‹ Le pape Léon XIIIChapitre 125 sur 248 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

A ces contradictions, à ces déchirements intérieurs qui réduisaient à l'impuissance les écoles catholiques, se joignait l'abandon de la culture pratique delà philosophie. Il ne faut pas Toublier, la philosophie n'est pas purement une science spéculative ; par le moyen de la dialectique, elle devient un art qui ne s'acquiert qu'au moyen d'exercices répétés. Or, les exercices de dialectique étaient tombés généralement en oubli, et même chez les catholiques, l'étude de la philosophie se bornait trop souvent à entendre disserter un professeur. Encore les programmes étaient-ils si chargés de matières étrangères, que ce qu'on apprenait le moins en philosophie, c'était souvent la philosophie elle-même.

Il serait d'ailleurs injuste de méconnaître que nombre de bons esprits s'étaient rendu compte des inconvénients que nous venons de signaler quant aux doctrines et aux méthodes employées dans diverses écoles catholiques de philosophie. En face de ces faiblesses et de ces incohérences, ils avaient compris la puissance de l'ancien système scolastique, avec sa parfaite unité de conception, sa sévérité de méthode, sa manière positive et tempérée d'envisager les relations de l'âme et du corps. De là était né un mouvement de retour vers la scolastique et son représentant le plus illustre, S. Thomas. Mais parmi ceux qui se réclamaient d'elle, tous n'étaient pas également conséquents. Nous avons parlé plus haut de l'école péripatéticienne de Pérouse, qui avait à sa tête l'abbé Joseph Pecci. Elle représentait avec les écrivains de la Civiltà Cattolica, parmi lesquels brillait le P. Liberatore, et l'école napolitaine illustrée par Sanseverino, Signoriello et d'autres, la partie la plus militante et la plus logique des défenseurs de la scolastique renaissante. Le mouvement s'étendit bientôt à Bologne, où le P. Cornoldi et les docteurs Venturoli et Travaglini fondaient une revue pour la propagation des idées thomistes. L'école dominicaine, qui avait conservé le culte de la philosophie de S. Thomas, sortait avec Zigliara de l'état d'obscurité relative où elle avait longtemps sommeillé. Au delà des

Alpes, Kleutgen révélait à la docte Allemagne les trésors de la philosophie du temps passé* L'Espagne avec Gonzalez reprenait cette tradition scolastique qui est si conforme à son génîfe. La Belgique, la France elle-même, tout imprégnée qu'elle fût des doctrines de Descartes, comptaient aussi des tenants de la philosophie thomiste. Mais à côté de ce courant il y en avait un autre, moins accentué, qui faisait sur plusieurs points des concessions à d'autres systèmes. Le P. Tongiorgi et ses collègues et successeurs au Collège Romain en étaient les protagonistes, et leur manière de philosopher avait pris une grande extension dans l'enseignement catholique. Il faut bien le dire, entre les écoles, toutes deux orthodoxes, que nous venons de nommer, il s'élevait des polémiques dont l'ardeur et parfois la violence ne le cédaient en rien aux discussions les plus vives des autres écoles.

Embrassant du regard le champ de bataille où se livre la lutte entre la foi et l'incrédulité, Léon XIII s'était rendu compte de ces causes de faiblesse chez les catholiques, et il résolut d'y porter remède, en ravivant l'étude de la philosophie et de la méthode scolastiques. C'est à quoi tend l'encyclique Aelerni Patris^ du 4 août i879,qui assura le triomphe du système philosophique de S.Thomas, rendu désormais à toute sa pureté.

Le St-Père y rappelle d'abord que la cause des maux de la société est dans la perversion des intelligences par les principes erronés d'une fausse philosophie, perversion qui devait nécessairement s'étendre à la volonté et aux actions des hommes. Sans doute une bonne philosophie ne suffirait pas, à elle seule, pour triompher des erreurs : il y faut la foi et la grâce de Dieu. Mais la foi ne détruit pas la raison, au contraire elle la perfectionne, et celle-ci, développée par une saine philosophie, devient l'auxiliaire de la foi. La première utilité de la philosophie est de préparer les voies à la foi, car il est des vérités de la foi auxquelles ta philosophie peut parvenir par elle-même : c'est ainsi qu'elle démontre l'existence de Dieu . et

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son infinie perfection, et, parla, arrive à prouver qu'il faut croire les vérités qu il plaît à Dieu de révéler. La raison démontre aussi que l'Église, par sa sainteté, sa fécondité, sa propagation est elle-même une preuve de sa mission divine. La philosophie sert ensuite à faire de la théologie une vraie science, en unissant dans un seul corps ses diverses parties, et en les confirmant par des arguments irréfutables, puis, en développant la connaissance de la nature intime des choses de la foi, et, jusqu a un certain point, de ses mystères ; enfin en repoussant les attaques de l'incrédulité. Ces attaques proviennent en général de la philosophie, et c'est en grande partie par la philosophie qu'il faut les réfuter. Mais pour que celle-ci réponde aux nécessités que nous venons d'énumérer, elle doit suivre la voie que lui ont tracée les Pères et que le concile du Vatican a confirmée de son autorité. La raison doit recevoir de la foi les mystères qui la dépassent et ne pas les interpréter arbitrairement. Elle doit en cela s'honorer d'être la servante des doctrines célestes. « Le philosophe catholique violerait également les droits de la foi et ceux de la raison, s'il embrassait une conclusion contraire à la doctrine révélée, » car une vérité ne peut être opposée à une vérité. En se soumettant ainsi à l'autorité divine, la raison, loin de se dégrader, se préserve au contraire de beaucoup d'erreurs et d'incertitudes et s'enrichit de vérités sublimes. L'histoire de la philosophie nous montre, en effet, combien d'erreurs les païens ont mêlées aux vérités qu'ils ont connues, tandis que les apologistes chrétiens se sont servis de ce que les philosophes païens eux-mêmes ont dit de vrai, pour défendre avec éclat la vérité catholique.

Léon XIII expose alors magnifiquement les travaux des premiers apologistes jusqu'à S. Augustin, dont il fait un grand éloge, et plus tard encore, jusqu'à S. Anselme. Puis il aborde les docteurs scolastiques, i qui ont entrepris de recueillir les moissons de doctrine répandues dans les immenses volumes des saints Pères, et de les réunir comme en un seul lieu pour l'usage et la commodité des générations suivantes. »

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Le premier d'entre ces docteurs est S. Thomas d'Aquîn, lequel a distribué ces doctrines dans un ordre admirable. € II n'est aucune partie de la philosophie qu'il n'ait traitée avec autant d'intelligence que de solidité.... Distinguant avec soin la raison de la foi, et unissant amicalement l'une avec l'autre, il a sauvegardé les droits et la dignité de chacune en sorte que la raison, élevée par S. Thomas aux plus hauts sommets, ne peut en quelque sorte s'élever davantage ; et que la foi ne peut guère attendre de la raison des secours plus nombreux ou plus grands que ceux qu'elle a reçus par S. Thomas. > De là l'ardeur avec laquelle les savants d'autrefois étudiaient S. Thomas ; de là l'obligation, imposée à la plupart des ordres religieux par leurs fondateurs, de suivre sa doctrine ; de là le culte des anciennes universités pour cette même doctrine ; de là, surtout, les innonlbrables louanges données par les papes à la sagesse de S. Thomas, et le cas qu'en ont fait les conciles œcuméniques, notamment celui de Trente, dont les Pères voulurent que la Somme de S. Thomas fût déposée sur l'autel à côté des Écritures et des décrets pontificaux ; de là enfin les éloges et l'admiration que la doctrine de S. Thomas arracha même aux adversaires du catholicisme.

Pour toutes ces raisons, Léon XIII déplore quon nait pas conservé partout et toujours à la philosophie scolastique l'honneur qui lui était dû, d'autant plus que la nouvelle philosophie n'a pas produit les fruits que l'Eglise et la société civile eussent désirés. La liberté, introduite par les novateurs du XVI« siècle, de philosopher sans égard à la foi, amena une multiplication exagérée de systèmes et les opinions les plus contradictoires sur les points fondamentaux de nos connaissances. Néanmoins Léon XIII est loin de blâmer ceux qui mettent leur érudition au service de la philosophie et qui cherchent à la développer au moyen de découvertes nouvelles.

Le Pape loue ensuite ceux qui se sont voués à la restauration de la philosophie selon S. Thomas. Il exprime le vif désir de voir l'épiscopat entier suivre cette voie, et ouvrir à la jeunesse studieuse

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