien des raisons, et en particulier à cause de la rivalité des intérêts nationaux et de l'infâme cupidité de certains commerçants, ne produisit pas tous les résultats espérés. Le droit de visite des navires, suspects de transporter des esclaves, ne fut pas reconnu sans restriction, grâce aux susceptibilités exagérées du patriotisme français. L'introduction des alcools frelatés qui empoisonnent le noir, et des armes qui servent à commettre toutes sortes de crimes à ses dépens, fut peut-être entravée en théorie ; mais l'adresse de spéculateurs cupides sut, sans trop de difficulté, se jouer de règlements d'une application peu facile.
Néanmoins l'acte général de la conférence de Bruxelles est sage-
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ment conçu et produira sans doute les heureux effets qu'en attendait le cardinal Lavigerie, quand, l'appelant la charte (T affranchissement de t Afrique, il déclarait que cet acte « porte dans ses flancs la mort de lodieux esclavage et restera le plus grand et le plus pur honneur de la fin de ce siècle > '.
Le congrès, sur la proposition de M. Guttierez de Aguëda, avait tenu à honneur de mettre ses résolutions sous Tégide de Léon XI IL Voici comment s'était exprimé le plénipotentiaire espagnol :
€ Au moment où nos travaux vont se terminer, je désirerais, Messieurs, appeler votre attention sur un nom entouré d'un respect affectueux et universel. La réunion de cette conférence témoigne de la part qu'ont voulu pfendre les gouvernements ici représentés dans le mouvement qui agite l'Europe en faveur des malheureuses peuplades africaines. Mais nous ne pouvons oublier les efforts du Souverain- Pontife, Léon XIII, pour déterminer ce mouvement, ni les témoignages de paternelle sollicitude qu'il a donnés aux races déshéritées dont le sort nous a si longtemps occupés, ni les sacrifices et les travaux de ceux qui ont efficacement soutenu ses généreux desseins. L'acte général posera les bases d'une œuvre essentiellement humanitaire et civilisatrice. Plusieurs fois nous avons fait appel aux hommes de bonne volonté. Je crois donc. Messieurs, être l'interprète de vos sentiments, en proposant que le protocole de la conférence atteste l'expression d'un vœu que nous formons tous. Puisse le pape Léon XIII prêter encore, à Tavenir, l'appui de sa parole et le concours des forces morales qui se réunissent autour du chef de l'Église catholique, à la cause qui a été l'objet de nos sollicitudes, et surtout aux dispositions adoptées en commun par les puissances. La haute considération que professent pour le Saint- Père les gouvernements, m'est un sûr garant de l'accueil que ma pro^ position, qui d'ailleurs réserve les points de vue de quelques-uns de nos collègues, rencontrera auprès des membres de cette assemblée. »
I. Lettre du 13 mars 1892 à Mgr Jacobs, curé-doyen de Ste-Gudule à Bruxelles.
Le baron Lambermont, ministre d'État belge et président de la conférence, prit acte de cette déclaration en ces termes que ratifièrent les applaudissements unanimes de l'assemblée : i Ainsi que l'a bien dit M. le Ministre d'Espagne, le nom du pape Léon XIII ne peut être prononcé sans un profond respect et un grand amour. Je crois donc exprimer la pensée de mes collègues, en m'associant aux paroles M, Guttierez de Aguëda. Le protocole fera mention de l'hommage rendu à Sa Sainteté. T>
La diplomatie européenne est, il faut l'avouer, rarement aussi bien inspirée. Si elle se décidait plus souvent à reconnaître l'efficacité de l'intervention de la Papauté dans les questions internationales, le succès couronnerait moins rarement ses efforts.
Au reste tous les gouvernements ne méritent pas l'éloge au même degré. Si le ministre d'Italie ne semble pas s'être écarté de ses collègues en cette occurrence, au Quirinal, on ne vit pas de bon œil l'intervention de Léon XIII dans la question esclavagiste. Dès le 27 juin 1889, le président du conseil, M. Crispi, avait en plein sénat traité de benêts les catholiques italiens qui soutiennent l'œuvre antiesclavagiste, et « dépensent ainsi leur argent au profit d'une influence qui n'est pas celle de l'Italie ». « Cette œuvre, ajouta-t-il, est destinée à propager et à soutenir l'influence du pays auquel appartient son fondateur, » le cardinal Lavigerie !
Voilà à quelles proportions l'esprit sectaire rabaisse les grandes causes qui intéressent l'humanité tout entière.
A côté de cette mesquine opposition, combien apparaît grande l'action universelle du pontificat, manifestée avec un nouvel éclat par la lettre adressée, le 20 novembre 1890, à tous les évêques de l'univers. Comme il est beau d'y voir le Vicaire de Jésus-Christ rappeler au monde la fraternité de tous les hommes dans le Christ, vengeur de leur liberté à tous, et de le voir redoubler d'instances auprès des princes et des particuliers, pour les intéresser à la cause de ces malheureux esclaves « qui, au nombre de 400,000 environ
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par an, sont arrachés de vive force à leurs rustiques villages et conduits, chargés de chaînes et accablés de coups, jusqu'aux lointains marchés oii ils sont exposés et vendus comme des animaux. >
Mais ce n'est pas par des paroles seules que Léon XIII veut secourir les nègres. Il désire qu'à son exemple tous contribuent à la grande œuvre de rédemption, et à cet effet il ordonne, qu'au jour de rÉpiphanîe, il soit fait dans le monde entier une quête en faveur de cette œuvre si chère à son cœur. Touchante pensée que de mettre une telle collecte sous les auspices du divin Enfant, se révélant pour la première fois, dans la personne des mages, aux peuples assis dans les ombres de la mort !
« Nous désirons, dit Léon XIII, que chacun participe à cette œuvre si sainte, ne fût-ce que par une faible aumône, afin que cette charge, divisée entre plusieurs, soit plus facile à tolérer pour chacun, et qu'ainsi se répande sur tous la grâce du Christ, dont il s'agit d'étendre le règne et qui à tous accordera la paix, la rémission des péchés et les dons les plus précieux. 1>
Quant à la répartition des aumônes ainsi recueillies, le Pontife en charge la Propagande, à laquelle il impose cette règle € que l'argent provenant des nations qui ont des missions catholiques pour la libération des esclaves, soit attribué au soutien de ces missions mêmes >.
Ajoutons que, dans son vif désir de voir prospérer l'œuvre antiesclavagiste, le Saint- Père a promis qu'il affecterait à cette œuvre la plus grande partie des dons qu'il recevrait des fidèles à l'occasion de son jubilé épiscopal.
Nous avons dû nous borner à une pâle esquisse de l'action de Léon XIII en faveur des esclaves et des missions africaines. Mais quel poème héroïque ne ferait-on pas avec le récit détaillé des œuvres de géants, exécutées en Afrique sous l'inspiration de Léon XIII et par l'activité du cardinal Lavigerie! Il faudrait dépeindre ces légions de missionnaires attaquant de toutes parts le noir conti-
aa LE PAPE LÉON XIII.
nent, y créant des centres de lumière et de civilisation et attirant
à eux, comme par un invisible aimant, les ardentes sympathies des
indigènes. Il faudrait exposer en détail les efforts du Pape et du
çt
Le capUalne Joubert.
Ancien Zouave Pontifical, Chef des forces aniiesclavagisies à Sl-Louis
de M'rumbi, sur le Tanganika.
Cardinal pour protéger, par un cercle de fer, les régions encore intactes de l'Afrique contre les incursions des infâmes marchands de chair humaine. Il faudrait décrire l'héroïsme militaire de Joubert. ce français sans peur, ce chrétien sans reproche, qui seul a tenu tête