‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 90 sur 255 · CHAPITRE TRENTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTIÈME

actuel à Rome. Loin de nier l'existence de la question romaine qu'on 'dit irrévocablement close, il la qualifia i de problème ardu dont la solution satisfaisante n'a pas encore été trouvée >• Puis il ajouta: <Le gouvernement sait parfaitement que,dans notre patrie» la grande majorité de la population est catholique, et il ne lui échappe pas que les sentiments les plus intimes et les justes désirs de cette population doivent être satisfaits dans la mesure du possible. Le gouvernement lui-même désire que la situation du Saint- Père soit telle qu'elle comporte la pleine indépendance nécessaire à la dignité du chef suprême de l'Église catholique, et quelle satisfasse la Papauté et le Pape lui-même, car c'est seulement ainsi que la paix, que nous voudrions voir régner entre le Pontificat et le royaume d'Italie, pourra se rétablir. C'est là notre vœu le plus ardent, et si nous pouvons contribuer en qilelque manière à sa réalisation, nous ne manquerons pas de diriger dans ce sens tous nos efforts. >

De telles paroles réservent du moins la question de droit et c'est beaucoup, car le droit affirmé a une tendance naturelle à se traduire dans le domaine des faits. La reconnaissance du droit, à une heurç de défection générale, honore ceux qui osent le proclamer : la déclaration du comte Kalnoky est une gloire pour l'Autriche,

Le chancelier avoue, il est vrai, « qu'il ne pourrait toucher ce problème d'une main hardie sans offenser les sentiments de la nation italienne. » Mais en dépit de cette réticence diplomatique, sa conclusion fut que le problème « reste encore à résoudre d'une façon pratique, et que nul n'en a trouvé jusqu'à présent le moyen ni la voie >. C'était là, sous des formes courtoises, un véritable soufflet à l'adresse du gouvernement italien, qui ne cesse de proclamer Rome intangible, les faits accomplis irrévocables, et la situation du Pape dans la Ville éternelle parfaitement satisfaisante.

Interpellé à ce sujet au parlement, le ministre Nicotera se borna à déclarer avec sérénité « qu'il n'existe pas de question romaine, > pauvre défaite en présence de ce qui venait de se passer à Vienne.

Le Quirinal a d'ailleurs toutes les raisons du monde pour savoir que cette question existe. Quoi de plus significatif à cet égard que le fait de l'empereur d'Autriche, refusant dé rendre à Humbert I^, jdans <L la capitale intangible it du royaume d'Italie, la visite que celui-ci lui avait faite à Vienne. Le chanoine Waechtler publia en 1 891,. dans sa Vie de François-Joseph, une lettre inédite de l'impératrice d'Autriche à la reine d'Italie. Après avoir rappelé les malheurs qui frappèrent tous les persécuteurs du Pape, € la seule pensée, continuait l'impératrice, de mettre en de telles circonstances le pied sur le seuil du Quirinal me remplit d'épouvante. Je regrette du fond du cœur de ne pouvoir rendre sa visite à ma royale, sœur, mais la faute n'est pas à moi, elle est à ceux qui veulent gouverner le monde d'après des intérêts matériels éphémères et trompeurs. > Cette lettre n'avait pas été ébruitée à IsPcour d'Italie, aussi sa publication suscita-t-elle force démentis et force protestations, que d'ailleurs personne ne prit au sérieux. Nul en effet ne se persuadera tqu un écrivain respectable eût osé publier un document apocryphe, sous les yeux même de la personne auguste à laquelle il l'attribue. ^ 'Arrêtons ici le récit des faits qui concernent spécialement l'Italie et concluons qu'en présence de la situation aussi indigne que dangereuse faite à la Papauté, l'action continue et la prière sans relâche s'imposent à tous les fidèles afin de changer un état de choses que le Pape <Iéclâre intolérable.

Au moment où nous terminions ce chapitre paraissaient deux lettres de Léon XIII adressées l'une aux évêques et l'autre aux fidèles d'Italie. Ces documents, datés du 8 décembre 1892, insistent plus que jamais sur l'action maçonnique en Italie et sur l'urgente nécessité de la combattre.

.' Le Pape y condamne de nouveau la prétention qu'affecte l'État d'être supérieur à l'Église, et de régenter à son gré la propriété; et )e3 fonctions ecclésiastiques. Il engage les évêques à travailler à

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la conversion des victimes de la secte : € Qu iin homme engagé dans les liens de la franc-maçonnerie s'en débarrasse, c'est, dit Léon Xl ï I, une chose très difficile et d'un succès douteux, si l'on considère l'esprit de la secte, mais il ne faut désespérer de la guérison de personne, caria puissance de la charité apostolique est admirable. > Il est plus facile de sauver les timides, qui favorisent par peur les projets de la maçonnerie, et les imprudents, qui se lussent prendre à ses dehors séducteurs. Pour venir en aide à ces égarés il est nécessaire ^4: d exciter dans notre clergé et dans notre peuple un amour actif, constant, sans peur pour la religion, tel qu'on l'a vu briller en des cas semblables chez d'autres nations. On entend dire que le zèle pour la défense de la foi des ancêtres, s'est éteint au cœur des populations italiennes. Et peut-être n'est-ce pas à tort qu'on le dît : car si l'on considère les dispositions qui existent de part et d'autre, ceux qui attaquent la religion semblent déployer plus d'ardeur que ceux qui la défendent. > Puissent les catholiques italiens faire leur profit de ce grave* avertissement !

La lettre adressée au peuple d'Italie est pleine des conseils les plus détaillés et les plus précieux sur la façon dont il faut mener la lutte contre la franc-maçonnerie. A. ce titre elle a une portée universelle. Léon XIII indique en ces termes la marche à suivre pour éviter les embûches des sectaires. « Il importe, dans une chose d'une si grande importance, et où la séduction de nos jours est si facile, que le chrétien se garde des premiers pas, craigne les plus légers périls, évite toutes les occasions, prenne les précautions les plus minutieuses, suive, en somme, le conseil évangélique, en conservant dans le cœur la simplicité de la colombe et la prudence du serpent. Que les pères et les mères de famille se gardent d'accueillir chez eux et d'admettre à l'intimité des entretiens domestiques des personnes inconnues ou au moins insuffisamment connues quant à la religion ; qu'ils fassent en sorte de s'enquérir auparavant si, sous le couvert de l'ami, du maître, du médecin, il ne se cache pas quelque funeste

recruteur de la secte. Oh ! dans combien de familles le loup a pénétré sous les dehors de l'agneau ! >

Assurément les sociétés les plus diverses, qui aujourd'hui, dans tous les ordres de la vie sociale, surgissent de toutes parts avec une fécondité prodigieuse, sont une belle chose : sociétés ouvrières, sociétés de secours mutuel, de prévoyance, sociétés littéraires, artistiques et autres; et lorsqu'elles sont pénétrées d'un bon esprit moral et religieux, elles sont assurément utiles et opportunes. Mais puisque, là aussi et même surtout là, a également pénétré et pénètre le venin maçonnique, il faut considérer comme suspectes les sociétés qui, soustraites à toute influence religieuse, peuvent facilement être dirigées et dominées plus ou moins par des francs-maçons et par conséquent il faut les éviter comme des pépinières de la secte. Que les femmes ne s'agrègent pas facilement aux sociétés philanthropiques dont elles ne connaissent pas bien la nature et le but, sans avoir demandé conseil à des personnes sages et expérimentées, parce que cette philanthropie charlatanesque, opposée avec tant de pompe à la charité chrétienne, sert souvent de passeport à la marchandise maçonnique. Que chacun évite d'avoir des liens d'amitié et de familiarité avec les gens soupçonnés d'appartenir à la francmaçonnerie ou aux sociétés qui lui sont affiliées. Qu'on évite aussi le commerce non seulement de ceux qui, ouvertement impies et libertins, portent sur le front le caractère de la secte, mais aussi de ceux qui se cachent sous le masque d'une tolérance universelle, du respect pour toutes les religions, de la manie de concilier les maximes de l'Évangile et les maximes de la révolution, le Christ et Bélial, l'Église de Dieu et l'État sans Dieu.

Mais il ne suffit pas de se garder des embûches de la secte. Il faut lutter contre elle et pour la combattre avec succès, Léon XIII recommande de suivre la marche adoptée par l'adversaire et d'opposer les écoles catholiques aux écoles neutres, la charité à la philanthropie, les asiles religieux aux maisons de débauche, la presse

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catholique à la presse impie, les congrès catholiques aux convents sectaires, aux loges les cercles catholiques et les comités paroissiaux, et enfin des sociétés de secours mutuels et des instituts de crédit populaire dirigés dans un bon esprit aux œuvres similaires de la maçonnerie.

Enfin les catholiques doivent lutter à visage découvert contre un ennemi qui juge désormais inutile de se cacher, et revendiquer l'indépendance de TÉglise avec une ardeur égale à celle que la secte met à la combattre. Léon XIII résume cette exhortation dans cette brûlante apostrophe : « Soyez donc italiens et catholiques, libres et non sectaires, fidèles à la patrie et au Christ, ainsi qu'à son Vicaire visible, persuadés qu'une Italie anti-chrétienne et anti-papale serait opposée à Tordre divin et, par conséquent, condamnée à périr. Chers fils, la Religion et la Patrie vous parlent en ce moment par Notre bouche. Ah ! écoutez leur cri plein d'une douloureuse tendresse, levez-vous unanimes et combattez virilement les batailles du Seigneur. Que le nombre, l'audace et la force des ennemis ne vous effraient pas, car Dieu est plus fort qu'eux et si Dieu est avec nous, qui pourra être contre nous ? >

La loge, atteinte en pleine poitrine par le coup direct que lui portait le Pape, ne contint plus sa fureur. Dès le lendemain, son chef Adrien Lemmi répondit de Naples : « Les garanties papales sont un attentat permanent contre la patrie. La franc-maçonnerie en a toujours réclamé et en réclame l'abolition. Elle est essentiellement tyrannique cette loi qui établit des privilèges et qui assure la monstrueuse impunité du parricide. Et les parricides ne manquent pas. Du Vatican s'étendent sur toute l'Europe les fils de la vaste conspiration. Les conciliabules, les congrès, les comices se multiplient, et des milliers de fanatiques y acclament le Pape-Roi. » Comme Léon XIII, Lemmi proclame la guerre entre la Papauté et la maçonnerie : « Rome, avec son nom et ses vertus fatidiques dans l'histoire du monde, sera le champ des dernières luttes. Là, au milieu des mo-

numents des gloires antiques, nous évoquerons le génie de Tancienne grandeur, car, ayant brisé pat la révolution les liens qui unissaient l'épée au bâton pastoral, nous avons armé Tun contre l'autre deux siècles et deux principes. Le Quîrînal et le Vatican se trouvent maintenant en présence ; il s'agit de résoudre le conflit séculaire entre le Prince et le Pontife, entre l'État et TÉglise. Nous ne voulons pas renvoyer la tâche à la postérité ; que le droit laïque s'affirme aussitôt contre les usurpations ecclésiastiques. > Enfin il boit à la santé du diable qui lui rendra sans doute sa politesse en temps et lieu : € Je bois à ce vaillant et bienfaisant génie qui, dès les premières lueurs de la renaissance italienne, a su, par la philosophie, par les sciences, par les arts, par les lettres, par les lois, féconder au milieu des ruines de l'antique civilisation les germes de nos premiers destins ; au génie qui a dicté les livres des Bruno, des Campanella, des Vico, des Delfico, des Filangeri ; qui a paru dans les réformes des Genovasi et des Tanucci ; au génie qui a inspiré à notre Carducci un hymne immortel < : au génie de la Révolution italienne ! >

£ questo fia suggel che ogni uomo sganni ! dirons-nous avec le Dante. Que ces paroles détrompent tous ceux qui conservent encore quelque illusion sur le caractère de la lutte engagée en Italie contre la Papauté !

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