CHAPITRE HUITIÈME
du mariage civil sur le mariage religieux. Sa lettre aux évêques du Piémont sur ce sujet prélude à l'encyclique sur le mariage religieux qui parut quelques années après.
Cette même année 1879 fut marquée par l'énergique impulsion que donna Léon XIII à l'organisation des écoles catholiques à Rome. Recevant le 25 février les curés de la ville, il leur avait déclaré qu'il ne se laisserait arrêter € ni par les obstacles, ni par les sacrifices, ni par les dépenses » pour fournir de bonnes écoles au peuple romain. Le 25 mars, il adressait au cardinal-vicaire une nouvelle lettre créant une commission centrale des écoles catholiques, dont faisaient partie des prélats et des membres de l'aristocratie romaine. Cette commission devait, sous la haute direction du cardinal-vicaire, examiner les conditions hygiéniques des diverses écoles catholiques, et pourvoir à leur agrandissement éventuel ou à la création de nouvelles écoles, ainsi qu'à la nomination de maîtres capables. Le Saint- Père, tout en louant le patriciat romain du bien déjà réalisé par la fondation et l'entretien de plusieurs écoles, l'engageait à faire encore davantage, et adressait un appel à la générosité des fidèles et surtout du clergé. Peu de temps après, il assignait aux écoles catholiques, sur sa propre cassette, un secours de 100,000 frs, qui fut renouvelé les années suivantes, sans parler d'une foule d'autres donations faites à des écoles et à des crèches.
Mentionnons encore deux faits qui signalèrent l'année 1879^ L'un apporta au Saint- Père une douce consolation : ce fut la pose de la première pierre de la nouvelle église du Sacré-Cœur, desservie par les prêtres salésiens de dom Bosco et destinée à donner les secours spirituels aux nouveaux quartiers delà ville haute. L'autre événement, d'une nature toute différente, frappa douloureusement le cœur du Saint-Père dans ses affections les plus chères. Nous voulons parler de la mort de son frère aîné, le comte Charles Pecci, décédé à Rome le 29 août, à Tâge d'environ 86 ans.
Le Pape l^on XIII. 17
--CéuEicluJ&-i
Ijapitre Deubîème.
a.iat. de la philosophie chrétienne avant Léon XIII. — L'encyclique aeterni patrie. — Saint Thomas déclaré protecteur des écoles catholiques. — L'académie romaine de Saint- Thomas. — Nouvelle édition des œuvres du docteur angéllque. — École de philosophie thomiste à Louvain. — Le bref gravissime mos. — L'Université Grégorienne de Rome. — Condamnation des doctrines de Rosmlni.
^E des plus grandes pensées de Léon XIII est, sans nul doute, la restauration de la philosophie chrétienne.
Au siècle dernier, c'est sous le drapeau de la philosophie qu'on attaquait la religion, et le mot de philosophe était comme un titre d'honneur dont aimaient à se parer ceux qui prétendaient ruiner la foi au nom de la raison. En France, en Allemagne, en Angleterre, des esprits, d'ailleurs richement doués, soutinrent des systèmes qui non seulement détruisaient la foi, mais ébranlaient jusqu'aux principes fondamentaux de la raison. Ces théories ne restèrent pas spéculatives ; elles eurent et elles ont encore la plus grande influence sur l'état social, et l'on peut dire que la révolution française, devenue la révolution universelle, est 611e de la philosophie hétérodoxe. Mais aujourd'hui il semble que l'incrédulité répudie la philosophie comme une arme rouillée. Ce n'est plus en son nom qu'elle attaque la foi, c'est au nom de la science. Et la science qu'on prétend mettre en opposition avec la foi, c'est la constatation des faits de la nature. Cependant il n'y a là qu'une apparence : les faits, par eux-mêmes, ne témoignent pas contre la foi ; si on les contraint malgré eux à s'insurger contre elle, c'est au moyen d'une fausse philosophie. Quoi qu'en aient
dît les adversaires contemporaîns de la religion, et malgré ce masque scientifique dont ils aiment à se couvrir, leur campagne contre la religion n'est donc au fond qu'une guerre philosophique, — généralement maladroite d'ailleurs, parce que ceux qui la dirigent, habiles peut-être sur le pur teîrrain de l'observation des faits, déraisonnent lorsqu'il s'agit d'en déduire des conclusions contraires à la foi. Tant il est vrai que l'esprit humain n'est pas fait pour la seule observation, et qu'en s'y livrant exclusivement, il s'atrophie et émousse ses facultés les plus élevées.
Les défenseurs de la foi triompheront d'autant plus facilement de l'illogisme de leurs adversaires, qu'eux-mêmes seront armés d'une philosophie plus solide. Or, on ne peut le nier, le. discrédit dont la philosophie est atteinte dans le camp hétérodoxe avait passé jusqu'à un certain point dans le camp catholique. A quoi était dû cet état de choses ? Il faudrait remonter assez haut pour en découvrir la cause. On peut dire que le premier auteur du mal fut Descartes. Son principe du doute méthodique et l'application qu'il en fit, ouvraient la porte à une licence sans frein en matière de philosophie. 11 advint donc que chacun voulut philosophera sa tête, et le résultat fut la perte de la vraie tradition philosophique. Cette action dissolvante fut favorisée par la décadence où était tombée l'ancienne école philosophique, noyée dans une foule de subtilités mesquines. Quoi qu'il en soit, le mépris de la^sarne tradition philosophique et l'abandon de la méthode scolastique eurent pour résultat, d'une part un spiritualisme étroit, qui, par son exagération même, prêtait le flanc aux attaques du matérialisme, et d'autre part une tendance à vouloir adapter aux exigences de la foi les systèmes les plus hasardés des philosophes hétérodoxes. De là, même parmi les catholiques, tant de systèmes contradictoires sur l'origine des idées, sur la nature de l'homme, sur d'autres questions philosophiques, et pour ne parler que des plus connus, le traditionnalisme et l'ontologîsme, les théories de Gioberti et de Rosmini, celles de Hermès et de Gunther.
A la marée montante du matérialisme, plus ou moins masqué de panthéisme, qui s'avançait, poussée en apparence par les découvertes de la science moderne, les philosophes catholiques, divisés entre eux, n'avaient trop souvent à opposer que les déclamations creuses d'un spiritualisme vague qui, sous prétexte de montrer l'excellence de l'âme humaine, la confinait dans une sphère inaccessible et brisait cette unité de l'être vivant que pourtant la physiologie manifeste avec évidence ' ; ou bien ils recouraient à un éclectisme incohérent, qui n'était que la juxtaposition des rêveries des métaphysiciens de toutes les écoles ; ou bien encore, ils se perdaient dans les abstractions inaccessibles de systèmes enfantés tout d'une pièce par quelque cerveau puissant, mais pour lequel l'observation des faits était lettre morte : ou enfin ils se réfugiaient mal à propos dans la citadelle de la foi, en faisant de celle-ci la base de toute connaissance, sans s'apercevoir qu'ils ruinaient du même coup et la raison et la foi. Cette division des forces catholiques sur le terrain de la philosophie était accompagnée de luttes ardentes entre les diverses écoles, qui au lieu de faire tête à l'ennemi, s'acharnaient avec fureur les unes contre les autres.
I. Sans vouloir prétendre que les doctrines de saint Thomas évitent toutes les difficultés tirées des sciences naturelles, leur supériorité à ce point de vue éclate surtout dans les questions fondamentales de l'origine des idées et de l'union de Pâme avec le corps. Nihil est in intellect u quodprius, not^fuerit in sensu ^ dit la philosophie thomiste. Toute opération intellectuelle est précédée et nécessairement accompagnée de l'action de l'imagination, faculté organique. C'est du travail de l'intelligence sur les représentations de l'imagination que naissent par abstraction les idées. Cette doctrine est bien plus acceptable pour la physiologie que celle des idées innées, se trouvant d'elles-mêmes au sein de l'âme, ou que les systèmes qui cherchent l'origine des idées dans une sorte de vision de Dieu. Ces rêveries sont aujourd'hui complètement démodées ! Quant à l'union de l'âme et du corps, la philosophie thomiste, en donnant à l'âme le rôle de constituer formellement le corps en tant que corps, sauvegarde parfaitement l'unité de la nature humaine et ne rencontre aucune difficulté du côté de la physiologie. Au contraire, on comprend que les physiologistes soient tentés de nier l'existence d'une âme qu'on leur représentait comme faisant mouvoir le corps à la façon d'une machine, ou comme reléguée dans sa sphère propre et y développant, par une harmonie préétablie, une série d'opérations parallèles à celles du corps, mais sans lien avec elles.