CHAPITRE TRKNTK-ET-UNIÈME
Guillaume II, cependant, au milieu de ces solennités triomphales, voulut aller avec non moins de solennité visiter le pape Léon XIII, celui-là même que, dans Tenivrement de leur enthousiasme unitaire, les Italianissimes dénonçaient, avec la Tribuna, comme i. un ennemi intérieur caché sous la coupole de Michel-Ange ». '
Avant de se rendre à Rome, l'empereur d'Allemagne s'était entendu avec le Vatican, par l'intermédiaire de son ministre, M, de Bulow, sur le cérémonial à observer dans la visite au Souverain- Pontife. Ce cérémonial, il faut lavouer, était singulièrement humiliant pour r Italie-une, qui ne veut voir dans le Pape qu'un sujet privilégié, un usufruitier du Vatican, qu'on pourrait, par un article de loi, expulser d'un jour à l'autre, comme un exploit d'huissier expulse un locataire récalcitrant.
« Le jour désigné par le Saint- Père pour l'audience impériale étant arrivé, écrit la Civiltà C«//<7//(fâ:, Guillaume 1 1 laisse le Quirinal ; il se sépare de ceux qui se disent les maîtres de Rome; il efface, pour ainsi dire, toutes les traces de ses rapports avec eux ; il entre dans son propre territoire, celui qui, par loi internationale, est dévolu en résidence à son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près le Saint-Siège. Là, il s'asseoit à table avec des princes de l'Église, des officiers de la Cour vaticane et des seigneurs de sa suite. Les membres du gouvernement de fait et tous leurs adhérents sont rigoureusement exclus, comme des étrangers. Le repas fini, l'Impératrice arrive, accompagnée d'une dame de la Cour impériale; Sa Majesté est habillée de noir avec le voile en tête ^ comme le prescrit l'étiquette. Elle aussi, pour se rendre au palais royal du Saint- Père, a laissé le Palais Apostolique du Quirinal, et s'est transportée à la résidence prussienne, d'où l'on devait partir pour aller au Vatican. Les carrosses, les chevaux, les livrées, l'appareil entier dont on s'est servi dans le trajet n'est pas italien; moins encore provient-il de la
I. Cest à tort que certains journaux ont prétendu que l'impératrice avait refusé de se soumettre à ce cérémonial.
Gourdes souverains de Savoie. La visite au Saint-Père devait être faîte en de telles conditions, qu'il apparût clairement au public que le souverain d'Allemagne se rendait directement près du Souverain résidant au Vatican : voilà pourquoi on a fait venir exprès l'équipage entier de Berlin. '
< Le singulier spectacle du dimanche 23 avril, restera mémorable dans les annales de Rome. Ce n*est pas à tort qu'on Ta défini : € la haute morale des fêtes pour les noces d'argent >• Un cortège impérial traverse la cité des Papes au milieu des applaudissements populaires ^ Dans le carrosse de gala, qu'on a fait venir exprès de Berlin, on aperçoit l'empereur d'Allemagne et son auguste épouse; celui-là en grand uniforme, celle-ci en robe noire de cérémonie avec le cordon jaune de l'Aigle Noir. La voiture impériale est attelée de quatre superbes chevaux de poil noir, avec harnais à bossettes et filets d'argent. Des piqueurs la précèdent, montés sur des chevaux magnifiques, amenés aussi de Berlin; deux écuyers en livrée rouge lui font suite. Le tout, carrosses, cochers, palefreniers, déploient le plus grand faste de décors et de livrées. L armée royale, rangée en ordre de bataille sur un espace d'environ cinq kilomètres, fait la haie et rend les honneurs militaires au cortège souverain. « On ne pouvait désirer, s'écrie le Corriere délia Sera^ un défilé plus pittoresque. » Oîi se rendent avec tant de pompe et de solennité Leurs Majestés Impériales ? Quel est le but de cette publique et solennelle démonstration ? Tout Rome le sait. Leurs Majestés Impériales se rendent au Vatican. Dans ce brillant équipage, comme le remarque la Voce
I. Le correspondant romain du libéral C^mVr^ délia Sera^do Milan^ écrivait ce qui suit le 26 avril : < On dirait que ce jeune empereur s'est proposé d'obtenir une popularité complète, d'abord hors de chez lui, ensuite chez lui. Il est de fait qu'il Ta obtenue à Rome. J'ai assisté tant à l'aller qu'au retour du Vatican, et je puis vous dire contre toute assertion contraire des journaux officieux^ qu'il a été beaucoup applaudi, même ce jour-là ; je dirai plus, ce jour-là, la fascination de ce petit, mais curieux et original cortège impérial, s'est beaucoup plus fait sentir au public, que l'appareil pompeux du jour de l'arrivée à Rome. >
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délia Verità, les deux plus puissants souverains d'Europe vont rendre hommage à celui, que le parti dominant, la presse officieuse quotidienne, que députés et ministres, ont en millç occasions outragé, en l'appelant \ ennemi de la patrie^ le conspirateur, le pré^ tendant^ le chancre de V Italie, le couteau qui lui traverse le cœur. N'est-ce pas une nouvelle confirmation de la parole infaillible, qu'il n'y a pas de sagesse, de prudence, de conseil, qui puissent rien contre le Seigneur ? Il s'est servi, à la gloire de son Vicaire, des moyens mêmes que ses ennemis entendaient employer pour l'avilir. Ainsi Dieu confond les adversaires de la Papauté, en leur montrant que tout, même leurs machinations libérales, coopère au bien de celui qui est son représentant sur terre.
« Arrivées au Vatican, Leurs Majestés Impériales sont reçues avec tous les honneurs civils et militaires dus à un souverain par un autre souverain. L'empereur et l'impératrice acceptent de fort bon gré ces honneurs et sont introduits en présence de celui qui, depuis dix-neuf siècles, siège à Rome, et dont le royaume, le plus antique et le plus glorieux de tous ceux d'Europe, a vu et verra nattre et mourir républiques, royaumes et empires. Devant le grand et vénérable Léon, gardien jaloux de l'ordre et de la paix sociale, représentant légitime et défenseur énergique du principe d'autorité, Vicaire de celui qui est le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs, s'inclinent respectueusement les souverains d'Allemagne. Invités par lui à se rendre dans le salon jaune de son appartement privé, ils s'asseoient sous le même baldaquin, sur trois sièges égaux, établis à la même hauteur, l'Empereur à droite, l'Impératrice à gauche. »
L'empereur et l'impératrice demeurèrent pendant une vingtaine de minutes en conversation avec le Saint- Père, puis l'impératrice ayant introduit et présenté à Sa Sainteté les dames qui l'accompagnaient, se retira pour visiter le Vatican et la basilique de Saint- Pierre, pendant que le Pape et l'empereur continuaient durant une heure l'entretien commencé. Au moment d'entrer dans le cabinet
de Sa Sainteté, le visage de Guillaume II révélait une certaine préoccupation, quand il en sortit il paraissait radieux.
€ Le Carrière di Napoli, après avoir déclaré que cette visite de l'empereur Guillaume, au Vatican, a déplu à bea:ucoup de personnes, ajoute ^ qu'il aurait paru plus beau (sic) que Tempereur, ou ne se « fût pas* rappelé que Rome est la métropole du catholicisme, ou ^ qu'au retour de Saint- Pierre, il eût répété le coup de tête de 1888, « et fût rentré au Quirinal directement en son carrosse. » Le Carrière oublie que le changement de temps amène ordinairement un changement de mœurs. Pour la signification politique de leur visite au Pape, il était nécessaire que les souverains d'Allemagne, de même qu'ils étaient venus directement, retournassent directement^
et avec la même pompe, du Vatican à la résidence prussienne. C'est ce qui avait été convenu, et c'est ce qui a été exécuté. ^ > Non seulement la visite de Guillaume 1 1 au Souverain Pontife en 1 893 ne fut gâtée par aucune des incorrections regrettables qui détruisirent la bonne impression causée par la première visite de l'empereur d'Allemagne en 1888, mais elle fut accompagnée d'incidents fort remarqués alors et qui méritent d'être rappelés ici. Au déjeuner qui eut lieu à la légation prussienne, Guillaume II fit don d'une riche tabatière d'or au cardinal Ledochowski, l'illustre victime du kulturkampf, et lui dit : « Éminence, en ce moment le passé est oublié. » Le cardinal Rampolla, secrétaire d'État, reçut la décoration de l'Aigle Noir. Le Berliner Tageblatt fit observer à ce propos que jusqu'ici, on ne conférait TOrdre prussien le plus élevé qu'aux monarques, en signe de courtoisie internationale ; quand cette distinction a été accordée à des ministres et secrétaires d'État, cela a toujours constitué un événement de haute importance politique. On en conclut que la visite de Guillaume 1 1 n'était pas un pur acte de déférence, mais avait un but plus élevé. Cette conclusion fut confirmée par la longue audience accordée bientôt après